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2002

Un rideau s'ouvre sur un spectacle de Pina Bausch,  Café Müller. Parmi les spectateurs, deux hommes sont assis, l'un à côté de l'autre. Ils ne se connaissent pas. Sur la scène jonchée de chaises et de tables en bois, deux femmes, les yeux fermés et les bras tendus se déplacent au rythme de la musique de "The Fairy Queen" de Henry Purcell. Le spectacle est émouvant et l'un des deux hommes pleure alors que  l'autre voit les larmes de son voisin dans l'obscurité des fauteuils d'orchestre.

L'un des deux hommes est infirmier, il s'appelle Benigno et il raconte à la jeune femme qu'il soigne à l'hôpital le spectacle qu'il a vu la veille et l'émotion du spectateur qui pleurait. Il lui parle comme si elle pouvait l'écouter alors que la jeune fille est dans le coma et, plus étrange encore, il lui rapporte la photo du spectacle dédicacée par Pina Bausch.

 L'autre homme, Marco, est un rédacteur de guides de voyage qui approche de la quarantaine. Image même de l'aventurier baroudeur, il s'éprend d'une femme torero après l'avoir vu humiliée à la télévision et après avoir partagé avec elle sa phobie des serpents. Humiliation et phobie qui lui rappellent un amour enfui mais toujours vivace. Bien que partageant la vie de Lydia durant plusieurs mois, il ne l'écoute pas vraiment, pas plus qu'il ne sait qu'elle a renoué avec son premier amour. Se sentant probablement contrainte de choisir, la torero s'agenouille devant un taureau qui l'encorne sauvagement. 

Les deux hommes se retrouvent à la clinique privée El Bosque où travaille Benigno. Lydia est dans le coma et Benigno veille toujours  le corps inerte d'Alicia, la jeune danseuse plongée dans un état végétatif depuis quatre ans. Convaincu qu'elle entend ce qu'il dit, Benigno lui parle sans arrêt, entretient et  caresse sa chair, persuadé qu'elle reviendra un jour à la vie. À l'inverse, Marco, qui ne sait pas trouver les mots, juge inutile de s'adresser à Lydia. Réunis au chevet des femmes qu'ils aiment, les deux hommes se lient d'amitié.

Quatre ans plus tôt, Benigno, jusqu'alors au chevet de sa mère malade, s'était épris d'Alicia, remarquée depuis la fenêtre de son appartement donnant sur le cours de danse de Katerina. À peine avait-il fait sa connaissance, qu'une semaine plus tard, la jeune fille, victime d'un très grave accident, était hospitalisée. Benigno, longtemps confiné dans les jupes d'une mère autoritaire, est un jeune homme efféminé mais décidé. Il parvient  à se faire nommer infirmier dans la clinique où Alicia est hospitalisée.  Il ne cesse depuis, de lui prodiguer tous ses soins, lui racontant, dans leurs moindres détails, les films muets que la jeune fille aime tant. Tombé éperdument amoureux, il se met en tête de l'épouser. Par ailleurs, les médecins découvrent qu'Alicia attend un enfant.

Benigno aime désespérément et a interprété curieusement un film qu'il est allé voir dans le but de le raconter à Alicia. Intitulé L'Amant qui rétrécissait, celui-ci met en scène un homme au corps qui rétrécit pour s'être soumis volontairement à l'expérience pseudo-scientifique de sa bien aimée. Après avoir été séquestré par une mère cruelle, puis délivré par son amante, il entreprend de la faire jouir en s'introduisant dans son sexe.

Apprenant que Lydia venait de renouer avec son ancien amant dont elle vivait séparée, Marco se souvient du trouble de la jeune femme, la veille de la corrida fatale. Huit mois plus tard, en voyage à l'étranger, il apprend sa mort.  De retour en Espagne, Marco rend visite à Benigno, emprisonné pour le viol d'Alicia, qui a accouché d'un enfant mort. Mais Benigno ignore que sa bien-aimée est miraculeusement revenue à la vie et croyant la rejoindre dans l'au-delà, il met fin à ses jours. 

Lors d'un nouveau spectacle de danse, Marco échange quelques mots avec Alicia. À Katerina qui accompagne la jeune fille, il apprend la mort de Benigno. 

Plus encore que dans Tout sur ma mère, Almodovar se révèle le cinéaste de la transmission dans cette histoire de l'amitié entre deux hommes, scellée au chevet de deux femmes entre la vie et la mort. Parle avec elle est aussi une chronique de la passion amoureuse menée jusqu'aux confins du surnaturel et de la folie. Parle avec elle est encore un mélodrame d'une beauté renversante, qui déconstruit avec virtuosité la linéarité de la vieille fable cinématographique pour mieux la ressourcer aux sortilèges immémoriaux du spectacle vivant, vibrant avec le chant (Caetano Veloso), palpitant avec la danse (Pina Bausch), consacrant l'effusion du sang dans la corrida, ou renaissant de ses cendres avec l'expressionnisme du cinéma muet.  Parle avec elle est enfin une évocation, sombre et lyrique à la fois, de la puissance rédemptrice de l'art devant la finitude et les insuffisances de la vie.

Parle avec elle se révèle ainsi un film aussi important dans la filmographie de Almodovar que Persona dans la filmographie de Bergman. Il s'agit  dans les deux cas d'une parabole sur l'art et une méditation sur le thème du double et de la fusion des contraires. Au delà de la thématique semblable, on retrouve également des motifs identiques. La fusion du visage des deux femmes sur l'affiche est un clin d'oeil malicieux à Persona puisque ici ce sont les deux hommes, éloignés au départ qui finiront par fusionner. Mais la fusion des deux mains est identique ainsi que le motif du drap comme un linceul symbolique.

