Les enfants jouent à la Russsie
1993

Engagé par une major américaine pour un documentaire sur l'après-guerre froide en Russie, Godard réalisateur dans le rôle du Prince Mychkine, l'idiot-cinéaste, s'entête à vouloir faire un film impossible.

Le film, jamais distribué, est le survivant d’une production américaine d’un film à sketches auquel devait participer, entre autres, Federico Fellini. Il met en scène les descendants des émigrés russes qui souhaitent retourner dans leur patrie. Chacun d'eux est associé à une figure littéraire : le prince André (de Guerre et Paix), Anna Karénine ou la Mouette… Anna Karénine rejoue jusqu’au bout le dramatique destin inscrit dans son rôle. À la gare de Moscou où s'achève le film, on entend la voix de Godard : "Les Russes ont découvert le cinématographe autrement que nous. Lorsqu'ils ont vu l'arrivée d'un train en gare, ils n'ont pas vu pour la première fois l'image d'un train, mais une fois de plus, la jeune femme de Tolstoï qui allait se jeter dessous". Le film se termine précisément par la phrase que Godard attribue à André Bazin et qui ouvrait Le Mépris : "Le cinéma substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs".

Avec la fin de la guerre froide, ou plutôt des idéologies avec l'écroulement du mur, Godard revient sur sa propre conception du cinéma politique, celle qu'il a épousée avec plus ou moins de bonheur entre La Chinoise et Comment ça va ?. Il y revient avec amertume et une jolie nostalgie.

Godard se demande pourquoi l'occident a toujours voulu envahir la Russie, de Napoléon à nos jours : peut-être s'agit-il de la "terre de la fiction" et que "l'occident, lui ne sait plus quoi inventer". Sont convoqués des extraits de films d'Eisenstein, Dovzenkho, Tarkovski et des textes de Tolstoï, Dostoïeski ou de Tchekov lus par jeunes comédiens. Godard est attentif au fait qu'en russe il y ait deux mots pour dire images, l'un faisant référence à la réalité, l'autre à la fiction. Il y a aussi une discussion avec Labarthe sur le fait que dans le cinéma russe, il n'y ait pas de champs/contre-champs, car lorsqu'on observe une icône il ne peut y avoir d'échanges de regards. Les champs/contre-champs auraient été inventés par les Américains vers 1910, poussant les spectateurs américains à regarder bêtement au lieu de voir.

En filmant la mort de la Russie telle qu'il la conçoit, c'est-à-dire celle des grands cinéastes, des grands écrivains, Godard voudrait filmer deux autres morts : celle de la fiction, donc, et celle du communisme ; autrement dit, celle d'une certaine forme de cinéma, et celle de son propre cinéma.

Par-delà la grande beauté des images et du montage (L'image de Staline sur son lit de mort, qui alterne en staccato avec la mort d'Ivan chez Eisenstein, ou ces archives hachurées de batailles avec les errances d'Anna Karenine), par-delà la fulgurance simplement formelle de la musique, on sent que cette blague d'enfant parler de la fin de la guerre froide en évitant surtout d'en parler) est d'une grande sincérité. "voilà, l'idiot a bossé, that's all folks de mes deux", conclut Godard qui refuse de s'appitoyer sur un monde où malgré tout il se sentait à l'aise.

Source : Shangols

 

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Avec : László Szabó (Jack Valenti, le producteur), Jean-Luc Godard (L'idiot : le Prince Mishkin), Bernard Eisenschitz (Harry Blount), André S. Labarthe (Alcide Jolivet). 0h58.