2011

Zurich, 17 août 1904. Sabina Spielrein est internée dans la clinique psychiatrique universitaire d'Eugen Bleuler où exerce le docteur Carl Jung, 29 ans, Sabina, jeune Russe âgée de 18 ans cultivée qui parle l'allemand, a été diagnostiquée "hystérique", et a la réputation d'être agitée et violente. Jung lui propose de chercher à connaitre l'origine de son mal en lui parlant. Jung est alors un psychiatre, en début de carrière. Il partage sa vie avec sa femme, Emma. Celle-ci repère immédiatement qu'il va pouvoir tenter le traitement expérimental de psy-analyse sur Sabinaque luia inspiré un récent livre de Freud. Sabina expose un rêve puis relate une jeunesse gâchée par les humiliations de son père qui, à quatre ans, la punit d'une fessée pour avoir cassé de la vaisselle. Elle eut peur au point d'en faire pipi mais Jung lui fait dire que la fessée lui fit plaisir. Il se promène ensuite avec elle au parc mais doit lui annoncer qu'il part quinze jours accomplir une période de service militaire. Elle s'emporte de colère devant cet abandon et laisse tomber son manteau. Lorsque Jung le frappe pour l'épousseter, elle le chasse violemment. Jung est très mécontent de devoir partir et le docteur Eugen Bleuler ne peut que constater l'aggravation de la situation psychologique de Sabina. Il suggère néanmoins à Jung de la faire travailler pour la soigner et celui-ci lui propose ainsi dès son retour de l'assister auprès de ses patients.

Il soumet sa femme au galvanomètre qu'il a inventé pour enregistrer la réponse électrodermale aux mots de l'inducteur. Sabina détecte instinctivement que la femme est celle de Jung et qu'elle est préoccupée par sa grossesse et la peur de voir son mari s'éloigner d'elle.

Jung console sa femme, déçue que leur second enfant soit encore une fille. Il reprend avec Sabina le travail sur l'humiliation de ses quatre ans. Elle souffre de sa sexualité bloquée sur la jouissance de l'humiliation. Elle se sent souillée par ses désirs sadomasochistes.

Dimanche 3 mars 1906. Emma et Carl Jung sont invités chez les Freud. Un déjeuner en famille sur la libido, une discussion dans un café (Colomb/ Galilée voir par la lorgnette du sexe) puis au bureau de Freud (Divan, cheval plein de contraintes, famille, tronc pénis, peur de l'enfantement mais désir sexuel inapproprié). Cette première entrevue dure treize heures.

Au retour à Zurich, Jung expose à Sabina sa méfiance à l'égard de Freud, trop sûr de lui et concentré que sur le seul levier de la sexualité. Sur un bateau, elle lui expose que, dans Siegfried, c'est du péché que nait l'aspiration à l'idéal. Sur un banc où ils poursuivent leur conversation, elle insiste sur le fait ce sont les frictions entre des douleurs qui génèrent l'amour. Elle l'embrasse et lui demande de prendre l'initiative de leur relation.

(En mai-juin 1908) Freud par lettre confie son patient Otto Gross, toxicomane et amoraliste impénitent, à Jung lui demandant de le garder jusqu'à octobre. Otto incite Jung à succomber à son désir pour Sabina. Otto se sauve de la clinique et incite Jung à ne pas laisser passer l'oasis sans boire. Jung se rend chez Sabina et ils deviennent amants. Jung emménage dans une belle demeure, sa femme lui offre un voilier. Il tente rompre avec Sabina. Elle lui demande d'être féroce avec elle. Ils se revoient souvent sur le bateau.

Lors d'une entrevue entre Freud et Jung, le premier demande au second de renoncer à la fange mystique et de ne pas abandonner l'étude de la libido. Jung prend prétexte de deux craquements dans la bibliothèque pour affirmer son concept d'extériorisation catalytique.

Freud rend visite à Jung dans sa clinique. Les deux hommes poursuivent la discussion sur le bateau et Freud fait part à Jung des rumeurs courant sur sa liaison avec sa patiente. Jung nie vigoureusement. Freud n'est pas dupe. Jung, paniqué par les conséquences sur sa carrière, rompt avec Sabina qu'il laisse désespérée et humiliée. Il comprend bientôt que c'est sa femme qui a écrit à la mère de Sabina pour révéler leur adultère. Sabina explose de colère quand elle comprend qu'il ne veut plus la recevoir que dans son cabinet comme une patiente et pour 20 les francs d'usage. Elle le blesse à la joue d'un coup de coupe-papier

Le 30 juin 1909, Sabina demande à Freud de la prendre pour patiente,révélant sa proximité passée avec Jung. Freud interroge Jung. Celui-ci nie. Et Sabina reçoit une lettre de non-recevoir de Freud. Sabina revient exiger de Jung qu'il dise la vérité à Freud car elle veut être sa patiente. Jung accepte et s'enquiert de ses vacances prochaines à Berlin. Freud lit la lettre de confession de Jung et écrit à Sabina qu'il l'accepte pour patiente en la louant pour la dignité dont elle a su faire preuve pour résoudre le conflit.

