1981

Cobourg à la fin de 1956. Au sein de l'ère Adenauer, celle du miracle économique et de la reconstruction, aucun endroit du territoire n'échappe à la spéculation pas même cette petite ville de Bavière "gouvernée" par Schuckert. Bon vivant, spéculateur surnommé " le roi des entrepreneurs ", Schuckert est le plus influent des notables de la région. On passe sur ses escroqueries et sur les fêtes nocturnes qu'il organise dans la maison close de la Villa Finck autour de sa protégée, la chanteuse Lola.

Un jour pourtant, la nomination du nouveau directeur des travaux publics, von Bohm, un fonctionnaire prussien intègre, intrigue les notables.

À la suite d'un pari, Lola rencontre von Bohm, lequel tombe amoureux d'elle en ignorant tout cependant de ses activités. Par vengeance à l'égard de Schuckert, Esslin, l'ami de Lola, conduit von Bohm à la Villa. Scandalisé, le directeur des travaux publics jure de déjouer "le complot des bonnes familles " et de provoquer la perte de Schuckert et de Lola. Mais Schuckert parvient malgré tout à ses fins : von Bohm épouse Lola et ferme les yeux sur les activités du "roi des entrepreneurs". Tout rentre dans l'ordre...

Lola une femme allemande constitue le second volet de la trilogie allemande de Fassbinder. Le mariage de Maria Braun (1979) couvrait la période 1943-1954 et se terminait au son de la finale de la coupe du monde de football, miraculeusement gagnée par l'Allemagne. Le secret de Veronika Voss (1982) se situera en 1950, avec un journaliste sportif spécialisé dans le football comme enquêteur. Lola se situe en 56-58 avec, entendues à la radio, l'entrée des chars dans Budapest et, à la fin, la demie finale de la coupe du monde de football 1958, Allemagne-Suède, qui scande la démarche de Lola chez la femme de Schuckert.

Le film est ainsi très précis sur la situation de l'Allemagne au moment de sa seconde renaissance, économique après celle, politique, de 1945. Mais il est aussi une réflexion sur comment la spéculation débridée peut mener au fascisme retrouvant en cela l'exemple des années 30 et prévenant aussi de la situation politique des années 80 et notamment des dangers de la reprise de politique de réarmement atomique avec la crise des euros missiles; Schmidt ayant accepté le stationnement de missiles de moyenne portée sur le territoire allemand.

Fassbinder fait ainsi porter soixante ans de traumatismes économiques sur l'inconscient de ses héros qui semblent tout droit sortis d'un mélodrame de Douglas Sirk.

Bonn, un nouveau Weimar en couleur bonbon.

Le générique se déroule sur une sobre photo d'Adenauer relisant son discours et l'entendant probablement sur des volumineuses bandes magnétiques disposées devant lui. Cette sobre modernité d'Adenauer est totalement dépassé par un générique aux couleurs acidulées et faisant entendre une chanson de variété nostalgique pour un départ vers Hong Kong, interprétée par Freddy Quinn.

Ce kitsch assumé prédispose à faire de Lola un remake de L'Ange bleu. Le professeur de lycée est remplacé par le directeur des travaux publics ; chacun d'eux ayant un code morale strict. De Lola-Lola à Lola, on aurait alors une continuité historique : la répétition de la marche vers le fascisme dans un contexte de crise. Non plus de la belle époque à la crise de 29 mais du miracle allemand à la crise pétrolière de 1973.

Le remake du film de Sternberg est assumé au départ par Fassbinder. Cependant Rath n'a aucun rival comme Schuckert. En épousant Lola, Von Bohm ne devient pas un paria mais, au contraire, entre au cœur de la société. La maison close n'est plus à la périphérie la bourgeoisie mais en constitue le cœur même. L'hypocrisie est partiellement tombée.

On remarque cependant que Von Bohm tombe amoureux de l'innocente Marie-Louise et non de la prostituée Lola-Lola. Lola evoque ainsi Lola Mariluise Fleisser, auteure de théâtre des années 20, proche de Brecht qui ecrit Pionniers à Ingolstadt (1929) qu'adapta Fassbinder en 1970.

Esslin peut bien écrire "le fascisme vaincra" : celui-ci est un habitus plus difficile à surmonter que le nazisme comme le prouve la paranoïa sécuritaire qui envahit l'Allemagne à l'automne 70 après les exactions de la fraction armée rouge. C'est à Alexander Kluge, cosignataire du manifeste d’Oberhausen en février 1962 et initiateur d'Allemagne en automne qu'est dédié le film. Lola s'ouvre sur Herbsttag (Journée d'automne) de Rainer Maria Rilke : "Qui n'a plus de maison ne se construira plus et toute personne qui est seule maintenant, le restera à jamais" Et le film est constamment sous l'influence du tragique automne allemand de la bande à Bader, de la fraction armée rouge, de l'avion de Mogadiscio, du "suicide" de Bader, de l'enlevement de Hanns Martin Schleyer, le patron des patrons allemand le 5 septembre 1977 puis assassiné quelques semaines après.

