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In another country

2012

Festival de Cannes 2012 (Da-reun na-ra-e-suh). Avec : Isabelle Huppert (Anne), Yu Jun-sang (Le maître nageur), Kwon Hye-hyo (Jong-soo), Jung Yumi (Wonju), Youn Yuh-jung (Park Sook), Moon Sori (Kum-hee), Moon Sung-keun (Mun-soo). 1h29.

ans une résidence de vacances de la station balnéaire de Mohang-ni, au sud-ouest de Séoul, la jeune Wonju reproche à sa mère, Park Sook, de les avoir ruinées en se portant caution pour son oncle, le beau-frère de sa mère, un lâche qui a seulement promis de se rendre bientôt à la police. Park Sook est venue à Mohang-ni pour échapper aux créanciers. Elle espère en repartir d'ici deux jours. En attendant, Wonju, étudiante en cinéma, écrit un scénario pour se délasser de son stress. C'est l'histoire de Anne...

Anne est une réalisatrice française célèbre venue se délasser deux jours dans la station balnéaire de Mohang-ni avec son ami coréen, également réalisateur, Jong-soo. Kumhee, la femme enceinte de ce dernier, les accompagne. Elle se révèle immédiatement jalouse à la fois de la jolie Wonju, qui loue la résidence, et de Anne. Ils partent se promener sur la plage et remarquent un dangereux éclat de bouteille de soju et, un peu plus loin, un beau maitre-nageur qui sort de l'eau. Jong soo sur le balcon de la villa rappelle à Anne qu'ils échangèrent autrefois un baiser lors d'un festival à Berlin. Il est déçu qu'Anne tarde à s'en rappeler mais voudrait qu'ils ne soient qu'amis maintenant que sa femme est enceinte. Il semble encore plus déçu qu'Anne ne fasse aucune difficulté pour n'être que son ami. Mais ils sont bientôt appelés par Kumhee qui se plaind d'atroces douleurs au ventre, sans doute suscitées par sa jalousie envers son mari dont elle a constaté l'absence. Anne les laisse donc seuls et décide d'aller se promener.

Anne croise Wonju qui lui confie un parapluie, fait quelques pas avec elle et lui promet un but de promenade. Anne prend ainsi le chemin de droite vers la plage et revoit le maitre-nageur qui finit par comprendre qu'elle cherche un phare et que non il ne sait pas où il est. Comme il fait froid, il l'entraine vers sa tente, plantée près des sanitaires de la plage. Anne y entre et il compose pour elle une chanson. Il la raccompagne ensuite chez elle et lui dit être employé le soir comme homme à tout faire dans la résidence de vacances.

Le soir, Anne remercie ses hôtes, Jong-soo et Kumhee. Le premier boit trop, ce qui le rend trop affectueux envers Anne et suscite la jalousie de Kumhee. Surgit le maître-nageur qui veut absolument faire entendre sa chanson maintenant terminée à Anne. Son insistance indispose Jong-soo et Anne refuse de le suivre.

Au matin, Jong-soo déclare à Anne qu'il l'aime. Elle le repousse gentiment et le laisse rejoindre sa femme. Elle cherche la tente du maitre-nageur qui lui propose à nouveau d'entrer dans sa tente. Elle refuse en lui laissant un mot qu'il devra lire après son départ. L'anglais du maitre-nageur est trop hésitant et il n'arrive pas à déchiffrer le sens du message d'Anne

Wonju, écrit dans son scenario que c'est sur le mot beau mal écrit, le "b" prenant la forme d'un "p" que butta le maitre-nageur. Et elle poursuit avec une nouvelle histoire...

Anne, femme d'un français cadre supérieur dans l'industrie automobile, est venue rejoindre son amant à Mohang-ni. Selon les instructions de celui-ci, Mun-soo, elle a loué une chambre et l'attend. Mais Mun-soo, réalisateur coréen à la réputation montante, lui téléphone pour lui dire qu'il arrivera en retard car il doit s'entretenir avec une actrice qui repart le soir même pour l'Australie. Il n'arrivera que vers 15h00.

Il fait beau et Anne décide d'aller se promener. En sortant, elle croise, Wonju avec qui elle fait quelques pas avec elle et lui promet un but de promenade. Sur le chemin Anne s'amuse à imiter le cri des chèvres car elle en a repéré deux dans un champ. Elle prend le chemin de gauche et arrive devant un petit phare qu'elle trouve beau...beau... beau. Surgit alors Mun-soo qui la surprend : il lui avait fait croire à un retard pour savoir si elle tenait à lui. Ils s'embrassent. Anne est assise devant le petit phare qu'elle trouve beau... beau. ..beau. Un inconnu la surprend. Elle s'enfuit et court à petits pas chercher la protection d'un maitre-nageur encombré de paquets. Anne est rentrée chez elle et dort.

