1914-1918
 
Les chemins de la gloire (Howard Hawks, 1936)
Les Sentiers de la gloire (Stanley Kubrick, 1957)

La première guerre mondiale (1914-1918) n'est pas la première guerre contemporaine du cinéma. Mais c'est la grande Guerre qui forgera pour longtemps les règles des actualités militaires. Au vu du nombre de victimes, sans rapport avec celui des guerres précédentes, la Grande Guerre suscitera une horreur et une réflexion comme aucun conflit précédent ne l'avait fait.

La première guerre visitée par le cinéma fut le conflit américano espagnol de 1898 pour la possession de Cuba. Dans On déchire le drapeau de l'Espagne, les images tournées en studio à New York furent montrées au public comme s'il s'agissait d'images filmées à Cuba.

Reconstitutions et images réelles parsèment ensuite les actualités internationales. Les spectateurs purent avoir connaissance de la guerre des Boers en 1899, du conflit russo-japonais en 1905 et des guerres balkaniques en 1913, sans compter les différentes crises comme celles du Maroc en 1911. Le cinéma accompagnait l'évolution du monde vers la grande guerre, les spectateurs s'habituaient aux images guerrières aseptisées par les reconstitutions. Pathé créa ses actualités filmées, Pathé-journal en 1908 et Gaumont en 1910. Le service cinématographique des armées est formé en 1915 par Jean-Louis Croze. Parmi ses opérateurs, se dégagent les figures du cinéaste Alfred Machin qui travaillait pour Pathé avant la guerre et du zouave tunisien Samma Chickli.

I - Aucune image de bataille mais de la propagande à profusion

Au-elà des images de la foule enthousiaste des premiers jours de la mobilisation, c’est d’abord la contrainte de la censure qui éloigne toute pellicule du front jusqu’à l’issue victorieuse de la bataille de la Marne.

La guerre n’est montrée qu’à travers les fictions patriotiques comme Une page de gloire de Léonce Perret où les soldats français chargent un ennemi invisible, absent de l’écran par peur des réactions hostiles des spectateurs.

Laurent Véray a montré dans L’héroïque cinématographe (2003) que Les actualités cinématographiques ne sont autorisées à s’approcher du front qu’en avril 1915, pour filmer Joffre remettant des médailles. Les vues du front et des tranchées ne seront montrée qu'une unique fois, en 1916, depuis une tranchée à l'arrière.

la bataille de la Somme: image réelle vue depuis une caméra dans les tranchées
bataille reconstituée : caméra hors de la tranchée et ennemis vus de face.

L’autre contrainte est technique. La lourdeur du matériel (au moins 25 kilos), l’absence de grande focale et la puissance du feu adverse interdisent pratiquement tout filmage de la bataille.

Les opérateurs sont alors condamnés à filmer des mises en scène de combats et intériorisent aisément les injonctions de la propagande et les désirs du public. Les prisonniers ennemis sont montrés en un interminable troupeau que l’on parque ou que l’on conduit à l’enclos. Les cadrages s’imposent : un plan large en plongée dans la grand’rue d’une ville.

Les actualités de guerre, impossible à saisir de façon documentaire, sont alors faites pour l’arrière. Ainsi de ces cadavres ennemis qui susciteront les applaudissements, ainsi des images allemandes destinées aux pays neutres montrant la puissance et l’opulence du Reich en guerre ou celles de Pétain dans un cantonnement près de Verdun en père protecteur des soldats qui boit du pinard et goûte la soupe devant la caméra.

charnier censuré
Pétain mis en scène

II - Des fictions qui tentent de se mesurer à l'ampleur de la tragédie

Au vu du nombre de victimes, sans rapport avec celui des guerres précédentes, la Grande Guerre a suscité une horreur et une réflexion comme aucun conflit précédent ne l'avait fait. Avant même que le cinéma ne l'exprime, des romans, tels que Le feu d'Henri Barbusse (1916) ou A l'ouest rien de nouveau d'Erich Maria Remarque, ouvrirent la voie.

