Cris et chuchotements

1972

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(Viskningar och Rop). Avec : Harriett Andersson (Agnès), Liv Ullmann (Maria), Ingrid Thulin (Karin), Kari Sylwan (Anna). 1h31.

Dans un château suédois à la fin du siècle dernier. Agnès (Harriett Andersson) agonise, rongée par un cancer de l'utérus. Ses deux soeurs, Maria (Liv Ullmann) et Karin (Ingrid Thulin) tentent de la soutenir, mais finissent par ne plus supporter cette déchéance. Seule la servante, Anna (Kari Sylwan) trouve la force d'accompagner Agnès vers la mort.

scène clé : Karin se mutile pour ne pas subir de relation sexuelle avec son mari ; et notamment les quatre plans décrivant sa prise de décision : gros plan sur le bris de verre sur la table de la salle à manger - plan rapproché épaule sur Karin assise dans la salle à manger - insert sur les deux doigts tenant le bris de vert avec recadrage par élargissement du plan sur les mains de Karin enlevant ses bagues - plan d'ensemble de la chambre avec Karin et Anna. Concision admirable de cette scène où la haine de Karin et le désir brutal de son mari, accumulés lors de la scène du repas, sont transportés dans la chambre à coucher par un simple morceau de verre.

message essentiel : Les relations humaines instaurent des rapports de domination dont les femmes sont les premières victimes avant de rejoindre le camp des bourreaux. Loin d'être un film stigmatisant les lâchetés, l'égoïsme de trois soeurs devant la mort de l'une d'elle, Cris et chuchotements règle ses comptes avec les rapports de domination maîtrisés par les hommes qui gâchent la vie des humains avant que le temps et la mort n'y mettent un terme. La scène clé a lieu après la mort d'Anna, elle est incluse dans le premier des deux flash-back qui vont élargir le propos du film vers un message d'espoir : la conscience du temps, l'art et l'introspection sont des moyens d'atteindre à la vraie vie.

 

Lorsqu'il commence Cris et chuchotements, Bergman, cinéaste des femmes, est durement éprouvé par la mort de sa mère intervenue quatre ans plus tôt et par sa séparation récente d'avec Liv Ullman. Loin de tout ressentiment ou apitoiement, il tente de refaire une nouvelle fois le point sur son rapport aux femmes poussant même à l'extrême sa sympathie avec elles. Cris et chuchotements peut en effet apparaître comme une reprise de projet de Persona de fondre dans un film les multiples visions de la femme et ici plus spécifiquement de la femme souffrante.

Elisabeth et Alma étaient les deux facettes de la femme. Agnès, Maria, Karin et Anna incarnent différentes formes de souffrance féminine. La dimension allégorique se lit dans les deux prologues mystérieux. Persona débute par des plans dans une morgue, Cris et chuchotements par la vision d'un parc aux statues hors du temps, brumeux, comme à peine sorti des limbes du temps. Des horloges se mettent en route. La dimension allégorique se lit aussi par le choix d'une couleur dominante. Si le blanc était celle de Persona, c'est ici le rouge qui domine. Rouge, couleur du théâtre en opposition possible avec sa complémentaire, le vert, symbole de vie qui revient avec la fin du film lors d'un flash-back dans le parc au printemps. Le noir et le blanc, qui complètent la palette chromatique du film, accentuent la dimension mortuaire du rouge. Le rouge est aussi parfois associée à la femme, au sang menstruel, le manoir de la mère étant un immense ventre où se débattent ces quatre femmes.

Chacune d'elles prend tour à tour le récit en charge. Agnès fervente et vibrante souffre de l'éloignement qu'elle ressent vis à vis des gens qu'elle aime (sa mère, ses soeurs), Maria de sa vie superficielle et naïve, Karin de sa peur panique de relations intimes, Anna de son sentiment maternel frustré. Les deux premiers récits ont lieu avant la mort d'Agnès, les deux autres après. L'enterrement et la lecture du journal d'Agnès servent d'épilogue. Trois de ces quatre prises en charge du récit sont des flash-back.

Dans le premier récit, Agnès se souvient de sa mère. Agnès est la seule à voir l'extérieur du manoir. Au présent, elle ouvre la fenêtre qui découvre subrepticement le parc en hiver et ses arbres désolés. C'est l'hiver qui suit cet automne du souvenir qui clôturera le film, lui même bien loin de ce parc d'enfance dans laquelle la mère se promenait.

Dans le second récit, Maria se souvient de son amour finissant et donc sordide et triste avec le médecin de famille puis du suicide raté de son mari qui suivi. Apparaissent ainsi les deux premières figures masculines qui concourent au malheur de ces femmes : le docteur à la lucidité méchante et le mari irrésolu. Le pasteur est le troisième homme qui entre en scène à la mort d'Agnès. Probable image du père de Bergman, il est digne et responsable, mais torturé par son absence de foi et finalement aussi peu réconfortant que les deux autres figures masculines.

Ouvert et terminé par un fondu au rouge, le flash-back de Karin s'ouvre par un cri muet qui succède aux cris terribles d'Agnès. Pour hurler sa douleur, Karin devra d'abord invoquer sa haine pour son mari. La profession de celui-ci, diplomate, suffirait presque à elle seule a expliquer la haine de Karin. Il a recouvert la vie de sa femme d'un tissu de mensonges que seuls le morceau de verre, le sang et le cri final viendront déchirer.

Suit alors une étrange scène de réconciliation entre les deux soeurs, où sur une musique de Bach, dansent deux visages en gros plans.

Ouvert et terminé par un même fondu au rouge, la prise en charge du récit par Anna est plus intriguant car on ne comprend pas immédiatement qu'il s'agit d'un cauchemar (sons et couleurs déformés, scène fantastique de résurrection). Anna en présentant son sein généreux pour apaiser Agnès figurait déjà une figure de la sainteté : celle de la Charité. Mais la lucidité aiguë de Karin voit juste et Anna, depuis la mort de sa fille, surinvesti son amour (maternel ?) dans la protection de cette famille jusqu'à se prendre pour la vierge dans une figure monstrueuse de la piéta où Agnès serait le Christ ressuscité. La scène du congédiement d'Anna liquide toute forme d'espoir dans le présent et le futur des personnages... la vraie vie est dans le journal d'Agnès et plus généralement avec ceux qui vivent comme elle.

Film expérimental, Cris et chuchotement est aussi un film parfait. Quatre couleurs : rouge, noir et blanc, vert ; quatre femmes et quatre hommes ; quatre prises en charge du récit quatre saisons aussi : l'été avec ses brumes matinales, l'automne qui précède la mort, la mort en hiver et le souvenir de la jeunesse au printemps.

 

 

critique du DVD
Editeur : Opening. 2006. VOST
critique du DVD

Edition double DVD avec La soif (la fontaine d'arhétuse) ou inclus dans le coffret Bergman