Anne se réveille, Mun-soo lui annonce pas sms qu'il ne viendra qu'à 18 heures. Dehors le temps est gris et, lorsqu'elle demande son chemin à Wonju, elle lui demande aussi un parapluie qu'elle s'empresse de glisser sous une pierre quand le temps se fait plus ensoleillé. Elle regarde la plage où le maitre-nageur sort de l'eau sans lui parler. Survient alors Mun-soo. Ils s'embrassent, elle le gifle puis le gifle encore. Ce n'était qu'un rêve. Anne dort toujours.

Mun-soo arrive enfin. Il est reconnu par Wonju qui l'a vu à la télévision. Elle lui montre son appartement à côté de celui loué par Anne. Dès qu'elle est partie, Mun-soo frappe à la porte d'Anne. Comme elle ne répond pas, il l'appelle sur son portable. C'est le maitre-nageur qui lui répond. Il a trouvé le portable d'Anne par terre et repose de lui rendre quand elle viendra le chercher dans sa tente au bord de la plage. Mun-soo est furieux de ne pouvoir joindre Anne. Il frappa sur la porte Anne ouvre. Mun-soo lui indique qu'elle a perdu son portable. Ann est inquiète. Elle a peur que son mari, l'appelant, découvre son escapade. Ils partent chercher le téléphone. Mun-soo exige qu'Anne le suive à distance car il ne veut pas être surpris en sa compagnie et craint qu'une photo postée sur internet de révèle l'adultère qu'il commet. La tente du maître-nageur est vide. Mais ils récupèrent le téléphone dans la tente. En revenant Anne, toujours derrière Mun-soo rencontre le maître-nageur sur la plage et discute avec lui. Au restaurant, Mun-soo lui fait une scène parce qu'il est jaloux du maitre-nageur. Anne lui avoue sans vergogne le désirer. Il s'excuse.

Anne vient d'être quittée par son mari, cadre supérieur dans l'industrie automobile, qui est parti vivre avec sa maitresse coréenne. Pour se consoler, elle se rend à Mohang-ni avec une amie, Park Sook qui enseigne le folklore coréen à l'université de Jeonju. A côté de l'appartement qu'elles louent se situe celui de Jong-soo et Kumhee, sa femme enceinte. Jong-soo les invite pour le barbecue du soir.

Anne accompagne Park Sook dans un sanctuaire bouddhiste et prie. Anne est admirative et s'essaie à la prière. Elle se sent fragile et voudrait rencontrer un moine thibetain pour lui poser des questions. Aucun n'est disponible et Park Sook lui promet de faire venir pour elle demain un moine de ses amis.

Le soir lors du barbecue, Jong-soo et Anne boivent beaucoup, ce qui déplaît à Kumhee.

Le matin, Jong-soo déclare sa flamme à Anne et lui propose de lui montrer quelque chose en contre-bas de la maison. Il l'amène dans les marais et est sur le point de l'embrasser lorsque survient Kumhee qui se met en colère.

Le moine arrive répond par des tautologies aux angoisses de Anne qui exige de lui le cadeau de son stylo Mont-blanc. Le moine ne se sent pas capable de refuser ce qui chagrine Park Sook qui le lui avait offert.

Anne s'enfuit et erre sur la plage en se saoulant. Elle retrouve le maitre-nageur qui la conduit dans sa tente. Elle y entre et ils font l'amour. Craignant qu'Anne ne se suicide, Park Sook et le moine sont partis à sa recherche. Il contournent la tente du maitre-nageur sans soupçonner qu'Anne y est. Celle-ci est reveillée par les ronflements du maitre-nageur et sort de la tente. Elle retrouve sous une pierre le parapluie que la seconde Anne avait abandonné là et s'en va, parapluie ouvert, le long de la route.

De film en film, on ne sait plus qu'admirer le plus chez Hong Sang-soo : l'apparente nonchalance du récit, son recours désinvolte au zoom, ses variations sur un thème avec bifurcations et répétions ou la grandiose humanité et la subtilité psychologique dans lequel, in fine, tout cela finit par baigner. Tout est tellement gracieux : les couleurs, les décors en général, l'aisance des acteurs que l'on rit et ne perçoit qu'après coup les pistes subtiles qu'Hong Sang-soo nous propose pour relier, sous une psychologie frémissante et angoissée, les trois parcours de Anne.