Pourtant, au cours de la guerre des films patriotiques, comme les appelle Gaumont, donnent une représentation théâtrale et idéalisée de l’événement, proche des discours officiels, même si les films ne sont pas des commandes officielles.. Des réalisateurs très chevronnés comme Léonce Perret, Louis Feuillade, Henri Pouctal tournent des fictions patriotiques dès le début de la guerre. Les titres de films renvoient aux valeurs du patriotisme : L’Empreinte de la patrie ; Les Poilus de la violence. Dans Une page de gloire (Léonce Perret, 1915), une femme traverse toutes les lignes pour montrer son nouveau né à son fiancé

En Italie, Maciste chasseur alpin (Giovanni Pastrone, 1916), met ses muscles au service de ceux qui veulent l'entrée en guerre du pays hésitant entre la triple allience et la triple entente.

Les Américains furent les premiers à produire de grands films historiques de fiction sur la guerre. Dès 1918, à l'image de David W. Griffith (Les Cœurs du monde), qui montre l'idylle d'un soldat d'origine américaine et d'une Française, et de Charlie Chaplin, qui signe un Charlot soldat. Ils seront suivis par Rex Ingram (Les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse, 1921), William Wellman (Les Ailes, 1927) et Howard Hughes (Les Anges de l'enfer, 1930), ces deux derniers racontant l'histoire d'aviateurs militaires amoureux d'une infirmière. Et la saga héroïque se poursuivra avec La Grande Parade, de King Vidor (1925), Quatre fils, de John Ford (1928), La Patrouille de l'aube, d'Howard Hawks (1930).

Entre-temps, Abel Gance a signé J'accuse (1919). Blaise Cendrars, qui a combattu et a perdu un bras au front, est conseiller d’Abel Gance. C’est la première fois qu’un scénario est écrit avec un combattant. Gance présente son film comme un "monument" dédié aux morts. C’est le premier film à représenter le traumatisme de guerre : le personnage principal, blessé, devient fou. Le film traduit les contradictions de la société de l’époque : il est à la fois très traditionnel (convoque Vercingétorix) et moderne sur le plan cinématographique (montage alterné, surimpressions, mouvements de caméra), il mêle humanisme et nationalisme, réalisme et allégorie… La séquence de la levée des morts montre que le film ne met pas en accusation la guerre, mais certaines personnes : les morts se dressent pour accuser les femmes infidèles, les profiteurs de guerre, les fils indignes. Une armée de fantômes, gueules cassées et poilus à béquilles ressuscités, vient réclamer que leur sacrifice n'ait pas été vain.

 

III - Une approche pacifiste du conflit

Insensiblement, le discours sur la Grande Guerre va changer. Hollywood se détache du pouvoir et ses films accompagnent l'évolution des mentalités. Le milieu des années 1920 est celui du triomphe de la démocratie weimarienne qui voit l'Allemagne revenir dans le concert des nations et se réconcilier avec le monde. La Grande Guerre s'impose peu à peu comme un patrimoine commun qui doit servir d'avertissement pour toute tentative belliqueuse. La marche des esprits vers la paix universelle est engagée et sera concrétisée en 1928 par le pacte Briand-Kellog, signé par une soixantaine d'Etats et qui met la guerre hors la loi.

Cette même année la France et l’Allemagne fêtent le dixième anniversaire de l’Armistice signé dans la forêt de Compiègne. En ces années de paix, l’heure est à la réconciliation et de nombreux artistes oeuvrent dans ce sens. Le cinéma n’est pas en reste et, après les réalisations cocardières de l’après-guerre, le temps est venu pour une approche pacifiste du conflit. Parmi les nombreux films réalisés autour de cette commémoration, l’Histoire a retenu Verdun tel que le poilu l’a vécu (Emile Buhot, 1927), Le film du poilu (Henri Desfontaines, 1927) et Verdun visions d’Histoire fiction documentaire réalisée par Léon Poirier en 1928. Raymond Bernard adapte Roland Dorgelès (Les Croix de bois, 1932) et Jean Renoir prône la solidarité entre troupes des deux côtés dans La Grande Illusion (1937).

Aux Etats-Unis, Raoul Walsh réalise Au service de la gloire (1926), comédie pacifiste (la première depuis Charlot soldat), tirée d'une pièce de théâtre. Lewis Milestone adapte E. M. Remarque (A l'ouest rien de nouveau, 1930), et Howard Hawks réalise Les chemins de la gloire (1936). Frank Borzage qui deteste les scenes de guerre les fait tourner par John Fod dans L'heure suprême (1927) et par Jean Negulesco dans L'adieu aux armes (1932). Il met l'accent sur le retour des soldats blessés : Chico revient aveugle dans L'heure suprême (1927) et Timothy Osborn est incapable de se servir de ses jambes dans L'isolé (1929).

