2007

Alex écrit sur un cahier chez son oncle dans une maison à Gearhart, au bord de la mer. Le titre sur la première page est "paranoid park", le skatepark le plus renommé et le plus malfamé de Portland. Ecrivant sur un banc près de la mer, il se souvient qu'à son copain Jared qui voulait l'y entraîner, il avait répondu : "On n'est jamais prêt pour paranoid park". Pourtant le lendemain ils s'y étaient rendu. Alex assis au bord de la piste s'était probablement contenté de regarder les skaters même s'il s'était vu évoluer sur la piste comme dans un rêve.

Un mois plus tard, on avait appelé Alex en plein cours par haut-parleur pour être interrogé une nouvelle fois par l'inspecteur Lu sur son emploi du temps des 16 et 17 septembre. Un homme est mort et on devrait pouvoir identifier son assassin avec les traces d'ADN recueilles sur une planche jetée dans la rivière à proximité. Alex se souvient être sorti soulagé de l'interrogatoire, d'avoir pensé à ses amis skaters se fichant des amandes des flics.

Chez son oncle, Alex continue son histoire. Le lendemain donc de la proposition de Jared, ils étaient allés au paranoid park. L'intérêt de Paranoid park c'est les jeunes qui s'y trouvent, clochards du rail, guitaristes punks, fondus du skate, drogués, laissés pour compte même si t'avais une famille pourrie t'en bavais pas autant qu'eux. Jared avait proposé de revenir le samedi, C'était un problème vis à vis de Jennifer. Elle devait sortir avec lui ce samedi et, étant vierge, elle voudrait coucher, cela deviendrait grave et sérieux. Il avait donc dis à sa mère qu'il irait coucher le samedi chez Jared pour aller avec lui à une expo le dimanche. Mais une fois arrivé chez Jared, celui-ci l'avait laissé seul pour un rancard sexuel avec une copine.

Alex était donc allé seul en voiture près de Paranoid park. Il aurait pu rester là toute la nuit à mater les filles et tout le reste. L'embêtant était qu'il commençait à penser à ses vieux, à son frère Henry qui vomissait dans un sac en plastique dès que son père appelait à la maison. Il pensait aussi à Jennifer qui était décidée pour deux. Scratch, un des habitués de Paranoid park Scratch, était venu lui demander sa planche. Il avait fait connaissance avec ses deux amis, Paisley, une jolie blonde et Jolt. il s'était tout de suite senti bien avec eux surtout avec Scratch qui lui avait proposé de "prendre un train"

Plus tard, il était rentré chez Jared et s'était changé de fringues, s'était endormi chez lui après avoir passé un coup de fil. Il se souvient aussi de la discussion avec Macy après sa rupture avec Jennifer. Il lui avait avoué qu'il lui était arrivé quelque chose. Ce qu'il n'avait pas avoué à Jennifer lorsqu'elle l'interrogea sur sa soirée du samedi. Il l'avait accompagné dans un magasin de mode. Plus tard, Jared s'était étonné de son changement de planche.

Alex rentre dans la maison de son oncle, relit les pages arrachées, allume la lumière et continue d'écrire. La première prise de conscience du meurtre fut donnée par la télévision. Alex trouva ensuite confirmation dans le journal.

Le lendemain du meurtre, Jared avait raconté son histoire sans intérêt à Corvallis l'université d'Oregon. Alors qu'Alex déjeunait à al cantine, les skaters avaient été appelé par haut-parleur chez le principal pour y être entendu par l'inspecteur Lu.

Son mensonge sur le fait qu'il n'ait pas été seul au Paranoid Park comme il en avait exprimé l'intention avec Jared avait été couvert par ses amis qui avaient affirmé à l'inspecteur qu'une telle aventure solitaire était beaucoup trop risquée pour des garçons de leur âge. Lu fait circuler une photo. Alex se souvient que c'est à ce moment que tout lui était revenu.

Effectivement ce samedi là, il avait emprunté la voiture de sa mère puis s'était rendu seul après le départ de Jared au paranoid park. En suivant Scratch, il avait un pris un train : s'était accroché à un train en marche près de la gare de triage. Un gardien les avait repérés. A coups de lampe, il avait essayé de faire lâcher prise à Alex qui s'était défendu en lui assenant un coup de skate sur la tête. Déséquilibré le gardien avait chuté sur la voie juste au moment où un train arrivait en sens inverse. Alex était retourné sur les lieux de la chute pour voir l'homme le corps sectionné, les boyaux à l'air le regarder avec plus d'incompréhension que de colère ou de souffrance.

Alex avait songé à se rendre, à plaider l'accident mais les conséquences qu'il prévoyait pour son jeune frère l'en avaient dissuadé. Il était rentré se changer, se doucher avait pensé téléphoner à son père puis avait lâché le téléphone pour s'écrouler et ne se réveiller le lendemain, la matinée bien entamée.

Macy et son amie Rachel l'avaient croisé au café où il cherchait des nouvelles de l'accident. Macy avait ironisé sur son prétendu intérêt pour les nouvelles sportives alors qu'il lisait un journal qui en était dépourvu.

