Je suis un no man's land
2010

Philippe est chanteur. De retour de la scène, il trouve dans sa loge, Chloé une séduisante et déjantée groupie qui, parce qu'elle le souhaite comme cela et tout de suite, l'invite à venir chez elle sans même qu'il prenne le temps de se doucher. Et lorsque Patrick Vidal un ami d'enfance du chanteur frappe à sa porte pour le voir, elle le repousse prestement en se faisant passer pour la compagne délaissée du chanteur, portugaise titulaire d'un doctorat de français. Patrick n'est pas dupe d'autant qu'il voit le couple sortir en catimini de la loge.

Cholé habite en pleine campagne et a bien l'intention de retenir le chanteur dont elle est folle. Effrayé par cet amour excessif et vorace, Philippe s'enfuit à travers champs en pleine nuit dans son costume de scène.

Il erre à travers bois et rencontre une ornithologue lunaire à qui il demande son chemin. Au bout d'une route, il entre dans une maison où l'accueillent son père et sa mère en pyjama. C'en est trop pour Philippe qui s'évanouit.

Le matin, Philippe s'habille d'un survêtement trop petit et affronte un père plutôt hostile à son retour craignant qu'il ne perturbe la vie de sa mère. Celle-ci l'envoie chercher un gigot pour midi. Dans le café sur la place du village, Philippe s'attarde pour prendre un verre quand surgit Patrick venu lui dire qu'il lui ne veut de l'avoir laissé tomber après leurs premières armes musicales. Il est vendeur de téléphones et souhaiterait bien échanger sa vie avec celle de Philippe. Celui-ci tente de s'enfuir par la fenêtre des toilettes mais Patrick le contraint à une partie de baby-foot.

Philippe va rentrer chez ses parents lorsqu'il lui revient à l'esprit qu'il a des concerts à donner. Il téléphone pour dire qu'il s'en va sur le champ, demandant l'autorisation d'emprunter l'ami8. A la sortie du village toutefois, Philippe est empêché d'aller plus loin par une force mystérieuse. Trois fois il est ramené sur la place du village. Philippe revient chez ses parents. Sa mère lui coupe les cheveux.

Le soir il retourne dans les bois et fait l'amour avec un grand chêne. Sylvie le surprend ainsi et lui demande de surveiller son matériel. Il lui raconte ce qui lui est arrivé. Il fait le beau devant la caméra. Il rêve d'une vie avec elle avant de tomber de son lit.

Philippe fait du basket, découvre une mobylette, essaie encore en vain de s'échapper. Sa mère est emmenée en ambulance, il se couvre de foin. Il chante une chanson avec le fantôme de sa mère au pied du lit. Son père revient confirmant que la mère est morte. C'est la cérémonie funèbre. Philippe reste allongé sur le seuil de l'église. Au retour, Philippe se refugie sous la table. Son père lui raconte l'histoire de la photographie qu'il contemple, celle du remariage.

Le soir il retrouve Sylvie dans les bois. Ils font l'amour et Sylvie lui promet encore une nuit. Pourtant Philippe se méfie. Il fait bien. Sylvie s'est enfuie en voiture. Il la rattrape, la convainc qu'en dépit de leurs passions divergentes, l'un pour le chant l'autre pour les oiseaux, ils sont fait pour être ensemble. Ainsi va l'amour.

Le thème du retour au pays avait jusqu'ici donné lieu à des drames ou mélodrames. Il était au coeur de All I desire (Douglas Sirk, 1953), La Matiouette (André Téchiné, 1983), L'arrière-pays (Jacques Nolot, 1998), à la périphérie du Garçu (Maurice Pialat, 1995) quand Gérard revenait voir son père.

Commencé ici sur le ton de la comédie burlesque, le film emprunte les chemins du dépouillement poétique avant de s'aventurer vers la comédie régressive jouissive et la comédie sentimentale. Le mélange des genres parvient constamment à déjouer l'attente du spectateur pour mieux le cueillir par un plan saugrenu ou parfaitement émouvant. De cette comédie intime et personnelle, on sort comme régénéré d'avoir été confronté à l'écart entre les valeurs parentales et celles que l'on s'invente. Car, si contraint et forcé, on ne cesse de se confronter à cet écart, celui-ci, comme pour Philippe, se réduit considérablement... une comédie en forme de catharsis.

De la comédie burlesque à la comédie régressive

La comédie burlesque, ton initial du film est celui auquel on s'attend a priori avec un film ayant Philippe Katerine pour acteur principal. Pourtant, après une très brève présentation de l'acteur entrant en scène, ventre en avant, c'est Chloé qui va assumer le rôle. Katerine servant plutôt alors de punching-ball et de faire-valoir au jeu de l'actrice. Phrasé précipité, déhanché provoquant, bouche dévoreuse, la belle Chloé à vite fait de se transformer en sorcière voulant enfermer dans sa maison de pain d'épice (photo agrandi du chanteur dans la salle de bain, studio d'enregistrement livré clé en main, ragout mijoté) un chanteur qui s'enfuit par la fenêtre des toilettes.

La comédie burlesque réapparait ensuite en pointillé pour quelques séquences gags (la mère réveillant son grand fils comme s'il allait à l'école, l'essai du survêtement, la mobylette ramenée en un seul plan sur la place de l'église, la seconde fuite par les toilettes pour échapper à Patrick, la parade nuptiale devant la caméra).

