En opposition au spiritualisme du néo-réalisme et au paternalisme bienveillant, à l'idéologie progressiste du néo-réalisme rose, la comédie itallienne fait part de ses doutes sur le miracle économique des années 60 et la possibilité d'un changement politique. Au sein de La comédie sociale, elle présente le versant opposé de la comédie populiste américaine des années 30 qui cherchait à sauver le système capitaliste.

Politiquement incorrecte, elle renonce à présenter de pauvres gens opprimés, patients, prêts à souffrir en silence et laisse la part belle à la satire sociale, l'ironie féroce et la farce grotesque. Son cynisme et sa douce bouffonnerie la font davantage ressembler au western spaghetti qu'à la contre-culture américaine. En ne se souciant jamais des bornes du bon goût, elle se révèle sans doute plus profondément iconoclaste et libératrice.

La comédie italienne fonctionne d'abord sur la présence des acteurs. Dans les années 50, Toto s'était admirablement glissé dans le rôle d'un Italien misérable, en butte au chômage, à la petite délinquance, au manque de logements, et toujours à la recherche d'un peu de dignité humaine. Il va bientôt être remplacé par des acteurs incarnant des personnages à la fois plus cyniques et bouffons. Ainsi Alberto Sordi, petit-bourgeois romain, pleurnichard et hypocrite, vil et hâbleur. De même Gassman le matamore, Manfredi, le pauvre bouffon, De Sica l'homme suranné.

Analyse de Gérard Camy dans le Dictionnaire du Cinéma Mondial de Alain et Odette Virmaux :

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Naissance d'un genre : les années 50

La comédie italienne trouve sa source dans plusieurs traditions théâtrales qui se sont entrecroisées à partir des années 20 : la commedia dell'arte, bien sur, dont l'influence reste prépondérante quant à la typologie des personnages et le récit picaresque sur le plan du récit ; les intermèdes comiques du music-hall populaire, très en vogue à la fin de la guerre ; à un degré moindre, la comédie bourgeoise de la période mussollinienne qui ironisait discrètement sur certains travers sociaux ; la comédie dialectale dont les thèmes , les comparses, les référents humoristiques s'inscrivent dans une tradition plus populaire que littéraire et font naître une géographie de l'Italie en enracinant ses histoires dans les régions.

La conjonction de ces influences avec une situation sociale, politique et culturelle précise à la fin des années 40 a donc donné naissance à ce genre qui va rapidement s'imposer entre des sous-produits comiques et le cinéma sérieux. La comédie italienne est inséparable du bilan désabusé du néoréalisme. En conservant les thèmes de ce grand mouvement mais en les traitant avec une apparente légèreté et en concluant par des fins moins pessimistes- ce qui lui a valu l'étiquette de néo-réalisme rose- elle a été le témoin attentif des causes et des conséquences de phénomènes sociaux, culturels, économiques et politiques qui ont profondément pesé sur les mentalités. En empruntant les chemins traditionnels d'une culture populaire (la comédie) elle entraîne le public vers une approche plus critique, plus réaliste de l'évolution de l'Italie. Toutefois, en s'intéressant à des personnages trompés par l'Histoire à laquelle ils croyaient et en montrant l'inanité des solutions individuelles, la comédie italienne va développer un cinéma qui laisse percer l'amertume, l'inquiétude, la colère.

Luigi Zampa et Renato Castellani mettent en scène à partir de 1945 plusieurs films qui s'inscrivent dans la perspective d'une lecture humoristique de la réalité italienne. Le premier avec Vivre en paix (1946) et Les années difficiles (1947) , le second avec Mon fils professeur (1946) et Deux sous d'espoir (palme d'or au festival de Cannes 1952) développent un style de comédie avec ancrage social et économique, personnages modestes, décors naturels, message final de fraternité.

Les éléments de base du néoréalisme sont enrobés d'une ironie féroce, d'une farce souvent grotesque qui modifient l'appréhension du sujet. Une figure emblématique domine alors la comédie italienne : l'acteur Toto qui atteint le sommet de sa popularité dans les années 50 où il gaspille un peu moins son talent avec Monicelli : Toto cherche un appartement (1949), Gendarmes et voleurs (1951), Toto et Caroline (1955), Eduardo De Filippo : Naples millionnaire (1950) et même Rossellini : Où est la liberté ? (1953). Toto s'est admirablement glissé dans le rôle d'un Italien misérable, en butte au chômage, à la petite délinquance, au manque de logements, et toujours à la recherche d'un peu de dignité humaine.

Mais de nouveaux comédiens se voient offrir des types de personnages précis que certains d'entre-deux vont peaufiner au fil des films, parfois jusqu'à la caricature, pour devenir la représentation d'un rapport de classe ou d'un comportement social. Ainsi Alberto Sordi, petit-bourgeois romain, pleurnichard et hypocrite, vil et hâbleur dans des films aussi différents que Un héros de notre temps (1955) de Mario Monicelli, La belle de Rome (1955) de Luigi Comencini ou Venise, la lune et toi (1958) de Dino Risi. De même Gassman le matamore, Manfredi, le pauvre bouffon, De Sica l'homme suranné : tous démontrent que la comédie italienne fonctionne d'abord sur la présence des acteurs.

