La corde

1948

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(Rope). Avec : James Stewart (Rupert Cadell), John Dall (Brandon Shaw), Farley Granger (Phillip Morgan), Cedric Hardwicke (Mr. Kentley), Constance Collier (Mrs. Atwater), Douglas Dick (Kenneth Lawrence), Edith Evanson (Mrs. Wilson), Dick Hogan (David Kentley) et Joan Chandler (Janet Walker) 1h20.

Au dernier étage d'un building new-yorkais, un cri est vite étouffé... Deux jeunes gens de la meilleure société, Brandon Shaw et Phillip Morgan, viennent d'étrangler avec un bout de corde David Kentley, l'un de leurs camarades d'études. Ils ont accompli ce meurtre pour mettre en pratique la dangereuse théorie de leur professeur Rupert Cadell, qui reconnaît aux êtres supérieurs le droit de supprimer un être inférieur de qui la société n'a rien à attendre.

Les deux jeunes criminels ont imaginé de donner ce soir-là une fête à laquelle sont invités les parents et certains amis de David Kentley, ainsi que Rupert Cadell. Mrs. Wilson, la femme de chambre n'approuve pas de déplacer le buffet de la table où elle l'avait préparé sur le coffre. Mais cette mise en scène macabre excite Brandon, alors que Phillip cache difficilement sa nervosité.

Les invités arrivent. D'abord Kenneth Lawrence, un condisciple de Brandon et Philipp qui fut autrefois le fiancé de Janet Walker avant qu'elle ne lui préfère David. Il est donc étonné d'être invité en même temps que David et Janet. Celle-ci arrive ensuite et se montre toute aussi surprise de la présence de Kenneth. Henry Kentley arrive ensuite accompagné non de sa femme mais Mrs. Atwater, la soeur de celle-ci, beaucoup plus exubérante. Rupert Cadell arrive ensuite alors que chacun s'étonne du retard puis de l'absence de David.

La conversation s'anime et Brandon parvient à faire énoncer par Rupert, une nouvelle fois, sa théorie sur le meurtre. Rupert sent quelque chose de trouble dans l'atmosphère qui règne dans la pièce et il comprend peu à peu que Brandon et Phillip ne sont pas étrangers à l'absence de David. Ayant découvert la vérité, Rupert ne veut pas laisser le crime impuni et il attire l'attention de la police en tirant trois coups de revolver par la fenêtre ouverte.

La corde occupe une place centrale au sein de l'édifice hitchcockien. Premier film où Hitchcock apparaît comme coproducteur, La corde est l'un des plus sérieux et expérimental qu'il ait jamais tourné. C'est aussi un film qui fait la part belle, au refoulé, à l'humour, au suspens contre la surprise. C'est enfin un film qui consolide la morale universaliste de son auteur.

Un film d'un seul jet... et non d'un seul plan séquence

Premier film en couleur, La corde est aussi une tentative pour ne faire d'un film qu'un seul long plan-séquence continu.

C'est la première pièce de théâtre, filmée comme telle, par Hitchcock qui a dû attendre d'avoir fondé Transatlantic Pictures avec Sidney Bernstein pour le faire. Il voulait faire un film qui se déroulerait que d'un seul jet, comme la représenttaion en continu d'une pièce de théâtre. Comme les caméras ne pouvaient contenir que dix minutes de film, Hitchcock a dû faire des raccords sur le dos des personnages ou, pour le dernier, sur le coffre. Sans doute s'est-il aperçu que cet effet était trop visible et montrait trop ce qu'il essayait de cacher. C'est pourquoi, une fois sur deux, le raccord est-il absolument normal et, finalement,... presque invisible.

Ainsi, alors qu'en moyenne un film comporte entre quatre cents et six cents plans, La corde n'en comporte que onze (respectivement de 1'02, 9'12, 7'31, 7'01, 6'51, 9'32, 7'19, 7'2, 9'44, 4'26, 5'34). Les dix changements de plan s'opèrent de la manière suivante :

 

La caméra acteur principal

Ce film d'un jet est pourtant pardoxalement aussi découpé que s'il avait recours au montage de plans en plus grand nombre. En se déplaçant, la caméra vient isoler des parties d'espace comme autant de plans. La caméra cadre ainsi souvent en plan d'ensemble ou en gros plan avant de recadrer de nombreux objets (corde, verre à pied, pistolet, chapeau, revolver, porte-cigarettes). Presque toujours en mouvement, la caméra s'arrêtera pourtant pour un plan fixe de 1'45 au début du plan huit pour le moment de suspens le plus intense du film.