En Allemagne, Quatre de l'infanterie, de G.W. Pabst (1930), est interdit sous Hitler.

Les chemins de la gloire (Howard Hawks, 1936)

Après la seconde guerre, l'évocation de 1914-1918 se radicalise encore. Stanley Kubrick dénonce les boucheries inutiles et le passage des soldats désobéissants en cour martiale (Les Sentiers de la gloire, 1957). Joseph Losey prend le parti d'un déserteur dans Pour l'exemple (1962). Le propos de Dalton Trumbo est antimilitariste dans Johnny got his gun (1971), où un soldat se réveille sans bras, sans jambes, sans visage. Dans Les Hommes contre (1970), Francesco Rosi s'en prend aux offensives inutiles, aux opérations-suicides.

Les Sentiers de la gloire (Stanley Kubrick, 1957)

Après Jacques Rouffio, qui fit le portrait d'une veuve refusant de porter le deuil (L'Horizon, 1966), Bertrand Tavernier (La Vie et rien d'autre, 1989) et Jean-Pierre Jeunet (Un long dimanche de fiançaille, 2004) dépeignent l'enfer des tranchées, le calvaire des veuves cherchant à retrouver trace de leur mari, la difficulté à oublier ces morts et à envisager une renaissance.

 

Sources :

 

Principaux films sur la première guerre mondiale :
       
La peur Damien Odoul France 2015
Cheval de guerre Steven Spielberg U. S. A. 2011
La France Serge Bozon France 2007
Les fragments d'Antonin Gabriel Le Bomin France 2005
Un long dimanche de fiançaille Jean-Pierre Jeunet France 2004
L’héroïque cinématographe Laurent Veray France 2003
La chambre des officiers François Dupeyron France 2000
Capitaine Conan Bertrand Tavernier France 1996
La vie et rien d'autre Bertrand Tavernier France 1989
Johnny got his gun Dalton Trumbo U.S.A. 1971
Les hommes contre Francesco Rosi Italie 1970
Le docteur Jivago David Lean U.S.A. 1966
Pour l'exemple Joseph Losey G.-B. 1964
La grande guerre Mario Monicelli Italie 1959
Les sentiers de la gloire Stanley Kubrick U.S.A. 1957
Sergent York Howard Hawks U.S.A. 1941
La grande illusion Jean Renoir France 1937
Les chemins de la gloire Howard Hawks U.S.A. 1936
L'homme que j'ai tué Ernst Lubitsch U.S.A. 1932
L'adieu aux armes Frank Borzage U.S.A. 1932
Les croix de bois Raymond Bernard France 1932
Quatre de l'infanterie Georg W. Pabst Allemagne 1930
A l'Ouest rien de nouveau Lewis Milestone U.S.A. 1930
La patrouille de l'aube Howard Hawks U.S.A. 1930
L'isolé Frank Borzage U.S.A. 1929
Verdun, visions d'histoire Léon Poirier France 1928
Quatre fils John Ford U.S.A. 1928
Le film du poilu Henri Desfontaines France 1927
Verdun tel que le poilu l’a vécu Emile Buhot France 1927
Les ailes William Wellman U.S.A. 1927
La fin de saint Petersbourg Vsevolod Poudovkine Russie 1927
L'heure suprême Frank Borzage U.S.A. 1927
Au service de la gloire Raoul Walsh U.S.A. 1926
La grande parade King Vidor U.S.A. 1925
Les quatre cavaliers de l'Apocalypse Rex Ingram U.S.A. 1921
Stars of Glory (Unknown love) Léonce Peret U.S.A. 1919
J'accuse Abel Gance France 1919
L'impossible pardon Théo Bergerat France 1918
Charlot Soldat Charles Chaplin U.S.A. 1918
Les coeurs du monde David W. Griffith U.S.A. 1918
Maciste chasseur alpin Giovanni Pastrone Italie 1916
La bataille de la Somme Geoffrey Malins G.-B. 1916
Le noël du poilu Louis Feuillade France 1916
L'angélus de la victoire Léonce Perret France 1916
Une page de gloire Léonce Perret France 1915
Le roman de la midinette Louis Feuillade France 1915
Les poilus de la revanche Léonce Perret France 1915
Marraines de France Léonce Perret France 1915
Le grand souffle Gaston Ravel France 1915
Les fiancés de 1914 Louis Feuillade France 1914
L'autre victoire Gaston Ravel France 1914