(Eté 1909). Freud, Jung et Ferenczi embarquent pour New York sur le bateau Freud refuse de raconter son rêve à Jung pour préserver son autorité.

En septembre 1910. Sabina vient présenter son mémoire à Jung qui accepte de le corriger. Ils reprennent leur liaison mais cette fois c'est Sabina qui rompt.

Le 17 avril 1912, Freud a convoqué Sabina qu'il félicite pour son livre lui reprochant toutefois d'avoir fait allusion au Christ. Sabina expose sa théorie de l'anéantissement du moi dans la sexualité. Soit la théorie inverse de Freud pour qui la sexualité bien assumée est libération de l'être. Freud accepte néanmoins l'hypothèse d'une liaison entre la mort et la sexualité. Freud nie avoir un différend avec Jung mais celle-ci lui fait remarquer que s'il a remarqué qu'elle prenait son parti contre celui de Jung, c'est bien qu'un différend existe. Freud lui recommande de ne pas se fier à un aryen.

En septembre 1912, à la conférence psychanalytique de Munich, un différend surgit entre Jung et Freud. Jung réfute la théorie du parricide d'Akhnaton envers son père préférant y voir la seule volonté consciente du fils de se faire un prénom après celui de son père. Freud est pris d'une crise d'apoplexie et, quand Jung se penche vers lui, murmure qu'il doit être doux de mourir.

Jung écrit à Freud qu'il a tort de traiter ses amis comme des patients, recherchant leur névrose afin de les infantiliser de peur qu'ils ne s'en prennent à la figure paternelle. Freud réplique qu'il est normal que chacun soit névrosé et qu'il ne se comporte pas ainsi avec ses amis. Dès lors il lui parait préférable de cesser toute relation entre eux qui n'ont jamais été, pour lui, qu'une longue suite de déceptions. Jung rend Freud responsable de la rupture et Freud range dans une boite le portrait de Jung.

Juillet 1913. Sabina, enceinte et récemment mariée, rend visite à Emma Jung qui l'encourage à reprendre ses conversations avec son mari qui subit une dépression depuis sa rupture avec Freud. Sabina rejoint Jung qui contemple le lac. Il se désespère de n'avoir pas eu le courage de partir avec elle et a le pressentiment du désastre à venir. Il reconnait avoir une nouvelle maitresse juive et ex-patiente, Toni Wolff, qui lui rappelle Sabina mais il aurait aimé que l'enfant que Sabina porte fut le sien. Il sait toutefois que seul le médecin qui souffre peut guérir un patient. Sabina qualifie de gentil son mari juif russe et quitte Jung en pleurant.

Des cartons nous apprennent qu'Otto Gross mourut de faim en 1919 en Allemagne, que Sabina fonda l'école russe de psychanalyse. Elle devint veuve et fut exécutée par l'occupant allemand avec ses filles en 1941. Feud mourut d'un cancer à Londres en 1939. Jung survécu à la mort de sa femme et de sa maitresse et fut le chef de file de la psychologie moderne jusqu'à sa mort paisible en 1961.

Bien plus que l'exposé des affrontements théoriques de Freud ou de Jung, le film, à l'image de son titre, narre la grande aventure intellectuelle périlleuse qui, au début du siècle, mit en jeu les bases de l'amour et de l'amitié des protagonistes pour éclairer un nouveau continent de la connaissance. C'est ici moins le psychanalyste à l'œuvre qui est filmé que la pratique douloureuse de la théorie. Les choix de mise en scène élaborés par Cronenberg dévoilent en effet que cette connaissance du monde n'est pas une expérience solitaire coupée du monde mais une pratique douloureuse.