Autre élément essentiel du genre : le scénariste. Sergio Amadei domine les années 50. Il signe en particulier le scénario de quatre films de Luciano Emmer qui représentent un des plus beau exemple du néo-réalisme rose Dimanche d'août (1950), Paris est toujours Paris (1951), Les fiancées de Rome (1952), L'amour au collège (1954) montrent une société qui se fige avec ses aristocrates ancrés dans leurs principes, une démocratie chrétienne qui s'impose, une petite bourgeoisie qui se développe, des aspirations sociales qui se font jour, des revendications féminines qui pointent à l'horizon.

Devant le succès grandissant de certains films, l'industrie s'en empare, en prend les ingrédients, les réduits en formules stéréotypées et les utilise dans des séries qui dérapent vers un conservatisme politique indéniable. A cet égard, le chronique d'un village de la vallée du Pô partagé entre un maire communiste (Gino Cervi) et un curé militant (Fernandel) développée en cinq films est significative. Les deux premiers Le petit monde de Don Camillo (1951), Le retour de Don Camillo (1952) sont dus à Julien Duvivier, que relaye Carmine Gallone pour La grande bagarre de Don Camillo (1955). La formule traduit "l'expression rassurante d'une Italie où les opposition politiques se diluent dans le consensus maternel d'une Église accueillante" (Jean Gili).

A l'opposé Pain, amour et fantaisie (1953) et Pain, amour et jalousie (1954) de Luigi Comencini, accueillis eux aussi par un énorme succès populaire, ont une autre résonance. Les contrastes et les contradictions de la société italienne sont exposés ici au travers de la découverte, par un maréchal de carabiniers venu du nord, de la réalité d'un village pauvre du sud. Le point de vue de l'auteur sur la réalité sociale du pays est sans ambiguïté, et exprimé avec un humour un peu noir. En 1955 , Dino Risi réalise une suite où Sophia Loren a remplacé Gina Lollobrigida (Pain, amour, ainsi soit-il) ; le film lui permet de trouver un style qui éclate dans une autre série où apparaît une nouvelle étape de l'évolution du genre : Pauvres mais beaux (1956), Beaux mais pauvres (1957) et Pauvres millionnaires (1958) décrivent des jeunes gens qui essaient de vivre dans une société en mutation rapide, où ils ont beaucoup de peine à s'insérer.

En 1956 , deux comédies, Le célibataire d'Antonio Pietrangeli et Le bigame de Luciano Emmer inaugurent une série de films qui se prolongera dans les années 60 et révèle clairement une nouvelle forme de comportement par rapport aux questions sexuelles, dans un pays coincé par le carcan de la religion.

Mais c'est Le pigeon, réalisé en 1958 par Mario Monicelli qui annonce la naissance véritable de la comédie à l'italienne des années 60 et l'affirmation d'un genre de plus en plus codifié, qui n'hésite plus à mélanger la drôlerie la plus débridée avec le désespoir le plus noir. Construit autour d'une thématique de l'échec par Age et Scarpelli, Le pigeon raconte l'épopée dérisoire de quelques exclus pathétiques et ratés sympathiques, figures emblématique des laissés-pour-compte du développement économiques, réunis pour organiser un hold-up visiblement au dessus de leurs moyens. La présence de Toto, alors au sommet de sa gloire, dans un second rôle fait la liaison entre un style défini comme le néo-réalisme rose et un nouveau type de comédie dit "à l'italienne" qui ne l'utilisera pratiquement plus.

La comédie à l'italienne : les années 60

Annoncée par la réussite du Pigeon, la participation active de la comédie au renouveau du cinéma italien se confirme après des films où la dimension politique était prédominante.

Il est en effet assez difficile de classer parmi les comédies des films comme Une vie difficile (Risi, 1961) traitant des difficultés économiques des années 50 , La marche sur Rome (Risi, 1962) de arrivée au pouvoir du fascisme, Les années rugissantes (Zampa, 1962) de la réalité cruelle du régime fasciste, La grande pagaille (Commencini, 1960) de la prise de confiance d'un petit officier lors du changement d'alliance de Italie en 1943, A cheval sur le tigre (Comencini, 1961) ou encore La grande guerre (1959) décrivant la population sans réaction après quatre années de guerre inutile ou Les camarades (Monicelli, 1963) s'intéressant aux militants ouvriers et intellectuels du début du siècle, (La Grande Guerre), (La Marche sur Rome), (La grande pagaille),

Après ces détours historiques, discours critiques fondamentaux sur l'histoire de la péninsule au XXème siècle, tous les grands auteurs de la comédie italienne en viennent à un moment ou à un autre, à l'analyse contemporaine, celle du miracle économique des années 60.