Hitchcock tourna avec une énorme caméra technicolor trichrome qui pouvait heureusement être déplacée sur un nouveau prototype de chariot travelling, inventé pour Le procès Paradine, spécialement mis au point pour Hitchcock par son chef opérateur, Lee Garmes. Tous les déplacements sont millimétrés, ainsi de la corde lâchée dans le tiroir dans le temps du battement de la porte. Hitchcock répétait une journée et tournait le lendemain. Les acteurs se plaignaient que "seule la caméra avait droit aux répétitions"

La caméra technicolor trichrome, "le mastodonte" : le monstre cubique derrière Hitchcock est reliée par un bras au chariot travelling de Lee Garmes

Les murs y compris, tous les éléments du décor des trois pièces de l'appartement new-yorkais s'escamotaient devant la caméra conçue pour rouler à travers n'importe quoi "comme un mastodonte" pour reprendre les termes d'Hitchcock dans un article de 1948 intitulé "Mon film le plus excitant".

Le panorama de New York était une maquette trois fois plus grande que le décor lui-même, avec des nuages en laine de verre et six mille petites lumières allumées à la tombée du jour. Les immeubles, les nuages et le coucher de soleil furent réalisés d'après photographies et les bruits extérieurs qui montent jusqu'aux fenêtres de l'appartement furent préenregistrés dans la rue.

La caméra devant être constamment en mouvement, la matière de chaque bobine fut répétée en détail, par la caméra et les acteurs, comme un ballet pouvant être déréglé par la moindre erreur. La pression tourna au cauchemar pour la star, James Stewart à qui Hitchcock avait infligé le handicap supplémentaire d'une chaussure sans talon pour obtenir une légère boiterie du personnage.

Les déplacements de la caméra étaient affichés sur un tableau noir et des repères numérotés étaient collés au sol. Pendant que la caméra tournait, une sorte de chef de piste indiquait du bout d'une baguette, le point suivant vers laquelle elle allait se diriger.

Hitchcock a avoué à Truffaut qu'il redoutait de regarder la première prise. Il couvrit ses arrières en filmant des gros plans de scènes de dialogue avec lesquels il pourrait transformer les prises de dix minutes en un film plus classique, au cas où le produit de sa technique révolutionnaire se révélerait inutilisable.

 

L'homosexualité latente

La pièce, Rope's end, de Patrick Hamilton a été adaptée par Hume Cronyn et scénarisée par Arthur Laurents. La pièce est anglaise mais s'inspire de l'affaire Loeb-Leopold de 1924 où deux jeunes gens de Chicago assassinèrent, pour jouer, l'un de leur camarade.

Le film évite d'appuyer sur l'homosexualité des personnages principaux. Le mot ne fut jamais prononcé ni par Hitchcock ni par la Warner. Ils "en" étaient le film "en" parlaient se contentaient-ils de dire. Sidney Bernstein fera effacer toutes les expressions anglaises, les "mon cher" (my dear boy) qui connotaient trop l'homosexualité dans la pièce.

Restent des rapports troubles de domination (Phillip doit partir travailler chez la mère de Brandon avant de débuter au Town hall) ou des expressions du type. "Brandon était aux pieds de Rupert". Hitchcock a davantage joué sur la motivation trouble de Brandon qui a vraisemblablement choisi de tuer David car il était le dernier fiancé de Janet.


Humour

C'est d'abord l'apparition d'Hitchcock dans le film qui représentait un défi puisque le film se passe dans une pièce unique. Selon Arthur Laurents, Hitchcock a d'abord pensé accrocher un néon représentant son profil dehors dans la rue. Selon le scénariste, il a trouvé cette idée trop voyante ou l'effet trop "blagueur" et aurait finalement préféré apparaître juste après la fin du générique marchant dans la rue.
On a pourtant du mal à reconnaître la silhouette d'Hitchcock dans le personnage accompagnant la femme dans la rue. Nettement plus visible est l'apparition du profil d'Hitchcock.

Deux apparitions d'Hitchcock : dans le plan 1 et le plan 8

Le film regorge de bons mots, de mots à double sens. "L'enfance est le temps des bizarreries" répondra Brandon quand Mme Atwater affirmera avoir lu durant son enfance. Celle-ci avait déclaré à Philip "Ces mains vous rendront célèbre", espérant lui faire un compliment sur ses talents de pianiste alors que ce seront bien ses mains de criminel qui le rendront célèbre. Kenneth avait aussi lâché "Epates les à mort". On notera aussi les bons mots de Janet : "Un livre de philosophie ? C'est des petits caractères, des grands mots et des petits tirages" ;" L'art primitif ? Ma sœur a trois ans, et ce qu'elle fait est très primitif".

On relève aussi l'intermède comique entre Mme Atwater et Rupert sur l'oubli du nom des films et des acteurs et les signes astrologiques (Mason, Errol Flyn, Mary Pickford, Cary Grant, Ingrid Bergman). The something of the somehing ou plutôt non "something" tout court est une allusion aux Enchaînés.