Un montage psychanalytique

Les théories ne sont pas exposées dans leur aboutissement. Jung n'a pas encore inventé les notions d'archétype et d'inconscient collectif ni Feud défini la liaison entre Eros et Thanatos. Jung ne se satisfait pas du seul levier de la sexualité refoulé pour expliquer ce qui aliène l'individu. Au moteur de la libido, il aimerait ajouter ce qui pourrait réconcilier l'homme avec lui-même, lui montrer la voie pour être heureux. Il cherche dans les sciences parallèles (occultisme, mysticisme) ou la religion des éléments de libération que réfute Freud.

La poursuite obstinée d'une quête intellectuelle perturbe les relations personnelles mais, en retour, rétroagit sur elle. Ce leitmotiv revient sans cesse avec pour point d'orgue l'adresse finale de Jung à Sabina : "seul le médecin qui souffre peut guérir un patient". Mais Freud aussi avait affirmé que les conflits sont nécessaires à la connaissance de soi-même et des autres et Gross professe que de folie désirante est nécessaire pour survivre.

Entre les plans, Cronenberg laisse advenir la réalité humaine bien plus foisonnante que celle contenue dans le discours des personnages. Il laisse ainsi au spectateur le soin d'analyser les personnages parallèlement aux théories développées.

L'exemple le plus frappant est le plan serré sur Jung et Freud déjeunant chez ce dernier le dimanche 3 mars 1906. Jung se sert copieusement et parle libido. Freud lui dit de ne surtout pas se gêner, sa famille étant habituée aux discussions les moins ragoutantes. Le plan suivant offre le contrechamp sur Emma et la grande famille de Freud bien élevée et interloquée devant cet homme qui a oublié leur présence. La goinfrerie de Jung qui sera plusieurs fois soulignée (les petits gâteaux du bureau, la mousse de chocolat au café, salage excessif d'un plat chez lui) va de pair avec son inextinguible soif de découvertes qui fait peu de place à la psychologie classique, art où Freud, bien plus rusé, est passé maître.

Le rapport inquiet de Freud à l'argent est un second aspect de personnalité que Cronenberg laisse interpréter à son spectateur. La réaction de Freud au fait que Jung lui annonce n'avoir aucun problème financier puisque sa femme est riche ou sa réaction contrite lorsque Jung voyage en première classe ou bien encore la remarque assassine de Jung sur le bureau timbre-poste de son éminent confrère ne peuvent échapper au spectateur mais ne font l'objet d'aucun discours surplombant.

Des transitions abruptes entre plans sont souvent les indices d'un montage où l'interprétation du spectateur est sollicitée. Au "c'est votre femme" énoncé par Sabina succède le plan sur l'enfant sans que ne soit explicitée l'ellipse intellectuelle faite par Jung : femme égal contrainte familiale, c'est à dire perte de temps. D'autres effet de montages sont destinés à laisser penser l'opposition entre le tranquille Jung et la fervente Sabina. Lorsque celle-ci s'est saisie du manteau tombé par terre et frappé par Jung, elle le frotte contre sons corps dans un irrépressible désir de jouissance et chasse Jung. Celui-ci, le plan d'après, exhibe un petit costume étriqué d'officier. Cette opposition est répétée un peu plus tard : à Sabina couverte de boue et ruisselante d'eau pour son nettoyage de force après son faux suicide succède l'arrivée de Jung tiré à quatre épingles après sa période de conscription la saluant d'un guilleret, "Je suis de retour".

C'est donc entre les plans, dans la collure entre deux plans successifs, que se jouent les relations, frictions, désirs entre les personnages bien plus que dans le discours.


L'un voyage, l'autre non

C'est aussi par la mise en scène que Cronenberg différencie le plus ses personnages. L'un, Jung, voyage et l'autre pas. Ce voyage exprime un désir intact. Ainsi en est-il lorsque, après avoir psychanalysée Sabina avec succès à Zurich, lui succède le plan sur la calèche qui conduit Jung au 19 Berggasse de Vienne pour la première rencontre avec Freud.

Ces voyages sont soulignés par la discrète musique d'Howard Shore. Au retour de sa visite à Freud, Jung retrouve Sabina. Tous deux marchent pendant que le premier explique sa relative insatisfaction des travaux de Freud. La musique enfle alors et la discussion se poursuit sur le bateau fendant les eaux du lac. Une même musique lyrique accompagne le trajet du paquebot vers New York ; voyage que Jung juge nécessaire alors que Freud est réticent.