Deux films de Dino Risi font remarquablement la synthèse des interrogations de la décennie Le fanfaron (1962) et Les monstres (1963). Le premier pose un regard d'une profonde amertume sur cette Italie du boom, le second est un film à sketches dont la mosaïque de situations propose un tableau inquiétant de la société italienne. Il réalise ensuite Fais moi très mal et couvre moi de baisers (1968) et Une poule, un train ...et quelques monstres (1969) où satire, parodie, analyse de société se mêlent étroitement. Il faut noter le goût très caractéristique du metteur en scène pour des personnages souffrant d'infirmité. Chez lui le spectacle trouve souvent son inspiration dans la difformité, car "la normalité n'est pas spectaculaire". Toutefois, ni totalement monstres, ni véritablement anormaux, les héros dérisoires de Dino Risi ne font que mener leur obsessions jusqu'au terme naturel de leur folie.

Mario Monicelli, quant à lui, met en scène en 1966 un des films les plus étonnants de la période : L'armée Brancaleone. Age et Scarpelli décrivent un Moyen Age obscurantiste et cruel, dans lequel Vittorio Gassman, chevalier fanfaron, fait une prestation inoubliable.

Dans la même décennie, on ne peut oublier Pietro Germi, qui peint au vitriol les habitudes sexuelles dans un pays toujours très influencé par la morale religieuse. Divorce à l'italienne (1961), Séduite et abandonnée (1964), Ces messieurs dames (1966), auxquels on peut ajouter Mariage à l'italienne (1964) de Vittorio De Sica et Adultère à l'italienne (1966) de Pasquale Festa Campanile continuent l'entreprise de libération des moeurs commencée dans les années 50.

Après 1968, la comédie italienne élargit sa palette et aiguise sa critique sociale. Le regard qu'elle jette sur l'Italie du boom économique, qui laisse de côté trop d'exclus et renforce les particularismes régionaux, les contrastes entre nord et sud, se fait plus sombre et plus sinistre. L'humour cynique qui sourd de nombreuses réalisations reflète le besoin de survivre face à ces obstacles écrasants.

Les années 1970

Comencini, Monicelli, Risi et Scola sont toujours les maîtres du genre. Le premier avec Mon Dieu, comment suis-je tombé si bas (1974) mais aussi L'Argent de la vieille (1972), Le grand embouteillage (1979) et L'imposteur (1982), prolonge son commentaire sur la société contemporaine, même s'il utilise de plus en plus la métaphore historique (Casanova, 1969) ou la fable (Les aventures de Pinocchio,1971).

Le comique de Monicelli est lui aussi voilé par l'amertume, la lucidité et une cruauté de plus en plus présente tant dans Nous voulons les colonels (1973) que dans Mes chers amis (1975) ou Un bourgeois tout petit petit (1977).

De même Dino Risi, le plus prolifique, aborde tous les sujets, bravant les interdits, essaimant de multiples trivialités dans des films d'un férocité grandissante et d'un scepticisme toujours plus accentué. Le célibat des prêtres (La femme du prêtre, 1970), la condition féminine (Moi une femme, 1971), la justice (Le petit juge, 1972), le terrorisme (Rapt à l'italienne, 1973), la vieillesse suicidaire (Parfum de femme, 1974), le régime fasciste (La carrière d'une femme de chambre, 1975), le drame de la retraite (Dernier amour, 1978) ou encore l'incompréhension entre générations (Cher papa, 1979).

Mais l'homme des années 70, c'est aussi et surtout Ettore Scola. Après Drame de la jalousie (1970), quintessence de la comédie à l'italienne, il réalise deux oeuvres écrites par Age et Scarpelli qui ressemblent étrangement au bilan d'une génération : Nous nous sommes tant aimés (1974) et La terrasse (1980). Avec Affreux, sales et méchants (1976), Scola fait surgir un univers trivial ; il procède par accumulation, dans une mise en scène caustique et décapante du monde des bidonvilles au sein de nos sociétés avancées.

 

 

 

Les principales comédies italiennes

       
Affreux, sales et méchants Ettore Scola   1976
Nous nous sommes tant aimés Ettore Scola   1974
La grande bouffe Marco Ferreri   1973
L'argent de la vieille Luigi Commencini   1972
L'armée Brancaleone Mario Monicelli   1966
Ces messieurs dames Pietro Germi   1966
Séduite et abandonnée Pietro Germi   1964
Mariage à l'italienne Vittorio De Sica   1964
Les monstres Dino Risi   1963
Le fanfaron Dino Risi   1962
Divorce à l'italienne Pietro Germi   1961
Le pigeon Mario Monicelli   1958
       

Autres films italiens de la période

       
1900 Bernardo Bertolucci   1976
Salo ou les 120 jours de Sodome Pier Paolo Pasolini   1975
       
       
 
(voir aussi : westerns spaghetti)

 

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