Comme il le pressentait, sa petite amie, Jennifer voulait coucher. Il se laisse faire comme il s'était laissé draguer par elle. Jennifer confirme aussitôt sa joie de ne plus être vierge par un coup de fil hystérique à sa meilleure amie. Un peu plus tard, Alex lui dira qu'il n'a pas envie d'aller acheter des préservatifs, puis comme elle semble ne pas comprendre, il se décidera à rompre.

L'incompréhension de ses amis face à cette rupture ne le dérange guère. Macy semble l'avoir compris et alors qu'elle le tire, elle en vélo lui en skate, elle lui suggère de se libérer d'un poids trop lourd en écrivant une lettre où il se racontera sincèrement à quelqu'un. Ce quelqu'un ne doit pas être un professeur ou un parent plutôt un ami ou une amie, elle par exemple.

Alex suit le conseil. Les pages déchirées du cahier sont une lettre. Libéré de ce poids, il brûle la lettre comme Macy le lui avait conseillé.

 

Contrairement aux films de la trilogie Gerry - Elephant - Last days où la mort est la figure centrale, le crime commis involontairement par Alex est ici le catalyseur d'une transformation. Alex va se libérer des contradictions qu'il subissait jusqu'à présent et tenter de réunifier une vie brisée en plusieurs morceaux.

La figure grotesque et horrible du gardien coupé en deux est à l'image de la vie d'Alex dont la famille est séparée comme sont séparés sa vie entre l'école et le skate, entre Jennifer et Macy. Le meurtre que Gus van Sant montre symboliquement au milieu du film, à la 43ème minute d'un film qui en compte 81, sépare le film en deux. Une première partie construite autour de l'enfouissement du souvenir et une seconde axée sur le cheminement vers la libération de ce qui l'oppresse.

Comme dans La fureur de vivre, film majeur sur l'adolescence, la transformation est acquise au prix d'une mort, le jeune Platon dans le film de Nicholas Ray, le gardien dans le film de Gus van Sant. Paranoid Park reprend la problématique déjà travaillé dans My own private Idaho et Will Hunting du dépassement d'un refuge dans une marginalité sympathique mais sans issue vers une transformation rendant possible l'age adulte. Si le crime est un catalyseur, la réaction qui conduit à la libération et l'unification d'Alex est composée de l'amour de Macy mais aussi d'un processus créateur en l'occurrence l'écriture d'une longue lettre. Et Gus van Sant ne va cesser d'accoler dans une image cristal, d'une part image ou son réel et, d'autre part, image ou son virtuel pensés ou ressentis par Alex.

Rebel without a cause

Dans le titre original du film de Nicholas Ray, c'était moins le personnage interprété par James Dean qui était un rebelle que le jeune Platon qui, abandonné de ses parents, cherchait entre Jim et Judy une famille de substitution. Alex est ici un adolescent qui tente de se trouver une famille d'élection au sein de la communauté des skaters.

Très nettement en manque de figure de l'altérité avec un père et une mère absente, une petite amie qu'il subit plus qu'il aime et un ami qui l'abandonne dès qu'il s'agit de baiser, il reste enfermé en lui-même. Il voit les skaters comme une possible famille de substitution. En attendant Paranoid Park constitue un univers mental coupé du monde réel, une évasion. Les deux premiers flash-back sur Paranoid Park filmés en super8 sont des images mentales, où Alex rêve sa prestation idéale. Les jeux de regards, la position assise, identique au début et à la fin de sa prestation, la musique planante, les ralentis et le bruit sec du retour à la réalité de son ami Jared qui, lui, a effectué un vrai tour de piste, une prestation probablement insignifiante, sont des marqueurs du rêve éveillé.

amorce du rêve (voir: dehors)
retour au réel (voir : paranoid)

Alex n'est pas prêt pour Paranoid Park, c'est à dire prêt physiquement à entrer dans le monde d'une adolescence dirigée vers le monde adulte, et il se contente donc de rêver sa prestation de skate car c'est bien lui, casquette et tee-shirt marron griffé de blanc, que l'on voit évoluer sur la piste.

Mais il devra aussi avoir une vie plus nette avec la séparation assumée de ses parents et sa propre séparation de la famille. Celle à qui il rêve sans encore le savoir est bien sûr Macy. Gus van Sant traduit cette attente avec un flash-forward. Lorsque Alex s'endort, épuisé après le crime accidentel, le raccord se fait sur la scène au café après sa séparation d'avec Jennifer, où Alex avoue qu'il lui est arrivé quelque chose :

"Au moins c'est clair, mes parents ont pris la décision de divorcer. Ces petits problèmes c'est que dalle la guerre en Irak.. Mais il y a autre chose en dehors de la vie normale ; en dehors des profs, des ruptures, des filles.. quelque part. En dehors il y a différents niveaux de choses. Oui, il m'est arrivé quelque chose."

