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1939, quelque part dans le Midwest américain : Barbara Fowler, ancienne enfant prodige de la littérature et son mari, Richard, auteur à succès de romans à sensations, s’installent à la campagne. Ils engagent Martha, une domestique profondément religieuse qui les admire et qu'ils finissent aussi par admirer et aimer pour sa candeur, son empathie et la franchise de ses questions et ce en dépit ou peut être à cause de sa physionomie de grande brûlée.
Martha se dit très heureuse de ses employeurs qui sont gentils avec elle, la font asseoir à leur table et ne s'inquiètent pas trop de ses faibles dons, notamment en cuisine. son salaire, même si elle pense n'être qu'une bouchée de pain pour eux, est inespéré. Un jour qu'elle rentre avec eux des courses en ville, elle trébuche et Richard l'aide à ramasser ce qui est tombé par terre sans voir ce qui a effrayé Martha. Barbara le sait : elle a vu une silhouette humaine couverte de pilosité s'enfuir dans les bois.
Barbara s'absente de plus en plus du réel; sa dernière émotion qui l'y attache est le jour où Martha lui raconte son rêve celui où elle était transformée en pigeon et ne voulait pas être enfermée dans une cage. Richard lit le livre où elle explique dans un passage que son père remarqua qu'elle n'était pas une fille comme les autres lorsqu'elle lui raconta, à six ans, le roman qu'elle voulait écrire : celui d'une fille qui n'était pas là car elle rêvait de revenir dans son monde après que les nuages l'aient fait atterrir sur cette terre qui n'est pas la sienne. Martha lit les histoires de Richard que sa femme méprise. Martha y voit beaucoup de profondeur humaine et morale. Richard raconte à Barbara les potins de la ville où elle ne se rend plus; les massacres de poules et de moutons que l'on attribue à une créature à l'apparence humaine, couverte de poils. Richard n'ose pas en faire l'objet d'un récit et ce d'autant plus quand c'est un petit garçon de dix ans qui disparaît bientôt et dont on attribue l'enlèvement à la mystérieuse créature. Barbara dit à Martha que Richard la désire ; Martha est gênée, elle ne sait pas répondre à ces plaisanteries.
Un jour d'orage, Martha est seule à la maison et s'habille des robes de Barbara. Richard rentre à l'improviste et la découvre ainsi. Ils attendent tous les deux avec inquiétude le retour de Barbara. mais celle-ci, perdue dans ses pensées, reste couchée au bord du fleuve, sans chaussures, sous la pluie et à même le sol boueux et demande aux nuages de la ramener dans son pays puisqu'elle n'est pas là. Le désir monte entre Martha et Richard qui lui demande de revêtir à nouveau les habits de Barbara.
1940. Martha raconte qu'il sont fait l'amour deux fois cette nuit-là, une fois passionnément à même le sol puis une autre fois plus doucement dans le lit. Barbara n'est pas revenue à la maison. Peut-être est-elle partie en Europe. Martha vit avec Richard et parfois elle va en ville avec les habits de Barbara suscitant les regards étonnés des villageois. Elle va chez le prêtre et lui demande après l'avoir récité quel est le sens du Cantique des cantiques. Heureuse de cette provocation, elle déclare avoir perdu la foi. mais elle a aussi perdu un peu foi en Richard. Il écrit dorénavant des histoires policières et de science fiction moins intéressantes que ses romans fantastiques travaillés par l'éthique.
Les idées principales du film ont été inspirées au réalisateur par l’étude des trois spécimens, une humaine, un animal, une plante. Elles sont mentionnés sur le memento “in memoriam”qui apparaît à la fin du film. Ce sont une écrivaine : Barbara Newall Follett, romancière réelle disparue mystérieusement en 1939 (et modèle du personnage de Barbara) ; un animal : le dernier pigeon migrateur mort en 1914 (et modèle du personnage de Martha) ; une plante : La Thismia americana, observée à Chicago en 1914 puis disparue sans laisser de trace quand la biologiste à l'origine de sa découverte est revenue deux ans plus tard. La disparition, l'éphémère de la condition humaine étendue au cosmos et aux flux de conscience est ainsi le projet ambitieux du film.
Pour cela, le réalisateur et son directeur de la photographie, Barton Cortright ont créer le style visuel particulier du film afin de créer un flot continu d’images qui se fondent les unes dans les autres, soulignant la fluidité des voix off des trois narrateurs qui agissent telles les flux de conscience de Virginia Woolf et permettent au spectateur de se perdre dans les pensées des protagonistes comme dans les images.
L'image est principalement produite par l'objectif d'un appareil photographique grand format sur une plaque de verre de 4x5. Celle-ci est enregistrée depuis l'arrière par une petite caméra numérique de cinéma équipée d'un objectif macro. La caméra numérique n’est donc là que pour enregistrer les images créées par l’appareil photo grand format. Quelques filtres sur l'objectif principal sont utilisés, mais la texture dominante de l'image résulte essentiellement de la projection sur le verre.
Ce dispositif produit des images délicatement texturées, mais il faut aussi composer avec les limites de ce dispositif. La profondeur de champ est très faible. Surtout un écart très important entre l'exposition au centre et dans les coins de l'image produit un effet d'obscurcissement de l'image du centre vers la périphérie d'environ six diaphragmes. Il faut ainsi éclaircir constamment les coins pour éviter qu'ils ne deviennent complètement noirs, essayer de les maintenir plus lumineux que le centre afin de créer un certain équilibre.
Les longs fondus enchaînés entre deux plans s'apparentent à des surimpression : un espace vide au cadrage est laissé afin d’éviter la confusion et permettre aux deux images de se fondre et d’en créer une nouvelle en se superposant.
L'effet de flou autour du centre lumineux de l'image répond aux contours flous des relations naissantes et évolutives entre ces personnages. Graham Swon donne à éprouver les sentiments à travers les fondus enchaînés exacerbant les sensations des différents personnages pour se fondre dans un continuum cosmique, ce que figure par exemple le panoramique circulaire autour de Martha et Barbara lorsque la première révèle à la seconde son rêve d'un pigeon voyageur volant pour la première fois et tentants d'échapper à la cage où l'on veut l'enfermer sur la bande sonore envoûtante composée par Rachel Evans qui fond les personnages dans un champ de blé et dans le ciel avant de se résoudre dans un baiser impulsif.
Jean-Luc Lacuve, le 12 avril 2026.
Sources :