Benigno aime désespérément et va interpréter curieusement un film qu'il est allé voir dans le but de le raconter à Alicia qui était passionnée par le cinéma muet. Intitulé L'Amant qui rétrécissait, celui-ci met en scène un homme au corps qui rétrécit pour s'être soumis volontairement à l'expérience pseudo-scientifique de sa bien aimée. Après avoir été séquestré par une mère cruelle, puis délivré par son amante, il entreprend de la faire jouir en s'introduisant dans son sexe.

L'amant qui rétrécissait a été réalisé par Almodovar qui radicalise ainsi sa passion cinéphilique qui l'avait déjà conduit à introduire des extraits de La vie criminelle d'Archibal de La Cruz de Bunuel dans Matador ou de Eve dans Tout sur ma mère. Comme dans ces deux derniers films la citation, loin d'êtres servile en détourne complètement le sens pour transformer en générosité des comportements psychotiques. En effet L'homme qui rétrécit (Jack Arnold, 1957 d'après Richard Matheson) est l'histoire d'un homme qui, touché par un nuage radioactif lors d'une promenade en bateau, diminue à la taille d'un atome. Mais c'est aussi la punition d'un machiste. Il était en effet accompagné par sa femme lors de ce voyage fatal en bateau ; or celle-ci n'a pas été touchée car elle avait du se plier à l'ordre de son mari et aller chercher une bière à l'intérieur du bateau. Ensuite, chaque fois que l'homme voudra se défendre dans le monde où il devient minuscule, il sera condamné à utiliser des outils féminins, dés à coudre, aiguille ou fil.

Benigno, amant sincère, rétréci par ses années de dévouement mais toujours heureux, s'inspire de la morale généreuse de l'amant qui rétrécissait, pour réveiller sa belle endormie : il pénètre dans son sexe au risque de disparaître, socialement s'entend. Il commet en effet là un crime passionnel qui aurait pu le conduire à l'acquittement si on ne l'avait jugé psychopathe. Après la mère abusive et le père inquisiteur (celui d'Alicia qui lui demandait ses préférences sexuelles) c'est à la société de se montrer impitoyable sous ses aspects policés (des pensionnaires et non des prisonniers dans la prison de Ségovie). Benigno finit par se suicider mais il transmet à Marco, main contre main dans le parloir, la possibilité d'aimer une belle disparue. Ce don par l'effacement de soi, on en retrouve un autre symbole avec le siège vide entre Marco et Alicia lors du spectacle final de Pina Bausch. Ce siège vide de l'amant, cette fois bien rétréci permet un échange de regard en guise de promesses amoureuse.

L'amour et la mort donc toujours indissociablement liés. Mais Almodovar se refuse aux scènes mélodramatiques : ni l'accident d'Alicia, ni son réveil, ni le suicide de Benigno se sont filmés. Comme si ces scènes, trop liées à la mort ou au triomphe de l'amour (on imagine ce qu'aurait pu faire Dreyer d'une résurrection par l'accouchement), choisissaient trop facilement leur camp. L'amour et la mort ne se succèdent ainsi pas dans le film mais sont toujours associés dans chaque séquence ; ainsi des scènes de tauromachie de danse ou de chant, ainsi dans l'observation d'Alicia dansant sous le regard de Benigno, mort à la vie dans l'appartement de sa mère, ainsi dans le premier regard de Marco sur les yeux s'ouvrant d'Alicia, ainsi du massage de la cuisse d'Alicia inconsciente (Bunuel n'est loin).

C'est d'ailleurs souvent au second degré que le film parvient à émouvoir, lorsqu'on le regarde comme un spectacle. C'est d'ailleurs là le message essentiel du film : l'émotion n'est pas intrinsèquement liée aux êtres (la psychologie n'a pas d'intérêt) et ne peut surgir que du regard porté sur les eux, sur leur histoire. En ce sens le film n'est rien de moins qu'une métaphore sur l'art : si les êtres humains sont voués à la mort, le regard, lorsqu'il est amour, est à l'origine de l'émotion. D'où, bien-sûr, les scènes déjà citées, celles des spectacles où sont sans cesse mis en relation l'art et son spectateur et celles où un vrai dispositif de mise en scène met en jeu le regard pour l'affrontement de l'amour et de la mort. On retiendra aussi que la crise de larmes de Marco est certes déclenchée par la mort de Benigno mais à la vue de sa lettre : l'émotion n'existe que lorsqu'elle est mise en forme.

On pourra aussi retenir comme plan symbolique de tout le film celui du film muet ou l'amant rétréci apparaît en amorce du gros plan de la star. On peut facilement voir là une métaphore du spectateur de cinéma, amant de la beauté qui choisit, au mépris de la loi de la réalité, de disparaître dans le film.

Jean-Luc Lacuve le 26/04/2002

 

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Genre : Mélodrame
(Hable con ella). Avec : Javier Cámara (Benigno Martín), Darío Grandinetti (Marco Zuluaga), Leonor Watling (Alicia), Rosario Flores (Lydia González), Mariola Fuentes (Rosa), Geraldine Chaplin (Katerina Bilova). 1h52.
Parle avec elle
Chanson : cucurrucucu Paloma
Thème : oeuvre dans l'oeuvre