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Écrire la vie : Annie Ernaux racontée par
des lycéennes et des lycéens

2026

Avec des élèves et des professeurs de lycées autour des textes de Annie Ernaux. 1h30.

Lycée Jean-Monnet de Franconville (Val-d’Oise). "Il ne faut pas péter plus haut que son cul. Pourquoi le père dit-il cela", demande la professeure à un petit groupe de trois lycéens et deux lycéennes qui ont lu La place.. Son écriture plate permet de garder l'authenticité, une écriture intime, sans filtre. Sensation d'être un étranger dans sa famille où ne s'accomplissent que des actes de politesse comme se moucher discrètement ou parler bouche fermée. Les parents avaient déjà pu changer de travail ainsi pour les grands-parents savoir qu'on a une bonne note suffit, pas grand chose à dire de plus : "J'écris peut-être parce qu'on n'avait plus rien à se dire".

L'une des lycéennes du groupe veut bien lire un passage de L'événement, même si elle l'a trouvé choquant :" J’ai ressenti une violente envie de chier. J’ai couru aux toilettes, de l’autre côté du couloir, et je me suis accroupie devant la cuvette, face à la porte. Je voyais le carrelage entre mes cuisses. Je poussais de toutes mes forces. Cela a jailli comme une grenade, dans un éclaboussement d’eau qui s’est répandue jusqu’à la porte. J’ai vu un petit baigneur pendre de mon sexe au bout d’un cordon rougeâtre... j'étais une bête". "Ne pas oublier les choses me sont arrivées pour que j'en rende compte".

Lycée Lama-Prevot de Cayenne (Guyane). Trois lycéennes et un lycéen discutent de La Place. La figure dominante est la loi père, fier de son patois. Il veut rester ce qu'il est. Déprécié pourtant par la narratrice :" Avec lui je m'amusais, avec elle j'avais des conversations". Le petit groupe se retrouve sur la plage, discutant de la même progression sociale depuis leurs grands-parents, leurs parents et eux-mêmes, au lycée désormais.

Lycée Félix Eboué de Cayenne (Guyane). Le professeur interroge une classe d'une vingtaine de lycéennes sur La Place que Annie Ernaux dit avoir écrit pour "venger ma race". Des lycéennes sont fières de leur créole haïtien dont elles connaissent quelques mots; refuse l'idée reçue qu'il ne serait pas adapté au langage amoureux. Si le créole haïtien a libéré le pays, il est bien capable d'exprimer l'amour.

Lycée Melkior-Garré de Cayenne (Guyane). Discussion en petits groupes sur Regarde les lumières mon amour et La place et L'événement. Après la classe, un lycéen se dit moins concerné que les lycéennes : l'avortement c’est une affaire de femme. Ses camarades lycéennes sont choquées qu'il ne parvienne pas à se mettre à leur place.

Lycée Jean-Jacques Rousseau de Sarcelles. La professeure a organisé un séminaire où une petite quinzaine de lycéennes et lycéens rendent compte aux autres des livres qu'ils ont choisi : Passion simple, La honte, L'évènement.

Pour Passion simple, l'une des lycéennes trouve que la narratrice a un peu abusé : si elle veut bien s'identifier à la passion, elle trouve qu'elle s'accroche trop à cet amour, c'est alors malsain ; elle a de la peine pour elle. Le lycéen du groupe est un peu gêné par les détails (garder son sperme sur elle) le confinement dans la chambre lui rappelle le Covid.

Pour La honte, il est trouvé excessif de consacrer trois pages à la description d'une robe alors que la tentative du père pour tuer la mère n'est pas développée. Le texte du Nobel revendiquant une écriture neutre objective plate est convoqué même si l'un des lycéens préfère bien davantage le romantisme de Hugo ou celui des Souffrances du jeune Werther. Intérêt de l'écriture neutre pour écrire comme elle pense.

Pour L'évènement, une des lycéennes se dit contente de vivre en 2026. Si elle avait eu l'occasion de vivre un avortement à cette époque, elle n'aurait su comme trouver de l'aide. Heureuse qu'il y ait moins de différences de classes sociales aujourd'hui. Opinion contestée par la fille du premier groupe qui trouve que les différences de classe s'affichent sur les réseaux sociaux avec plus de violence encore.

Lycée Claude Bernard de Villefranche sur Saône. Lycéen touché par le récit de L'autre fille car dans sa famille aussi il y a un secret qu'il a découvert tout seul dont il n'a pas parlé à ses parents et pour lesquels il éprouve de la rancune. Les lycéennes à côté de lui ne savent pas bien s'il s'agit de la rancune par rapport à sa sœur. La professeure repart du début du texte, la description de photos d'Annie et sa sœur qu'elle croyaient la même personne. Les lycéennes disent avoir été un peu perdues dans le texte avec des personnages dénommées Cousine G , cousine C. Dureté de sentir que sa sœur décédée était la préférée et de la phrase "Il a fallu que tu meurs pour que je vienne". Une lycéenne déclare avoir mauvaise conscience d'avoir répondu à sa mère qu'elle ne souhaitait pas avoir de frère quand elle lui a dit avoir perdu un enfant avant elle. Elle l'accompagne dans son chagrin mais n'est pas sûre de répondre à sa demande de prénommer son premier enfant de celui du frère décédé.

