Michael Cimino est le réalisateur de trois œuvres marquantes : Voyage au bout de l'Enfer (1978), film traitant de la guerre du Vietnam à travers le périple éprouvant de trois américains ordinaires ; La porte du Paradis (1980) qui raconte un épisode peu connu de l'histoire de L'Ouest, à savoir le massacre d'immigrés polonais par une bande de mercenaires à la solde de propriétaires fonciers ; enfin L'Année du Dragon" (1985), qui montre l'action d'un inspecteur de police qui entreprend de "nettoyer" Chinatown de sa pègre.

Ces trois films forment, selon les dires même du réalisateur, un triptyque sur l'Amérique, son histoire et ses contradictions. Voyage au bout de l'enfer traite de l'un des épisodes les plus traumatisants de l'histoire américaine récente, mais les trois personnages principaux sont issus d'une communauté ouvrière de Russes Américains, et le premier tiers de ce film de près de trois heures constitue un long prologue montrant un mariage orthodoxe, suivi d'une fête typiquement russe.

L'importance de l'immigration dans l'histoire américaine, thème, encore secondaire dans Voyage au bout de l'enfer, devient le sujet central de Les portes du paradis, qui traite d'un génocide de race et de classe à la fois. L'Année du dragon aborde frontalement la place de l'immigration asiatique dans la société américaine. Le film, à sa sortie, fut taxé de racisme, car il semblait stigmatiser les activités criminelles de la communauté chinoise. Cimino s'en est défendu, arguant que pour la première fois dans un film américain un personnage chinois occupe le premier plan conjointement avec le héros du film. D'autre part, Cimino a insisté pour que les personnages chinois parlent leur propre langue (beaucoup de scène du film sont dialoguées en chinois). Enfin, le personnage de Stanley White (l'inspecteur de police joué par Mickey Rourke), ramène lui aussi à la thématique centrale de Cimino : il s'agit d'un américain d'origine polonaise, fier d'être américain et de s'être intégré à ce pays, mais ne manquant pas de rappeler ces origines. Ce personnage renvoie aussi, comme un écho, à "Voyage au bout de l'enfer" : Stanley White est un ancien Marine's pour qui la lutte contre la pègre n'est que la continuation de la guerre du Vietnam. "Pour Stanley White, dit Cimino, Chinatown devient un autre champ de bataille, la répétition d'un conflit qui pour lui n'a pas été résolu".

D'une manière générale, il n'est rien que Cimino sache mieux filmer que les réjouissances, fêtes, rites et rituels des communautés ethniques : au mariage orthodoxe et à la fête typiquement slave qui s'ensuit dans "Voyage au bout de l'enfer" font écho, dans "La porte du Paradis", la scène haute en couleur où les immigrants polonais assistent, en cercle, à un combat de coq, et celle - filmée en sépia- où ces mêmes immigrés dansent en patin à roulette sous une toile de tente.

L'authenticité de ces scènes s'explique grandement par le choix de figurants non professionnels. Pour la scène du mariage dans "Voyage au bout de l'enfer"

"ce sont de véritables paroissiens : il aurait été très difficile d'obtenir ce courant, cette vie, de gens qui ont l'habitude de la figuration(...), ces gens étaient de véritables russes américains, qui parlent vraiment cette langue, dansent vraiment ces danses, qui ont vécu leur vie dans cette communauté, qui ont certaines expressions de visages. On ne peut pas créer cela avec des figurants professionnels".

