La La Land

2016

Avec : Ryan Gosling (Sebastian), Emma Stone (Mia), John Legend (Keith), J.K. Simmons (Bill), Finn Wittrock (Greg). 2h08.

Hiver. Au cours d'un embouteillage sur une bretelle d'autoroute de Los Angeles, conducteurs et conductrices se mettent à chanter en cœur. Mia qui répète son texte pour une future audition tarde à démarrer lorsque l'embouteillage prend fin. Elle se fait klaxonner par le conducteur derrière elle, Sebastian.

Mia sert des cafés entre deux auditions qui se passent toujours mal. Cette fois un client lui a renversé du café sur son chemisier. Jouer emmitouflée dans une parka bleue efface ses maigres chances d'être retenue. Heureusement, ses copines lui promettent une sortie de réceptions en réceptions. La soirée se révèle calamiteuse et ce d'autant plus que la voiture de Mia est mise à la fourrière. Epuisée, elle rentre dans un bar et croise le regard du pianiste qui n'est autre que Sebastian.

Sebastian, plus tôt dans la journée, avait reçu la visite de sa sœur qui tenait à ce qu'il rencontre une fille qui le fasse sortir de sa coquille de jazzman solitaire et puriste. Le soir, il avait décidé de reprendre sa place comme jazzman d'ambiance dans un bar chic. Greg, le propriétaire, l'avait toutefois prévenu : pas de free jazz. Evidemment Sebastian n'y tient plus et entame une improvisation qui choque els clients et provoque son renvoi.

C'est à ce moment que les yeux de Mia le dévisagent. Charmée, elle s'avance vers lui mais il n'y prête aucune attention et la heurte sans un mot d'excuse.

Dans une des nombreuses fêtes de Los Angeles, Mia et Sebastian se retrouvent. Leur relation reste tendue : l'un et l'autre ironisant sur leurs échecs respectifs. Sebastian a pourtant un but : monter un club de jazz qui respecterait enfin ce genre musical aujourd'hui détrôné par la samba dans un des hauts lieux qui l'a vu naitre. S'étonnant qu'une admiratrice du cinéma classique comme Mia n'ait jamais vu La fureur de vivre, Sebastian y entraine Mia. Alors qu'ils vont s'embrasser, la pellicule prend feu et la lumière se rallume. Qu'importe Sébastian amène Mia au planétarium dans lequel eut lieu la fameuse séquence entre Jim et Judy. Et tout deux s'envolent défiant les lois de l'apesanteur. Sébastian emmène enfin Mia dans un club de jazz. Ils y rencontrent Keith qui propose à Sébastian de l'engager comme pianiste; ce qu'il refuse à la grande surprise de Mia.

Printemps. Qu'importe, ils ont maintenant décidé de vivre ensemble. Mais la mère de Mia s'inquiète du peu de revenus de Sébastian. Celui-ci comprend cette inquiétude et accepte l'emploi proposé par Keith. Il s'agit d'être le pianiste des Messengers ; de renouveler le jazz pépère en faisant un spectacle son et lumière à base de reprises samplées et amplifiés de quelques airs simples. Mia accumule les échecs dans les différentes auditions qu'elle passe et décide de se consacrer à l'écriture d'une pièce où elle sera seule actrice en scène. Sébastian l'encourage. Lorsque Mia vient le voir en tournée, elle n'a d'yeux que pour lui mais ne comprend pas qu'il se compromette dans ce rôle de faire-valoir.

Eté. Sebastian rentre enfin de sa tournée et a préparé un diner surprise pour Mia. Mais celle-ci lui reproche sa compromission pour gagner de l'argent et s'en va fâchée. Pourtant Mia réussit enfin à trouver un théâtre où elle pourra se produire. Elle réserve bien entendu une place pour Sebastian. Mais, ce soir là Sebastian, est pris par une séance de photos obligatoire. La séance est grotesque et Sebastian s'éclipse au plus vite pour rejoindre Mia. Le spectacle de Mia est un échec : seules ses trois copines et quelques rares spectateurs assistent à la représentation. Mia est consternée de voir que la place réservée pour Sebastian est vide. Elle entend aussi les commentaires extrêmement négatifs sur son spectacle du directeur du théâtre. Ainsi quand Sebastian arrive ; elle lui dit qu'elle le quitte et rentre dans sa famille.

Automne. Sebastian vit mal tout seul. Un soir, il reçoit l'appel d'une directrice de casting pour Mia et va la retrouver chez elle, en face de la bibliothèque. Il la convainc de passer l'audition. Le réalisateur est à la recherche d'une actrice qui devra accepter de se livrer totalement, le scenario étant principalement basé sur sa façon de réagir. Mia raconte l'histoire de sa tante à Paris, lieu où se tournera le film. Mia aimerait partager son succès avec Sebastian mais celui-ci sait qu'ils vont vivre séparés et plongés chacun dans leur passion ce qui va les éloigner.