A ces voyages physiques, s'ajoute le voyage mental qu'accomplie Jung pour se rapprocher de Sabina et qui fait l'objet du seul long passage musical du film. Il commence après l'injonction de Gross appelant Jung à abandonner la monogamie et lorsque Jung demande à Sabina pourquoi il s'y accroche. Sabina lui demande alors s'il a une explication n'en ayant pas elle-même. La musique continue sur Gross "baisant" l'infirmière et faisant le mur puis lorsque Jung dans la chambre de Gross découvre le mot qui lui est destiné et se rend, au soleil couchant, devant l'appartement de Sabina puis sa porte et se présente comme un ami. Ces quatre séquences, situées dans des lieux différents, sont reliées par la musique qui emporte Jung vers Sabina.

A l'opposé, Freud est toujours montré calfeutré chez lui, ne se déplaçant que devant le belvédère de Vienne que lorsqu'il croit avoir trouvé un fils en Jung et toujours sous l'impulsion de son jeune confrère. Emblématique de cette différence les deux séquences en voilier. Dans la première, le couple Jung Sabina est filmé en plongé, amoureusement étendu sur la cale du bateau. Dans la seconde, Freud semble coincé dans un voilier qui parait trop petit pour lui tout seul, obstruant l'espace... et la liberté de Jung lorsqu'il lui apprend l'existence des lettres anonymes.

La surface de la nature cliniquement auscultée

Cronenberg n'a de cesse de jouer la violence sous la douceur apparente comme, sous les lettres échangées entre Freud et Jung s'est cachée la violence de leurs rapports conflictuels.

Ce sont les génériques, calligraphies déliées et douceur de l'encre sur le papier que viendront troubler la violence des échanges épistolaires. Mise en scène exceptionnellement lyrique des échanges de lettres autour du 30 juin 1909 où Sabina relit la lettre, Freud écrit, Jung nie, off, tranquille avec sa femme, Freud relit cette réponse sceptique qui est continuée, off encore une fois, avec Jung en bateau. On retrouve les mêmes échanges complexes lors de la rupture entre Jung et Freud qui commence par la lettre de Jung, lue avec scepticisme par Freud, puis celui-ci seul à Vienne devant le monument du sphinx et les retours successifs à Freud et Jung.

La nature, en apparence surface lisse et rassurante, est ici omniprésente, toujours menacée qu'elle est d'une violence éruptive. La séquence initiale dans la campagne zurichoise met en scène une Sabina hystérique collant son visage à la vitre de la calèche. La promenade dans le parc sur le pont de pierre se transforme en acte de violence lorsque Sabina éclate de colère. Au retour de Jung, la psychanalyse réussie de Sabina s'est faite avec à l'arrière-plan une fenêtre très visible.

Le casting aussi oppose d'un côté la douceur angélique Sarah Gadon et la froideur élégante de Fassbender à, de l'autre une Keira Knightley au jeu violemment et délicieusement expressionniste et un Vincent Cassel aussi désespéré que démoniaque. Vigo Mortensen incarne à merveille un Freud bien plus fin psychologue que l'image qu'en donne son habituel portrait que l'on voit d'ailleurs chez Jung ou il est alors représenté bien plus vieilli que dans le film. Dans ce jeu à cinq personnes, nul n'est oublié. Emma complète comme seconde figure féminine le rôle dévolu à Sabina. La séance avec le galvanomètre la met d'ailleurs en scène selon la figure de style la plus repérable du film : un visage au premier plan travaillant sur les réponses attitude d'un autre au second plan.

En apparence beaucoup moins brillant que Spider et ses seize flashes-back autour d'un traumatisme, A dangerous method, réussit l'exploit de faire respirer sa mise en scène sans être étouffé par le roman et la pièce dont il est tiré. Ce sont les collures du montage et la force éruptive du désir qui emportent Jung, Gross et Sabina pour un voyage en terre inconnue. Lorsqu'ils prendront pied dans la théorie, le voyage sera terminé. C'est sans doute ce que suggère le plan final de Jung face au lac comme le retour en calèche de Sabina pleurant, défaite de ses angoisses initiales mais ayant perdu l'amour de Jung.

 

Jean-Luc Lacuve le 6/01/2012, après le débat du ciné-club du jeudi 5 janvier.

 

 

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D'après A Most Dangerous Method (1994), roman de John Kerr et The Talking Cure, la pièce de Christopher Hampton. Avec : Keira Knightley (Sabina Spielrein), Viggo Mortensen (Sigmund Freud), Michael Fassbender (Carl Jung), Vincent Cassel (Otto Gross), Sarah Gadon (Emma Jung), André Hennicke (Professeur Eugen Bleuler). 1h39.
A dangerous method
Genre : Drame psychologique
Thème : Psychanalyse