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Les
Lelièvre habitent une maison bourgeoise près d'un village breton. Sophie,
la nouvelle bonne à tout faire, est efficace mais un peu étrange. Elle se
lie d'amitié avec Jeanne, la postière du bourg, les deux filles s'introduisent
dans la maison des Lelièvre. Leur alliance devient une révolte sauvage, au
delà du bien et du mal.
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Le dernier plan du film montre Sophie (Sandrine Bonnaire), seule, son visage
se détachant sur le ciel noir d'une nuit au fond de laquelle le crime est
enfoui. Ce plan évoque une remarque de Truffaut sur le matériaux des films
de Hitchcock: "Ce ne sont pas des préoccupations de jour comme on peut en
trouver dans les films sur le chômage, le racisme, la misère, ou encore des
films sur les problèmes quotidiens entre hommes et femmes, mais ce sont des
préoccupations de la nuit, donc des préoccupations métaphysiques." Telle est
cette cérémonie qui, dans sa peinture savamment aiguisée des rapports de classe,
parle moins de la volonté de gagner une autre place, meilleure, dans le monde,
que du désir, bien plus obscur, de supprimer la place de l'autre pour en avoir
une à soi.
Avec Jeanne (Isabelle Huppert), dont les Lelièvre sont la cible favorite, la cérémonie du titre devient plus que jamais une mort annoncée, le suspense ne reposant que sur la manière dont elle sera conduite. Le film dans son ensemble consiste d'ailleurs en une cérémonie au sens traditionnel, longue scène d'exposition d'une situation qu'alimentent seulement quelques variations sur un même thème, et la certitude, dès le départ, que quelque chose va craquer. Chabrol signe l'arrêt de mort des Lelièvre par un unique plan du pur effroi: vue générale du grand salon où les Lelièvre suivent un opéra à la télévision tandis qu'au-dessus d'eux, sur un petit palier balcon, Sophie et Jeanne les toisent. La simple révélation de cet aménagement de la pièce glace le sang, symbole de la revanche que tient alors Sophie, qui jouit enfin d'un point de vue imprenable, d'un regard dominant la situation et lui conférant tout le pouvoir. Brillante utilisation du décor qui correspond à un autre procédé hitchcockien :
"C'est toujours la question de choisir la taille des images en fonction des buts dramatiques et de l'émotion, et non pas simplement dans le dessin de montrer le décor", disait Hitchcock à Truffaut en réponse à cette remarque: "Je pense à une chose qui constitue probablement une règle dans votre travail. Vous ne montrer la totalité du décor qu'au moment le plus dramatique de la scène."
Nul doute que Chabrol ait gardé cette image en réserve, car il aurait été facile, et banal, de l'utiliser dans la scène ou madame Lelièvre fait visiter la maison de Sophie, laquelle scène est ingénieusement écourtée.
Sophie s'achemine vers la cérémonie finale car elle ne peut trouver sa place dans le monde. La scène initiale d'accord cordial, informel, se double d'une mise en scène très formalisée : Madame Lelièvre se tient à sa place alors que Sophie prend la place qu'elle lui donne. La règle vaut pour toute la famille Lelièvre qui a un faible pour les postures arrêtées qui confortent et concrétisent leur position de maîtres: attablés (au café, à la cuisine, dans la salle à manger) où campés sur le grand canapé du salon. Les Lelièvre sont toujours bien installés, entrant par la porte principale alors que Sophie passe toujours par la porte de service.
La deuxième scène du film avait déjà montré que l'ordre social imposé, chacun à sa place, était fragile. Madame Lelièvre est venue attendre Sophie à la gare de Saint Malo, mais sur le quai, nulle bonne en vue. Contrariée madame Lelièvre attend. Soudain elle aperçoit Sophie, déjà arrivée, sur un autre quai pas du tout là où elle devait apparaître. Cette scène si banale suscite un profond sentiment d'inquiétude qui repose entièrement sur la valeur donnée à la construction spatiale: en changeant de place Sophie organise la rencontre, rompt avec la situation de soumission à laquelle madame Lelièvre l'avait tacitement assujettie et inverse le rapport de forces.
La révélation de l'analphabétisme donne bien sûr l'impulsion décisive. La motivation n'est pourtant pas placée sur le plan psychologique (le visage de Sandrine Bonnaire d'un animal traqué ou d'une statue de pierre, impressionnant et indéchiffrable). C'est l'idée maîtresse du film qui s'affirme ici : l'incapacité de lire est présentée comme une souffrance du regard; la douleur viscérale de Sophie, exclue du monde de ceux qui peuvent maîtriser, dominer ce qu'ils voient. "La cérémonie" n'est donc pas un film sur l'analphabétisme, mais bien sur cette oppression d'une classe qui a le pouvoir d'imposer une place et qui tombe sur une marginale qui ne peut viscéralement pas s'y conformer.
La télévision neutralise les antagonismes, idéal à la portée de chacun, culturel et narcissique chez les Lelièvre, fusionnel pour Sophie qui, face à l'écran, semblant l'englober comme un cocon foetal jouit enfin d'un monde où le visible cesse de la persécuter, de la disqualifier et lui donne une place. Ces moments d'intimité hypnotique ont le mérite de renouveler les thèses sur le petit écran: il est clair que si tout le monde restait devant le petit écran, on éviterait ici une sanglante tuerie.
Bibliographie : Frédéric Strauss, Les Cahiers du Cinéma n°494, septembre 1995
Scénario : Chaude Chabrol et Caroline Eliacheff, d'après le roman : A judgment in stone de Ruth Rendell. Avec : Sandrine Bonnaire (Sophie), Isabelle Huppert (Jeanne), Jacqueline Bisset (Catherine), Jean-Pierre Cassel (Georges), Virginie Ledoyen (Melinda), Valentin Merlet (Gilles), Dominique Frot (Madame Lantier). 1h51.