Hiver. Mia est maintenant une actrice reconnue et peut se pavaner dans le café où elle fut serveuse. Elle vit avec Greg son flirt d'antan. Un soir leur voiture est prise dans un embouteillage et ils choisissent de sortir de l'autoroute pour dîner. En regagnant leur voiture, ils sont attirés par la musique d'un club de jazz. Mia reconnait l'enseigne qu'elle dessina et n'est pas surprise de voir Sebastian diriger la boite. Alors que l'ayant reconnu, il joue leur morceau; Mia et Sébastian s'imaginent leur vie telle qu'elle aurait due être sans tous les ratés qui les ont éloignés. Pourtant, aujourd'hui chacun va repartir de son côté. Le dernier sourire qu'ils échangent leur laisse toutefois peut-être l'espoir de se retrouver.

Spectacle qui se voudrait aussi léger qu'une bulle de champagne, La La land est bien davantage l'histoire de bulles solitaires. Les héros, et les arts qu'ils tentent de régénérer,  ne parviennent ni à se souder ni à laisser entrer dans leur monde ceux qui ne sont pas déjà convaincus par leur fascinante autonomie.

Un passé qui ne se régénère pas

Franco-américain, Damien Chazelle prend ses sources aussi bien chez Jacques Demy que chez Stanley Donen et Vincente Minnelli. Le film démarre avec une scène collective, l'embouteillage sur l'autoroute, comme celle  l'installation des forains dans Les demoiselles de Rochefort. Il se termine sur le retour de Mia, mariée à Greg, qui voit la réussite de Sébastian mais sans elle, comme dans Les parapluies de Cherbourg. La succession des numéros retraçant ce qu'aurait pu être une vie parfaite renvoie aux ballets de Chantons sous la pluie, le pas de deux esquissé sur les hauteurs de Los Angeles est proche de la celui Fred Astaire et Cyd Charisse dans Central Park  dans Tous en scène.

Ces moments forts de la comédie musicale au summum de son pouvoir euphorisant sont réintroduits dans une structure dépressive. Damien Chazelle déclare pourtant :

"Le titre est bien sûr une référence à Los Angeles, qu'on surnomme L. A., mais aussi une expression qu'on utilise en anglais. Dire à quelqu'un "Tu vis en La La Land" signifie "Arrête de rêver". Je voulais saluer les gens qui ne sont pas réalistes, qui croient à leurs rêves et sont prêts à affronter l'impossible pour les réaliser". (Frederic Strauss, Télérama °3498 du 28 janvier 2017, p.29)

Mais  ces rêves s'incarnent dans des arts en difficulté : le cinéma classique cerné par les séries télévisées et le jazz incapable d'intéresser les jeunes générations qui préfèrent les plaisir hédoniste de la samba. Ainsi aucun moment de spectacle ne s'avère euphorisant : le spectacle des Messangers vu au travers des yeux de Mia est consternant. L'histoire racontée par Mia devant le réalisateur et la directrice de casting guère mémorable.

Un couple séparé par la réussite

Si la guerre d'Algérie séparait Genviève et Guy dans Les parapluies de Cherbourg, si une tournée réunissait  Gabrielle et Tony dans Tous en scène, ici c'est leur succès respectif et le sacrifice supposé que cela implique qui sépare Mia et Sebastian. Chazelle croit décidemment au masochisme de l'artiste comme il l'a prouvé jusqu'à l'écœurement dans Whiplash. La  séparation géographique suffit à faire rompre un couple qui, pourtant, réussit. Certes cet échec est préparé par tous les petits ratés (première rencontre heurtée, pellicule qui brûle au moment du baiser, cinéma qui passait La fureur de vivre fermé, emploi de pianiste refusé) qui ont empêché le couple de se souder plus fortement. Mais Mia et Sebastian ne semblent  réunis que le temps de leurs échecs respectifs. C'est ce qu'affirme Sebastian à Mia : "Mon échec te rassurait" ; une fois lancé dans le spectacle que chacun aime, leur union semble impossible. Seule la tante, qui fréquenta autrefois le caveau de la Huchette et se baignait dans la Seine, aurait pu combiner la vie, le jazz et cinéma. Seul Judy et Jim pouvaient se retrouver dans le planétarium de Los Angeles.

En ne tentant pas de régénérer autrement que par la citation le genre de la comédie musicale et en ne cherchant pas à incarner les passions de Mia et Sebastian dans une aventure collective, même reduite au couple, Chazelle semble préparer l'échec de celui-ci. Dommage sans doute que Mia et Sebastian ne soient pas un plus individualisés en dehors de leur passion respective. Que retenir de Mia ? Ses robes, verte, jaune ou bleu ; son talent à dessiner une enseigne ? Quant à Sébastian, son souvenir de la description de son enfance par Mia et ses appels au klaxon en font un personnage un peu singulier. C'est sans doute trop peu pour les sauver d'une défaite annoncée

Jean-Luc Lacuve le 27/01/2017.