
Sous
les apparences d'un fait divers, le film raconte l'aventure initiatique d'un
jeune adolescent Bruno, qui vient habiter Bagnolet et qui se retrouve confronté,
par le bais d'une amitié avec Jean-Roger, autre adolescent du quartier,
à un tissu social en pleine décomposition : violence, délinquance
précoce, échec scolaire, parents irresponsables. Seul Thierry,
le frère de Jean-Roger réussira très péniblement
et pour un temps à y échapper. Marcel, père de Jean-Roger,
truand asocial et violent qui n'engendre que haine et désolation autour
de lui finira par se pendre. La figure douce et obstinée de la professeur
de français, oasis d'humanité dans un monde pervers n'empêchera
pas le suicide de Bruno dont la mère est trop absente, ne se manifestant
que par les mots qu'elle laisse à son fils.
Pour
Thierry Jousse
dans Les Cahiers du cinéma n°408, mai 1988 :"
Bruno est privé de regard. Dès son arrivée à Bagnolet,
l'enfant-adolescent est le témoin d'une scène de violence entre
voisins qui ne laisse aucun doute sur l'ambiance du lieu. Au contact de Jean
Roger, il va se transformer peu à peu en voyeur, comme dans cette séquence
mi-sexuelle, mi-violente, de règlements de compte dans les caves des
HLM, ou dans cette autre séquence qui fait alterner la réunion
des instances scolaires délibérant le cas de Jean-Roger et le
regard des adolescents qui rend dérisoire toute initiative de punition.
L'aboutissement de ce voyeurisme est ester absence de regard qui caractérise
Bruno dans toute la dernière partie du film. Bruno ne voit plus rien,
il lui est devenu intolérable de regarder, il ne peut plus supporter
l'insupportable, comme dans cette séquence du meurtre du père,
sorte de vision hallucinante, presque fantastique. A cette vision réelle,
Bruno tente de substituer uen vision imaginaire incarnée par un oiseau
et uen sorte d'ange au féminin, dont les apparitions ponctuent le film.(
)
En fait, cette apparition est sans doute trop faible esthétiquement
comme psychologiquement, pour contre-balancer l'hallucination permanente du
film. C'est la réalité qui est hallucinante, mais comme naturellement,
sans qu'il soit besoin de la forcer. A cet égard le film de Brisseau
multiplie les séquences littéralement incroyables, depuis la
séance d'entraînement au fusil de chasse dans l'appartement,
jusqu'à la longue séance d'embrasement qui aboutit au suicide
de l'enfant, séquence qui met en jeu l'alcool, le feu et al pendaison
du père, image proprement faulknérienne (pour rester fidèle
à la référence du titre). La violence n'est jamais plaquée,
jamais gratuite ; elle semble suinter comme naturellement de l'espace et des
corps ; elle nous atteint en pleine poitrine, spectateurs cloués à
notre fauteuil, impliqués que nous sommes dans cette jungle d'avant
l'homme.
Le sentiment dominant du film est ce sentiment de terrible qui en cesse de nous étreindre. Il y a là quelque chose d'impossible à combler, d'implacable d'inexorable et c'est là que le film atteint au tragique. (..) Sorte de milieu originaire qui génère des pulsions incontrôlables, le film excelle à saisir ces moments de basculement où un détail suffit à installer l'irréparable, comme dans cette magnifique séquence d'affrontement dans la salle de classe, entre Fabienne Babe et Jean-Roger. Tout semble encore pouvoir s'arranger mais, excédée, elle gifle Jean-Roger et d'un coup se retrouve seule face à la marée humaine de la classe en délire
A travers ces existences gâchées, ces destins
joués d'avance, De bruit et de fureur fait le portait d'un monde investi
par le mal. Si l'enfant se suicide à la fin c'est que Bruno a un cops
trop frêle pour supporter un univers aussi absurde, aussi intolérable
et qu'il n'a pu trouver la grâce en ce monde-ci. Son geste rejoint celui
de l'enfant d'Allemagne année zéro, il est la réponse
inacceptable à un monde inacceptable.
"
Thierry Jousse dans Les Cahiers du cinéma n°408, mai 1988