La recherche de l'authenticité guide plus globalement le travail de préparation des films de Michael Cimino. Les tournages de "Voyage au bout de l'enfer" et de "La porte du Paradis ont été précédés de recherches minutieuses. Pendant plusieurs mois, les assistants de Cimino ont accumulé des milliers de mètres de pellicule sur la guerre du Vietnam. Pour la "Porte du Paradis", Cimino, pour filmer les villes de l'Ouest de la fin du XIXe siècle, s'est servi de l'immense documentation photographique existant sur cette période, et son souci de réalisme a abouti à un résultat qui a déconcerté critiques et public, dont la perception de la réalité de l'Ouest Américain a été faussée par tant de Western, où il n'y avait jamais de figurant à l'arrière plan. Les villes de l'Ouest étaient, au contraire, remplis de gens. En parlant des photographies d'époque, Cimino déclare :

"ce qui impressionne toujours, c'est le dynamisme de ces villes en développement ; la raideur des édifices, des gens, des vêtements, mais l'activité, l'énergie, la foule qui se pressait dans les grandes rues, le commerce, on ne nous a jamais montré cela. Nous sommes habitués à voir des décors de cinéma, pas des endroits réels".

Bertrand Tavernier et Jean-Baptiste Coursodon ont tenté une analyse du "système" dramaturgique mis en place par Cimino dans ses plus grands films. Refusant la psychologie facile, les explications, les constructions prévisibles, Cimino construit

"une élaboration très concertée de type musical, faisant appel à une multitude de signe (...) Ces signes peuvent être des éléments du jeu des acteurs (regards, gestes, mouvements ), des objets, des situations, des figures de style (éclairages, cadrages, mouvements d'appareil, transitions). Pas nécessairement signifiant en eux-mêmes, ils le deviennent par leur répétition, leurs modulations, leurs juxtapositions à d'autres signes".

"Voyage au bout de l'enfer" a été critiqué par certains car le film ne montrait pas le point de vue vietnamien et ne faisait pas allusion aux divisions qu'avait causés le conflit au sein de la société américaine. le film obtint néanmoins un immense succès critique et public, et cinq oscars dont celui du meilleur film et celui de la meilleure mise en scène.

Son film suivant, "La Porte du Paradis", fut, à l'inverse, un échec cinglant sur ces deux plans. Cimino se laissa aller à une folie des grandeurs dispendieuse et à une obsession du contrôle absolu, qui aboutirent à faire exploser le budget initial. Le film, présenté dans sa version originale intégrale de 3h40 en novembre 1980, fut retiré de l'affiche de l'unique cinéma new-yorkais où il passait après une première désastreuse et des critiques hystériquement négatives. Sous la pression des producteurs, Cimino lui-même refit un nouveau montage : cette version tronquée de plus d'une heure n'est que l'ombre de l'œuvre originale, et n'obtint pas plus de succès. Au total, cette œuvre cinématographique resta dans les annales comme la plus grande catastrophe financière de l'histoire du cinéma américain qui aboutit à al ruine de United Artists.

"La Porte du Paradis" signe la fin d'une période faste, celle où les "auteurs" (Coppola, Scorsese et d'autres) avaient pris le pouvoir à Hollywood. A partir du début des années 1980, suite à certains échecs retentissants de films d'auteurs dispendieux ("La Porte du Paradis d'abord, mais aussi "Coup de Cœur", qui endetta Coppola jusqu'au cou), les grands studios américains décidèrent "d'arrêter les frais" et de ne plus donner de moyens pharaoniques à des auteurs mégalomaniaques : les grands réalisateurs sont alors mis sur la touche, et sommé de prouver qu'ils étaient aussi de bon "filmmakers".

Le désastre financier de "La Porte du Paradis" se situe à une date charnière de l'histoire politique, morale et sociale des Etats-Unis. Le film sortit l'année de l'élection de Ronald Reagan à la présidence, élection qui mit fin à l'ère des contestations des années 1960 et 1970 pour ouvrir une période ultraconservatrice et ultralibérale. La "papesse" de la critique américaine, Pauline Kael, n'avait pas tort quand elle ecrivait que le film de Cimino consacrait la fin de l'esprit des années soixante.

Serge Maury

Sources :

15 ans de cinéma américain : 1979-1994 (interviews de Cimino par des journalistes des "Cahiers du Cinéma" en 1982 et 1985)
50 ans de cinéma américain ; Bertrand Tavernier, Jean-Baptiste Coursodon (notice sur Michael Cimino).