Wonju et les trois Anne

Dans un pays qui n'est pas le sien, Anne, une femme qui n'est à la fois ni tout à fait la même ni tout à fait une autre, rencontre aux mêmes endroits (son balcon, la plage, la tente), les mêmes personnes (un réalisateur avec femme présente ou non, une gentille et jeune logeuse, un maitre-nageur) qui lui feront vivre à chaque fois une expérience inédite.

Le tout est précédé d'un prologue dans lequel intervient la jeune Wonju, scénariste et étudiante en cinéma, angoissée par la situation financière dans laquelle l'a placée sa mère, trop confiante envers son beau-frère. Hong sang-soo donne l'impression de boucler son histoire, notamment en faisant reprendre à le troisième Anne le parapluie abandonné lors de la seconde escapade de la seconde Anne. Il abandonne pourtant sa situation initiale sans, apparemment, chercher à la résoudre. La désinvolture n'est pourtant qu'apparente car Wonju est loin d'être une instance narrative abstraite. Son rôle ne se réduit pas au personnage secondaire de loueuse qu'elle se donne dans les trois histoires. Ce sont ses émotions qui viennent affleurer dans les réactions d'Anne. Ce sont ses désirs, ses répugnances et ses enthousiasmes de créatrice qu'elle soumet aux trois variations de son personnage.

Le danger supposé de la plage, le besoin de protection du maitre-nageur, la méfiance envers les hommes coréens, la répugnance à payer ses notes de téléphone, l'ignorance des beautés du coin (l'un des plus touristiques de Corée à proximité d'un parc national) en dehors du petit phare : toutes ces touches un peu absurdes sont drôles car plaquées mécaniquement sur des personnages qui semblent s'en arranger avec grâce, subtilité et disponibilité. Wonju rature parfois son texte notamment dans la seconde histoire, pliée en deux avec les deux sorties de Anne. La troisième histoire est probablement celle, où, un peu épuisée, elle se raconte le plus, notamment en faisant intervenir un personnage assez proche sans doute de sa mère. C'est du moins ce que laisse supposer le fait qu'il soit interprété par l'actrice qui joue sa mère dans le prologue.

No fucking/ fucking (pardon !)

Que Wonju soit étudiante de cinéma et Jong-soo et Mun-soo réalisateurs, permet aussi à Hong Sang-soo de poursuivre sa description peu reluisante des relations amoureuses dans les milieux du jeune cinéma d'auteur. Pour peu glorieuses et peu franches et cocasses (le baiser, raté de peu, dans le marais) qu'elles soient, ses relations n'en possèdent pas moins un sceau de vérité qui en fait la saveur. Il est probable que sous les histoires de Anne, ce qui travaille le plus Wonju soit son désir pour le maître-nageur (le phare, petit, en est sans aucune doute une métaphore aux multiples et charmantes interprétations). L'alternative la plus probable pour elle est de savoir si oui ou non elle parviendra à séduire et coucher avec le beau maitre-nageur.

Les films à bifurcations de destins sont déjà quelques uns depuis Le hasard (Kieslowski, 1983). Smoking/ no smoking en est la réussite la plus marquante. Resnais montre classiquement que d'infimes variations de choix peuvent conduire à des destins différents. Mais c'est en reprenant les mêmes phrases de dialogues et des lieux identiques qu'il parvient à montrer que les possibles d'un personnage ne se limite pas au seul choix que lui propose la vie. Beaucoup moins réussis sont les films où l'on nous propose trois actions différentes avec des personnages qui finissent par ne plus rien avoir de semblable entre eux. Non pas que cette possibilité ne soit pas humainement aussi probable que l'autre mais parce ce que le spectateur se trouve devant trois courts-métrages dont il ne tirera pour conclusion que nous ne sommes que peu de chose face au destin.

Toute en gardant l'humour dévastateur de toute lourdeur psychologique dont fait preuve Resnais, Hong Sang-soo se garde pourtant de tracer un destin à son personnage. Wonju-Anne, encore bien peu déterminée par rapport à la vie, s'est finalement libérée d'une part de ses angoisses et son personnage fragile s'en va assumer l'avenir avec un optimisme modéré, silhouette fragile le long d'une route, tel Charlot à la fin des Temps modernes.

Jean-Luc Lacuve le 23/10/2012

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