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Un universitaire américain, Rowland, a écrit un article sur "la fake démocratie" russe qu'il croit largement inspiré par Vadim Baranov, autrefois surnommé le mage du Kremlin et dont beaucoup ont perdu la trace depuis qu'il a été éloigné du pouvoir. A son arrivée à Moscou pour ses recherches, Rowland à la surprise d'être invité par Vadim. Aussi intéressé qu'un peu inquiet, il est conduit dans sa grande maison silencieuse en pleine forêt et en plein hiver. Vadim reconnaît que Rowland a compris des choses dans son article mais qu'il est loin de connaître la vérité. Il lui raconte son histoire.
Russie, dans les années 1990. L’URSS s’effondre. Dans le tumulte d’un pays en reconstruction, Vadim Baranov, trace sa voie. Il revend des appareils électroménagers et s'enrichit rapidement. Il dirige une troupe de théâtre et rencontre Ksenia, une performeuse d'avant-garde aussi énergique que désabusée, qu'il séduit.
Son ami Dimitri Sidorov a choisi une autre voie, celle d'arnaques de plus en plus grosses jusqu'à créer la première banque privée de Russie. Dimitri tombe aussitôt amoureux de Ksenia qui succombe aussi au train de vie luxueux et débridé qu'il lui offre. Vadim doit se rendre à l'évidence qu'il n'est plus aimé et rompt. Il rend visite à son père, mourant à l'hôpital. Il lui dit vouloir faire partie du monde nouveau qui s'offre à la jeunesse russe.
Baranov quitte ainsi le théâtre pour la télévision. Il devient producteur à succès avec des programmes frivoles. Il est invité régulièrement chez Boris Berezovsky, le richissime directeur de la chaîne et un soir il lui propose de faire partie de l'équipe réduite chargée de la communication de Boris Eltsine qui a succédé au trop terne Gorbatchev et son verre de lait depuis 1991. Berezovsky avait approché Eltsine lorsqu'il était encore capable de jouer au tennis mais c'est maintenant un cadavre ambulant qu'il faut attacher à sa chaise pour qu'il anone un discours, si mauvais qu'il est doublé par d'anciens discours en play-back.
Boris Berezovsky et les oligarques cherchent un successeur à Eltsine. Ils doivent trouver pour cela un premier ministre qui prendra de facto la place du président en cas de démission ou d'empêchement. Leur choix se porte sur Vladimir Poutine, directeur des services de renseignement, le FSB. Poutine est réticent. Il aime son métier et ne se croit pas homme de pouvoir. Vadim lui fait valoir qu'il pourrait incarner "la verticale du pouvoir" face à l'horizontalité constatée depuis la conversion au capitalisme et à une culture occidentale qui ont été de pair avec une paupérisation de la population. Autant de facteurs qui nourriront l’adhésion du peuple à Vladimir Poutine.
Le 31 décembre 1999 Eltsine démissionne et Poutine devient président. Pour emporter l'adhésion, Poutine doit se montrer fort, les attentats de Moscou attribués à des terroristes Tchétchènes sont l'occasion de déclencher la deuxième guerre en Tchétchénie. Le message de fermeté du 1er janvier aux troupes marque les esprits .
Poutine est encore novice en matière de communication. Il ne fait rien pour sauver les survivants du sous-marin Koursk en 2000 et n'intervient auprès des familles que très tard et sous la pression de Vadim et Boris Berezovsky. Celui-ci montant une collecte pour les familles, il est mis en garde par Poutine et se voit exclu du jeu politique et contraint à l'exil.
Pour l'élection présidentielle, ce sont les oligarques qui sont mis en pâture à la rage du peuple à commencer par Dimitri Sidorov qui s'apprêtait à vendre la compagnie de pétrole Russe aux Américains. Poutine le soupçonne de consacrer ce trésor de guerre pour le renverser aux prochaines élections. Il est arrêté et emprisonné.
Vadim se rend chez Berezovsky sur la côte d'azur lui demandant d'être prudent sur ses critiques du régime de Poutine. Il n'accède pas à sa demande de remettre une lettre de supplique à Poutine pour rentrer d'exil. En partant, Vadim rend visite à Ksenia qui possède un yacht amarré à Port Antibes.
Vadim organise les jeux de Sotchi mais ne peut rien contre la révolution orange qui pousse les Ukrainiens dans le camp occidental.
Il rencontre Edouard Limonov dont il retire que la jeunesse, quelque soit ses convictions à besoin de défendre une cause et quelles peuvent être fédérées. Il engage ainsi Alexandre Zaldostanov, le président d’un club de motards pour participer à l’annexion de la Crimée ou encore Evgueni Prigogine, restaurateur ami de Poutine qui fonde un réseau de propagande politique sur internet. Vadim lui propose la stratégie du fil de fer : semer le chaos en Europe en nourrissant et contrôlant la rage des citoyens connectés qui tordent le fil de la raison en tous sens jusqu'à le casser.
En 2014, Vadim est mis sur la liste noire des américains et des européens. Ne pouvant plus voyager, il est écarté du pouvoir. Seule Ksenia qui attend leur enfant, lui reste proche.
Cinq ans plus tard, après s’être retiré dans le silence, Baranov accepte de parler. Il est abattu aussitôt après.
Ce Mage du Kremlin est l'adaptation par Olivier Assayas, aidé de l’écrivain Emmanuel Carrère, du best-seller signé Giuliano da Empoli, ex-conseiller politique du président du conseil italien Matteo Renzi, converti à l’écriture de livres. Cette fresque politique accompagne trente ans d’histoire russe, depuis l’arrivée au Kremlin de Mikhaïl Gorbatchev jusqu'à l'invasion de la Crimée en 2014. Le narrateur est un personnage fictif, Vadim Baranov interprété par la star américaine Paul Dano mais inspiré par Vladislav Sourkov, véritable conseiller de Vladimir Poutine. Il est face au président russe interprété par Jude Law.
La production, voulant s'assurer de ventes à l'étranger a dû accepter de se plier à un tournage en anglais avec un casting international, au risque d’une certaine artificialité. Mais aucun acteur russe n'aurait accepté de toute façon de jouer dans un film ouvertement contre Poutine sous peine de terribles représailles.
Toutefois, et c'est sans doute le plus grave à mon avis, le film n'est pas si anti-Poutine que cela. Il fait l'éloge d'un dirigeant qui, une fois qu'il a compris le point de vue de Vadim, est clairvoyant quant à se réclame le peuple, fatigué du chaos de la perestroïka. Sont certes évoqués la guerre en Tchétchénie, son manque d'empathie avec les marins du Koursk, les fusillades dirigées contre les manifestants en Ukraine puis l'annexion de la Crimée. Mais sans contrepoint sur les milliers de victimes dû à l'esprit de conquête de Poutine qui aurait rendu le personnage bien plus écoeurant voir paranoïaque que l'idéologue sûr de lui qui est filmé ici.
Si le film a le mérite de nous proposer un cours d'histoire en accéléré, il est moins complexe et surtout plus froid qu'un article de wikipédia. C'est probablement parce qu'il adopte le point de vue de Vadim : un personnage en demi-teinte qui accompagne la dictature du tsar en se rassurant de n'être qu'un exécutant. Assayas semble presque plus intéressé par le drame sentimental (je t'aime, je te quitte, je te retrouve) qui se noue entre lui et Ksenia. Qu'une femme (aussi belle, intelligente et libre soit-elle) soit le contrepoint privilégié aux milliers et bientôt millions de morts générés par l'idéologie de Poutine dit à quel point le film aborde l'histoire par le petit bout, séduisant, de la lorgnette.