FILMOGRAPHIE :

1974 Le canardeur

(Thunderbolt and Lightfood). Avec : Clint Eastwood (John 'Thunderbolt' Doherty, alias 'the Canardor' ), Jeff Bridges (Lightfoot, alias 'Crowbar') Geoffrey Lewis (Eddie Goody), Catherine Bach ( Melody). 1h55.

John Thunderbolt, braqueur de banques, se lie d'amitie avec un jeune aventurier, Lighfoot. Faute de retrouver un magot planque dans une ecole qui a disparu, il entreprend avec d'anciens complices d'attaquer une chambre forte au canon anti-char. L'affaire tourne mal, et s'il retrouve finalement son precieux magot, il perdra son seul ami.

   
1978 Voyage au bout de l'enfer

(The deer hunter). Avec : Robert De Niro (Michael Vronsky), John Cazale ( Stanley 'Stosh'), John Savage (Steven), Christopher Walken ( Nick), Meryl Streep (Linda). 3h03

Dans une petite ville industrielle de Pennsylvanie, cinq ouvriers de l'équipe de nuit se retrouvent dans un bar, après leur travail. Ils s'apprêtent à fêter le mariage de l'un d'entre eux et le départ de trois autres appelés au Vietnam. Quand ils reviendront, leur esprit restera marqué à jamais par les horreurs qu'ils y ont subies.

   
1980 La porte du paradis

(Heaven's gate). Avec : Kris Kristofferson (James Averill), Christopher Walken (Nate Champion), Isabelle Huppert (Ella). 3h39.

A la fin du XIXe siecle, peu apres la conquete de l'Ouest, des terres doivent etre distribuees aux emigrants. Mais un climat de concurrence et de violence s'installe parmi les differentes minorites. Et les grands proprietaires locaux, lies aux banques, n'entendent pas ceder ainsi leurs terres...

   
1985 L'Année du dragon

Avec : Mickey Rourke (Stanley White), John Lone (Joey Tai), Ariane (Tracy Tzu), Leonard Termo ( Angelo Rizzo). 2h14.

Arrogant, tetu, colereux, mal aime de ses collegues bien qu'il soit le flic le plus decore de New-York, le capitaine Stanley White vient d'etre nomme a la tete du district de Chinatown. Une vague de violence s'etant mysterieusement abattue sur la communaute chinoise jusqu'ici tres paisible.

   
1987 Le sicilien

(The Sicilian); Avec : Christopher Lambert (Salvatore Giuliano), Terence Stamp ( Prince Borsa), Joss Ackland (Don Masino Croce), John Turturro (Pisciotta). 2h25.

Salvatore Giuliano decide de séparer la Sicile de l'Italie, au detriment des trois grands dirigeants que sont l'Eglise, la Mafia et l'Etat.

   
1990 Desperate hours, la maison des otages

(The desperate hours). Avec : Mickey Rourke (Michael Bosworth), Anthony Hopkins (Tim Cornell), Mimi Rogers (Nora Cornell), Lindsay Crouse (Brenda Chandler). 1h45.

Michael Bosworth, tueur sadique et ruse s'est enfuit du tribunal grâce à l'aide de son avocate et maitresse Nancy Breyers. Flanqué de son frère Wally et d'un compagnon de ce dernier, Michael décide d'attendre pour fuir avec Nancy et, pour assurer leur sécurite, les trois hommes prennent la maison Cornell et ses occupants en otages...

   
1995 Sunchaser

(The Sunchaser). Avec : Woody Harrelson (Michael Reynolds), Jon Seda (Brandon 'Blue' Monroe), Anne Bancroft (Renata Baumbauer). 2h00.

Brillant cancérologue qu'un drame secret ronge depuis l'enfance, Michael Reynolds hérite d'un patient peu ordinaire : Brandon Blue Monroe, un jeune délinquant. Atteint d'un mal incurable, ce dernier croit naïvement en l'existence d'un lac enchanté des montagnes du Colorado, aux vertus curatives. Pour s'y rendre, il kidnappe Michael...

   
   
   
né en 1943
7 films
   
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