Mémoire de fille. Perte virginité, naïve d'abord choquante ensuite. Lu par trois jeunes lycéennes successivement qui jugent qu'il y a viol car H. n'essaie pas de la comprendre. Elle déclare qu'elle voudrait être ailleurs. "Si elle pouvait, elle pourrait partir". Pour la fille de 58 ne reste que l'option de rester. La professeure trouve ainsi la situation plus ambiguë, plus complexe avec le désir d'être dévirginisée. Elle parle de son désir, pas comme une victime.

La discussion se poursuit entre deux lycéennes dans la bibliothèque. Toutes les deux d'accord finalement sur le fait de viol en étant vu d'aujourd'hui.

Lycée Saint Sernin de Toulouse. Minute de silence en mémoire de Samuel Paty et Dominique Bernard. Discussions en petits groupes dans la classe. Passion simple, fiction à partir de Se perdre, journal publié plus tard. Le femme gelée, sincèrité de se dire malheureuse d'avoir un enfant. Un lycéen n'aime guère Ce qu’ils disent ou rien et ses réflexions qu'il trouve naïves, celles d'une gamine de quinze ans. Sa camarade lui conseille de lire Les Années.

La même et sept autres lycéennes dans un parc expriment leur proximité avec les textes, des formules qu'elles n'ont pourtant pas entendu "Mammouth écrase les prix" et combien, comme Annie Ernaux, leurs parents les énervent parfois. Écrire parce que les images disparaîtront.

Lycée Jacques Prévert de Saint-Christol-lez-Alès (Occitanie). Six lycéennes avec leur professeure. De Passion simple elles retiennent les rôles prédéfinis alors entre homme et femme. Les sujets de l'avortement ou de sexualité sans être tabous sont encore trop peu discutés en famille. Une lycéenne s'est débrouillée seule pour une pilule du lendemain. Dans Le jeune homme, elle se se livre, se donne. Réussir à passer autre chose. La honte, écrire des livres sur des choses qu'il est impossible de parler.

En attendant le bus, un groupe de lycéennes amies discutent. L'une d'elle se dit heureuse que tout soit éphémère. Aujourd'hui cela la change du fauteuil où elle est restée un mois après s'être cassé le bassin. Elle va revivre avec le printemps.

La lycéenne qui s'était montrée la plus déterminée dans sa lecture reste la dernière après qu'elle ait proposé la lecture de Les armoires vides et Occupation à son amie avant qu'elle parte. Elle est interrogée par Claire Simon, manifestement séduite. "Plus jeune l'écriture, c'était beaucoup". Elle admire la charge puissante des textes d'Annie Ernaux, chaque phrase qui sonne comme un titre, un film. Écrire la vie. 

Le titre du film, Ecrire la vie, rend compte à la fois de l'écriture d'Annie Ernaux dans ses nombreux romans, surtout ici La femme gelée (1981) La place (1983), Passion simple (1992), L’évènement (2000) Les année (2008), L'autre fille (2011) et Mémoire de fille (2016). Mais il saisit aussi combien les jeunes filles et quelques rares garçons comprennent qu'il est possible de faire de l'art avec la vie. L'effet immense que ces récits ont sur les lycéennes se marque par leur implication dans la lecture d'extraits souvent très dense humainement qui s'accompagnent de réflexions et de pensée sur leur caractère émancipateur et parfois même incitateur à écrire, pour elles-mêmes ou même faire œuvre d'art.

L'effet émancipateur va jusqu'à conduire certain à livrer des situations traumatisantes, tues dans leur famille jusque là : adoption cachée, frère mort avant la naissance, pilule du lendemain, bassin cassé pour avoir sauté d'une fenêtre. Il s'agit moins d'une confidence que d'un fait dont l'écriture d'Annie Ernaux a montré qu'il pourra être dépassé, appréhendé, compris et partagé. Cerner les faits, dire les faits et écrire pour réfléchir sur ce qui s'est vraiment passé en percevant mieux dans quel contexte sociologique il s'est produit, c'est souvent ce qui ressort de ses textes.

Genèse.

L'émission La Grande librairie a commandé un film autour d'Annie Ernaux à Claire Simon. Celle-ci ne voulait pas refaire le portrait d'une femme autrice par une autre femme réalisatrice comme l'avait très bien réalisé Michelle Porte dans Les mots comme les pierres – Annie Ernaux écrivain (2008). Dans la mesure où Annie Ernaux est au programme du lycée, Claire Simon a proposé d'aller voir directement dans les classes comment son œuvre était accueillie. Les enseignants intéressés l'ont alors contacté par mail. Le principe étant d'avoir toujours la même durée de tournage : une seule journée par lycée, un cours, en fait. Seule exception à Saint-Christol-lez-Alès, où elle est retournée pour parler avec les élèves après, sans la professeure, et qui est la formidable conclusion du film.

La caméra est placée au centre pour ne pas prendre le point de vue du professeur : d'ailleurs, les enseignants essayent de casser le système des places, de l'estrade, en mettant les tables en rond. Ce qui était intéressant, c'est d'avoir le plus de classes différentes, comme si elles étaient tirées au hasard. C'est une manière différente des autres films de Claire Simon qui se concentrent sur un seul lieu notamment sur des écoles en tant que lieux : Récréations (1992), Le Concours (2016), Solitudes (2018), et Apprendre... (2023).

Jean-Luc Lacuve, le 6 octobre 2026

Source : CNC : Claire Simon filme Annie Ernaux au lycée dans le documentaire « Écrire la vie »

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