Hitchcock aurait pu aussi faire sien l'humour macabre de Brandon en disposant la nourriture et les chandeliers sur le coffre. Il souhaitait aussi y répandre du vin. Laurents lui a fait remarquer que le symbole n'aurait fonctionné que si David avait été égorgé. Reste le choix de l'air joué par Philipp : mouvement perpétuel N°1 de Francis Poulenc.


Suspens contre surprise

Hitchcock a filmé le crime en première scène alors que le script de Laurents ne le prévoyait pas. Le script jouait sur la surprise, le spectateur s'interrogeant pour savoir si, oui ou non, un cadavre se trouvait dans le coffre. Hitchcock joue sur l'effet de suspens : le spectateur en connait plus sur la situation que la plupart des personnages.

La plus belle scène de suspens est le plan fixe de 1'45 dans le plan huit où Mme Wilson débarrasse la nappe sur le coffre alors que les personnages discutent hors champs.

1'45 de caméra fixe pour un suspens maximal

 

La morale

Dans ce film, Hitchcock juge monstrueuse toute morale individuelle élitiste qui donnerait à un seul être ou à une seule catégorie d'êtres une position à part dans la société. Le film souligne aussi la responsabilité de l'intellectuel dont les paroles, les écrits, les théories, les paradoxes doivent être considérés par lui-même et par les autres avec autant de sérieux que s'ils étaient des actes. Cette responsabilité de l'auteur populaire, Hitchcock la revendique d'autant plus qu'il a toujours été fasciné par les pulsions secrètes et notamment criminelles qui se cachent dans l'être humain.

Les mots qu'utilise Brandon pour expliquer son geste pourraient pourtant s'appliquer à ce que Hitchcock essaie de faire ressentir à ses spectateurs :

" Tuer peut provoquer autant de joie que de créer ", "Un poulet, une liasse de billet ou une blonde, tout est prétexte à un meurtre "

L'humour avec lequel Rupert l'énonce à nouveau est aussi assez Hitchcockien :

"Le chômage, la misère et les queues devant les magasins disparaissaient... Le meurtre après tout est ou devrait être un art. Il devrait être l'apanage d'une petite élite... les victimes sont des êtres inférieurs sans intérêt... Semaine de l'égorgement ou la journée de l'étranglement "

L'ampleur des pulsions semble d'abord ne trouver qu'un faible rempart en la présence d'Henry Kentley (interprété par un acteur anglais) qui ne supporte pas ce mépris pour une humanité civilisée.

-Qui décide qu'un être est assez inférieur pour le tuer ?
- L'élite composée des êtres au-dessus des concepts traditionnels. Le bien et le mal ont été inventés pour les êtres inférieurs.
- Vous rejoignez Nietzsche et son surhomme comme Hitler

Pourtant c'est bien ce même discours que reprendra Rupert :

"Jusqu'à cette minute le monde et les êtres humains m'étaient restés incompréhensibles. J'ai tenté de me frayer un chemin par la force de l'esprit. Vous m'avez lancé mes propres paroles en pleine figure. Vous avez raison, il faut être fidèle à ce qu'on dit. Mais vous avez dénaturé le sens de mes paroles. Vous les avez déformées pour en faire un prétexte à un crime sordide. Ce n'était pas leur sens, Brandon. Vous n'en aviez pas le droit. Seul un instinct profondément amoral a pu vous mener à ce meurtre mais tout en moi me l'aurait interdit et repousse toute idée de complicité. Vous m'avez rendu honteux, honteux de mes concepts d'êtres supérieurs ou inférieurs. Mais je vous en remercie car je sais à présent que chaque homme est un être distinct avec le droit de vivre et de penser à sa guise mais en respectant la société. De quel droit vous rangez-vous dans une soi-disant élite ? De quel droit avez-vous proclamé que ce jeune homme est un être inférieur donc bon à tuer ? Vous êtes-vous prit pour Dieu, Brandon. Avez-vous cru l'être en étranglant, David ?"

La corde est aussi un film exceptionnel dans l'oeuvre de Hitchcock : le spectateur ne peut s'identifier à aucun des personnages. Le professeur, interprété, par James Stewart est le plus coupable de tous. L'intérêt de ce filmage en plan séquence accentue la tension et le malaise suscités par l'intrigue dans une sorte de confinement mental auquel met fin Rupert en ouvrant la fenêtre pour attirer l'attention de la police en tirant trois coups de revolver.

Jean-Luc Lacuve le15/12/2008

Sources :

Test du DVD

Editeur : Universal. Juillet 2001

Supplément : reportage sur le film avec des interviews de Hume Cronyn, Arthur Laurents, Patricia Hitchcock et Farley Granger (0h28).