Le film évoque aussi La grande ville d'Otto Dix avec ses putains reléguées aux panneaux latéraux qui ont des rêves petits bourgeois de stations-services ainsi que Les piliers de la société de Grosz ; collusion contre la démocratie. Essling, adepte de Bakounine, qui est contre la révolution finance sa révolte avec l'argent de son nouveau patron.

Cobourg et ses spéculateurs

La reconstruction d'initiative privée ne commence en Allemagne que dix ans après la fin des hostilités. Les lois sur le logement en RFA datent du début des années 50 mais c'est essentiellement du logement social qui se construit pour faire face aux 20 % de logements détruits par la guerre et à l'afflux de huit millions de réfugiés de RDA, de Prusse occidentale et de Silésie orientale. C'est de ces régions que sont originaires la mère de Lola et Von Bohm. La ville de Cobourg se situe en Bavière, land qui accueille le plus de réfugiés, peu enclins à la réconciliation avec les anciens ennemis.

Ce n'est donc qu'au milieu des années 50 que le gouvernement incite au logement privés et que la spéculation prend son envol ; le projet Lindendorf est celui de constructions en périphérie avec les premières citées dortoirs le taux de croissance s'élève alors à 7 %. La partie des dépenses incompressibles devient moins importante que celle des dépenses élastiques. Un foyer sur huit possède une voiture, ainsi de la BMW de Schuckert ou de la Mercedes rouge de Lola. Le Millionième téléviseur est construit, peut-être celui de Von Bohm.

Ce bouleversement économique s'accompagne de bouleversements politiques. Aux législatives de 1957, Adenauer a abandonné le prudent "keine experimentation". La guerre de Corée est l'occasion d'une spectaculaire volte-face : il propose de participer à l'effort de guerre américain en échange de la souveraineté pleine et entière : plus d'occupation militaire et création d'un ministère des affaires étrangère et d'une armée. La France a fait capoter la CED en 54 à cause de son refus d'un réarmement de l'Allemagne. Lola a le cul le plus mignon de la CED. En 55 l'Allemagne devient membre de l'Otan ce qui ouvre la voie à la création de la Bunderswehr.

Réhabilitation de l'armée régulière que l'on doit distinguer des nazis avec l'inauguration du monument du colonel et le discours du maire tradition positive qui passe sous silence les crimes de guerre dans le scenario il ne s'agissait que du contournement d'une route

En avril 57, le réarmement nucléaire il va de pair avec la réduction de la présence américaine, le soldat afro-américain occupait toute la maison. Cela génère le premier sursaut de protestation massive en Allemagne. Les manifestants du film sont montrés peu nombreux car la propagande de la peur du rouge dans les petites villes a été efficace. En 56, le KPD a été interdit alors qu'il représentait moins de 2 % des suffrages. Il y aurait été plus facile d'arrêter Von Bohm s'il avait été communiste car il se serait ainsi trouvé hors la loi.

Conflit allégorique

Le conflit entre Schuckert et Von Bohm peut s'interpréter en terme pulsionnel mais aussi comme une allégorie politique où Lola, l'Allemagne, est l'objet du deal. Lola serait, ce que suggère le titre français, l'Allemagne, la Germania des temps modernes. Von Bohm représente le parti social-démocrate, le SPD (Sozial Demokratische Partei Deutchlands) qui se montre d'abord conciliant puis intransigeant puis opportuniste. Le parti collabore en effet d'abord à la loi fondamentale mais, lorsque les législatives sont gagnées par la droite en 1957, le SPD fait de l'obstruction systématique en matière de politique étrangère. Au congrès de Bad Godesberg en 1959, il enterine son changement de cap avec l'abandon du marxisme et le repli national axé sur un politique de developpement de l'économie.

Schuckert est le représentant du parti chrétien social de droite, la CDU (Christlich-Demokratische Union). Il en combien deux figures emblématique : Ludwig Erhard, ministre de l'économie, célèbre pour son cigare et Franz-Joseph Strauss au tempérament bon vivant, fils de boucher, parvenu à la tête de la CSU (Christlich-Sozial Union).

Source : conférence de Georges Felten, maître de conférence à l'université de Zurich au cinéma Lux le 20/10/2011

 

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Genre : Drame social
(Lola). Avec : Barbara Sukowa (Lola), Armin Mueller-Stahl (Von Bohm), Mario Adorf (Schukert), Matthias Fuchs (Esslin), Helga Feddersen (Frau Hettich), Karin Baal (La mère de Lola), Ivan Desny (Wittich), Elisabeth Volkmann (Gigi), Hark Bohm (Volker), Günther Kaufmann (G.I.). 1h53.
Lola, une femme allemande