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"Je confie mon cœur au futur et j’attends simplement". Puis le visage de Manuela en gros plan, émue, les larmes prêtes à couler.
Olmo, beau brun au regard sombre, descend de son scooter et rejoint Manuela en haut d'un escalier d'un jardin public. Ils se prennent longuement dans les bras. Elle lui tend une lettre écrite quinze plus tôt et il la parcourt sans savoir comment réagir. Elle pense qu'il ne s'en souvenait pas.
Dans un restaurant asiatique où il est encore trop tôt pour manger, ils discutent autour d'un verre. Manuela parle de sa vie. Après une longue relation avec un homme qui avait trop d'emprise sur elle, elle est partie vivre à Buenos Aires. A sa grande surprise, il l'y a rejoint mais après une semaine où leur amour a survécu, ils ont compris qu'ils devaient définitivement rompre. Maintenant elle n’a personne mais "fourre" beaucoup : ici; à Madrid où elle est revenue chez sa mère pour les fêtes de Noël, c'est tous les soirs qu'elle sort avec un homme différent ; ce sera sans doute avec lui qu'elle fera l'amour cette nuit affirme t-elle en riant à moitié. Alors qu'ils sont partis pour fumer dehors, Olmo explique vivre en couple avec Carla, une psychiatre. Ils ont emménagé dans un nouvel appartement et ils envisagent d'avoir un enfant. Rentrés de nouveau dans le restaurant, ils se disputent sur le ton avec laquelle lire la lettre écrite par Olmo à 15 ans, trop atone, juge Manuela. Elle lui reproche d'avoir tout fait pour rompre. Il nie; se souvient que c'était elle qui rompit et qu'il en fut malade pendant des mois. Manuela refuse la proposition de manger dans le restaurant : elle a promis à son père de l'écouter chanter dans un bar non loin de là. Olmo accepte volontiers de la suivre.
Le père de Manuella se produit dans un bar au public clairsemé. L'ayant vue rentrée, il propose une chanson qui lui est dédiée, ancienne et romantique. "Somos siempre principiantes" évoque la possibilité de perpétuer un amour lorsqu'on fait comme si on était toujours débutant. Peut-être pour cacher son émotion, Olmo tend à Manuela un paquet de chataignes achetées un peu plus tôt puis ils écoutent le père pour une chanson plus entraînante, "Arcadia en flor". Le père de Manuela se souvient d'Olmo et part rejoindre ses amis pendant que Manuela joue un air mélancolique sur Buenos Aire au piano. Ils marchent dans la rue et observent une aquarelle avec un ballon rouge fragile qui s'élève au milieu dans une vague. Ils discutent dans un bar animé puis, quand celui-ci ferme, vont dans une salle privée où l'on danse jusqu'au matin. Olmo d'abord réticent se laisse entraîner et ils sont réunis par la danse et retrouvent les sensations physiques d'autrefois.
Au petit matin, Olmo rentre chez lui sur son scooter. Il se déshabille et rejoint Carla à peine réveillée dans son lit. Elle l'enjoint à prendre une douche pour se débarrasser des odeurs de la nuit. Elle prépare le café et l'interroge sur sa nuit avec Manuela, inquiète de la force d'un premier amour mais confiante dans les mots que prononce Olmo. Ils ont passé une bonne soirée, rien ne s'est passé entre eux et il ne compte pas la revoir. Olmo est fatigué mais veut l'accompagner pour l'exposition qu'ils avaient prévu de voir. Quand Carla revient de la douche, elle trouve Olmo endormi sur un fauteuil et l'enjoint à rester au lit.
Durant son sommeil, Olmo se souvient de son adolescence. Combien Manuela était volubile mais estimait se cacher derrière son flot de paroles alors qu'elle appréciait son quasi autisme qu'elle identifiait comme une grande force intérieure. Ils s'étaient tendrement déclaré leur amour au bord de l'eau et leur couple faisait l'unanimité de leurs amis. Manuela entraînait souvent Olmo dans sa chambre ; ils y écoutaient les chansons de son père, "Somos siempre principiantes" ou "Arcadia en flor". En classe, ils se lançaient des défis, s'insultant à qui mieux mieux par écrit. Olmo, pour mettre fin à ce jeu, avoua à Manuela qu'il rêve de passer sa vie avec elle et qu'ils seront à 80 ans ensemble, côte à côte, assis sur un banc. C'est cette dernière phrase qui effraya Manuela et qui lui fit écrire une lettre de rupture. Elle voulait garder sa vie ouverte à la nouveauté. Olmo lui répondit, ce fut cette fameuse lettre : il acceptait ce tunnel qu'elle lui imposait, certain que quinze après, ils verraient de nouveau la lumière et se retrouveraient pour être heureux ensemble. A la fin de la lecture de cette lettre, Olmo se réveille. Il a reconquis sa mémoire.
Le titre, La reconquista, semble vouloir nous entraîner vers une comédie du remariage : deux êtres qui se sont aimés et séparés se retrouvent pour sceller une union plus durable. Le genre, théorisé par Stanley Cavell, sera longuement discuté dans Septembre sans attendre (2024). C'est ici une variation bien plus cruelle : si reconquista il y a, c'est celle de la mémoire d'un passé alors que Manuela fait l'expérience douloureuse d'avoir rencontré l'homme de sa vie trop tôt.
Le film s'ouvre sur un gros plan du visage de Manuela qui s'inscrit sur le même mur bleu pâle que la citation pleine de confiance du poète espagnol Juan Antonio González Iglesias : "Je confie mon cœur au futur et j’attends simplement". Le film se referme sur le gros plan de Olmo qui vient de retrouver dans son rêve du passé le ton avec lequel il écrivit sa lettre acceptant la rupture de Manuela mais lui exprimant la confiance dans l'avenir de leur amour.
Les chansons d'amour, "Somos siempre principiantes" et "Arcadia en flor", écoutées en entier dans le bar ou l'aquarelle du fragile ballon rouge s'envolant sous une grande vague ou bien encore la danse qui réunit Manuella et Olmo sont autant de moments où ils retrouvent les émotions du passé sans que s'engage quelque chose au futur, démentant cruellement la lettre de jeunesse d'Olmo et la citation poétique en laquelle Manuela pouvait croire au début.
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Jean-Luc Lacuve, le 1er février 2026