Dans la banlieue
ouvrière, une place et quelques boutiques, un bistrot et un immeuble
de rapport, dressé comme un pic. Une voiture de maraîcher passe.
L'entrée de l'immeuble, l'escalier que commence à gravir un
aveugle, quand retentit une voix : "Tu vas la taire, ta gueule".
Un coup de feu. Une porte palière s'ouvre et en sort un homme qui se
tient le ventre et roule dans l'escalier jusqu'aux pieds de l'aveugle qui
s'effare... François, l'ouvrier sableur, resté seul dans sa
chambre que va bientôt assiéger la police, peut se souvenir.
Il a rencontré Françoise, la fleuriste, à l'usine où elle venait livrer une commande pour la femme du directeur. Il en est tombé amoureux mais elle le repousse gentiment.
Un soir où elle lui dit avoir un rendez-vous, il la suivra jusqu'au café où elle retrouve Valentin, le dresseur de chiens. Clara, assistante et maîtresse de Valentin, consolera François, mais en vain.
Le saltimbanque, non content d'avoir séduit la jeune fille, ira menacer François. Il se moque de l'ouvrier, le pousse à bout : François tire sur Valentin... La police peut arriver avec les gaz : François s'est suicidé.
analyse de
Jacques
Lourcelles :
"
Apogée du film de studio où tout est reconstitué, mesuré au millimètre, tiré
au cordeau pour produire l'effet et l'émotion recherchés. A son niveau le
film manifeste un contrôle de l'image aussi complet que chez Fritz Lang ou
que chez tel calligraphe japonais.
Cette méthode et ce soin sont propices à exprimer une certaine idée de la fatalité, qui est le sujet du film. Alors que chez Renoir, dans Toni par exemple, la tragédie jaillit à l'improviste comme d'un trop plein, d'un débordement d'émotion et de passions dans le cœur de l'homme et correspondent alors à une sorte de manifestation ultime de la liberté chez le personnage, la fatalité sociale mise en place chez Carné et Prévert ne laisse aucune chance au protagoniste. Ses actes sont pour ainsi dire programmés par tout son passé, ses rencontres, le décor et les circonstances de son existence quotidienne, éléments d'un engrenage qui va broyer sa vie.
Pour ajouter du poids de la fatalité, Carné innova en racontant son histoire
à l'aide d'un trio de flashes-backs.
Peu de films avant lui avaient eu cette audace (On cite toujours The power
and the glory,1933 de William K. Howard sur un scénario de Preston Sturges
qui influença Welles pour Citizen Kane). En tous cas, il revient à Carné d'avoir
su imposer ce type de récit au grand public. Carné a raconté dans son excellente
autobiographie "La vie à belles dents", la naissance du scénario devenue
légendaire. Un voisin inconnu, collectionneur de tableaux naïfs, Jacques Viot,
lui apporta un jour un scénario intitulé Le jour se lève dont l'intrigue
ne le passionna pas mais dont la construction toute en flash-backs, lui paru
saisissante. Il demanda à Prévert d'abandonner un autre travail en cours qui
avançait mal et Prévert se mit, avec réticence, à travailler avec Viot, lequel
aurait également préféré travailler seul. Quant au décor non moins célèbre
de l'hôtel de Gabin, il fut crée par Trauner d'après les photos prises à Paris
pendant la préparation de Hôtel du nord. Le décor de l'immeuble fut
placé sur l'emplacement même du décor de l'hôtel du nord. Pour porter à son
point d'intensité maximum l'aspect claustrophobique de la pièce où évolue
Gabin, Carné exigea que le décor possède réellement quatre murs. Les acteurs
et les techniciens ne pouvaient s'en extraire que par le haut.
"
Jacques Lourcelles: dictionnaire du cinéma
Avec : Jean Gabin (François), Jules Berry (M. Valentin), Arletty (Clara), Mady Berry (La concierge), René Génin (Le concierge), Arthur Devère (M. Gerbois), René Bergeron (Le patron du café), Bernard Blier (Gaston). 1h33.