Entre-temps s'est intercalée la plus longue des séquences poétique du film, le chemin de la maison de Chloé à la maison des parents. Plus courte, elle aurait été scène de transition. Soutenue par la musique, elle prépare au dépouillement de l'acteur de ses oripeaux de citadin.

Le film enfourche alors le ton de la comédie régressive aussi jouissive que risquée. La régression est à l'œuvre dans le choix de la période dans laquelle vivent les parents. C'est manifestement plus celle de l'enfance du chanteur, disons 1978, que l'époque contemporaine (la douche en mal d'eau chaude, le papier peint défraichi, l'ami-8, la mobylette). La régression est celle vers l'adolescence (le match de baby foot puis de basket, les disques de vinyle) de l'enfance (s'habiller pour prendre le bus, la crème au caramel). Mais elle va jusqu'à la régression forcenée, celle qui ramène à la nature première. C'est celle de Philippe perdu au milieu du champ dans la nuit ne captant plus rien sur son portable, de Philippe se couvrant de foin comme pour ne pas assumer la réalité de la mort de sa mère, de Philippe caché sous la table pendant les convives, de Philippe enfin faisant l'amour avec le grand chêne. Philippe dendrophile (c'est toujours bien d'apprendre des mots dans les films), c'est Dendro-Philippe recherchant comme une vérité première qui fait fi de la bienséance et surpris par Sylvie, la sylvestre, qui la lui donne. Rien d'étonnant alors, qu'à ce moment précis du film, Philippe résume ce qui lui est arrivé jusqu'alors. Il va devoir affronter ce qu'il est ici venu faire sans le savoir : réduire l'écart qui le sépare de ses parents.

Le retour au pays

Ramené chez ses parents, Philippe est soudain confronté à la vie amoureuse presque parfaite qu'ils mènent. Comment n'avait-il pas perçu cela étant enfant ? A moins qu'une situation nouvelle soit à l'origine de ce bouleversement. C'est ce qu'il ne tarde pas à apprendre avec la tumeur au cerveau dont est victime sa mère. Celle-ci l'avait d'abord tenu à distance de sa maladie, le traitant comme un enfant avant la scène plus intime des cheveux coupés dans la cour, de la discussion qui suit et de la conclusion comme quoi elle est contente de son retour mais qu'elle a appris à se passer de lui. Elle accorde ainsi un pardon sincère à son fils pour ses cinq ans d'absence.

La réconciliation avec le père est plus compliquée. La discussion entre hommes avant la cérémonie funèbre est une première étape que viendra confirmer le flashback sur les photos du remariage. Pendant de l'explication de la mère, elle fait se succéder une série de plans comme autant de mystères préparés par la mère. Lorsque le père, désespéré et trempé de pluie rentre chez lui, il découvre la photographie de leur mariage et comprend que sa femme veut le rejouer. Il s'habille de son complet, découvre la photo récente de sa femme prise en robe de mariée puis la longue robe abandonnée au seuil de la chambre. Derrière la porte, sa femme, qui ne peut être que nue, le prend en photo pour sceller leur mariage nouveau. Cette séquence très émouvante est comme le passage de flambeau du père au fils, celle qui lui fait comprendre d'aller chercher dare-dare la femme de sa vie en train de s'enfuir. Remariage et retour au pays finissent par rimer.

Philippe Katerine, Star Treck et le prisonnier

Je suis un no mans land fait de Philippe Katerine un acteur à part entière. Il est certes ici assez proche du personnage qu'il se plait à incarner comme vedette (porter un costume que n'auraient pas renié les héros de Star Treck, revenir se cogner sur les frontières d'un monde mystérieux comme dans Le prisonnier). La thématique du film rappelle celle du court métrage Un kilomètre à pied de son film Peau de Cochon où il refaisait et commentait le trajet qui menait de son collège au pavillon familial. Mais sa performance ne se réduit pas à cela, pas plus qu'aux trois chansons interprétées durant le film : "ça me suffit", la chanson finale et "Je veux partir" chanson écrite adolescent, écoutée sur une K7. Il se coule avec une justesse de ton sans faille dans une comédie dont le titre est une référence crypté à une phrase gag de La cité de l'indicible peur (Jean-Pierre Mocky, 1964) : "Je mes suis fais tout seul non de dieu, je suis un no man's land". Ceci donne sans doute la mesure de cette grande petite comédie. En dépit de toutes les références auxquelles elle s'est nourrie, de tous les genres qu'elle brasse, elle impose un ton à part, imprévu et régénérant dans la comédie française.

 

Jean-Luc Lacuve, le 23/01/2011.

 

Test du DVD

Editeur : Arte Editions. Juin 2011. Film 1h32. 20 €.

Suppléments :

  • Nom de code Sacha (Thierry Jousse, 2001, 0h37)
  • Les scènes coupées - Bande annonce.

 

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Avec : Philippe Katerine (Philippe), Julie Depardieu (Sylvie), Aurore Clément (la mère), Jackie Berroyer (le père), Judith Chemla (Chloé), Jean-Michel Portal (Patrick Vidal). 1h32.

Genres : Comédie sentimentale , screwball
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