 

Endormi le soir du samedi, Alex rêve de sa recherche de Macy qui aura lieu bien plus tard (voir: Macy)

Dans cette première partie où la chronologie est déstructurée pour faire apparaître la confusion des sentiments d'Alex, ce flash-forward est porteur d'une attente inconsciente. C'est encore tout baigné de cette confiance qu'Alex écrivant voit Alex marchant au ralenti et comme dans un rêve importuné par Jennifer à laquelle il ne raconte rien de son drame du samedi et qui l'entraîne dans une vie d'adulte, celle que avec ses costumes et ses tenues de soirée.

Jennifer : le stéréotype de la vie de couple bourgeoise (voir: Jennifer)

Dans My own private Idaho, Van Sant s'appuyait sur Shakespeare pour faire de Scott un personnage au parcours semblable à celui de Henry V acceptant l'âge adulte après s'être mis sous la protection d'un Bob-Falstaff. Cette transition vers l'âge adulte l'amenait aussi à rejeter Mike, sympathique narcoleptique rebelle sans cause et sans famille que le dernier plan semblait abandonner à une mort aussi douce que tragique. Dans Will Hunting, Will dépassait aussi la fraternelle communauté de marginaux pour assumer son destin d'adulte prêt à prendre les risques d'une histoire d'amour.

Cette histoire d'amour se fait timide avec Macy qui n'ose éffleurer sa main dans le métro et devra prendre tout son souflle pour ce placer in fine dans la lettre-solution qu'elle propose à Alex :

"Tu t'en fous garde là, envoie là, brûle là, l'essentiel est d'écrire une lettre. Après, tu te sentiras soulagé. Ecris à quelqu'un à qui tu peux parler, à qui tu peux te confier ; pas à tes vieux, ni à tes profs. Ecris à un ami, à moi."

Alex répondra positivement à Macy en terminant sa lettre : "Il est tard, Macy je m'arrête là". Mais il lui faudra un long chemin avant d'en arriver là.

 

Un processus d'enfouissement puis de libération

Dans la mise à plat de la recherche de la vérité que constitue l'écriture de la lettre-roman toute la première partie est constituée de séquences qui seront ensuite reprises de manière plus complète et dans un autre contexte sonore après la description du meurtre. La fameuse phrase "On n'est jamais prêt pour Paranoid Park" est d'abord énoncée off avant d'être dite in, le retour après l'accident meurtrier comporte une brève séance de douche reprise plus longuement par la suite dabs un environnement sonore de jungle équatoriale et le coup de fil au père se fait d'abord de manière partielle et sans le son.

La télévision puis le journal lui confirme ce qu'il avait tenté d'oublier comme il tente d'oublier la séparation de ses parents. Mais Alex s'enferme toujours à lui-même sans trouver le moyen d'en sortir.

"J'avais essaye d'oublié mais la photo a tout fait revenir". Ce n'est qu'après un retour sur l'écriture qu'Alex décrit enfin la scène de l'accident criminel dont il est responsable. La situation d'écriture est nouvelle, il est non plus sur le banc près de la mer mais dans la maison et reprend et réarrange les feuilles arrachées de sa narration.

Cette expérience traumatisante aura le mérité de déchirer la passivité dont il faisait preuve jusque là et le décidera à rompre avec Jennifer. Sortant de l'engrenage des parents absents (père halluciné qui quitte le domicile conjugal, mère trop faible pour pousser Alex à avouer, jeune frère qui vomit d'angoisse dans un sac) et d'amis superficiels, il saura, littéralement tiré hors de là par Macy retrouver un visage d'ange derrière les flammes du feu purificateur.

 

L'image cristal : connexion rapide entre le réel et le virtuel

Gus vans Sant affirme qu'utiliser le super 8 lui permet d'explorer "des territoires plus instables". les différences de texture de la pellicule sont redoublés par des durée de plans disparates (lent travelling avant de 3mn15 ou montage rapides de plans aux échelles très différentes) des vitesses de défilement allant du ralenti à l'accéléré et des musiques en apparente inadéquation avec les sujets (Juliette des esprits au générique et Amarcord rupture, 9eme symphonie sur corps mutilé, hard rock au ralenti I can help de Billy Swan dans les couloirs, Elliot Smith sur le feu de camp des plans très lents travelling) passage du flou au net (le père figure mal définie) différence d'exposition lumineuse, envahissement de la bande son par des bruits d'animaux et bien sur montage non chronologique

Ces choix peuvent être justifiés par des raisons formelles (super huit technique légère pour filmer les skaters sur leur planche) ou de circonstance (Doyle connu pour ses ralentis et skates très rapides plus esthétique de les ralentir)

La seconde séquence de rêve sera plus sombre, Alex skatant dans un immense tuyau bétonné.

Filmer depuis les impressions sensibles d'Alex ralentis comme dans éléphant, les moments d'émotions intenses (skates mais aussi marche dans les feuilles d'automne, ou soulagement après l'interrogatoire même si inquiétude il se retourne plusieurs fois) et l'accéléré comme ce qui dépasse sa perception (soit l'agitation du monde dans le générique soit l'affolent au moment où il jette la planche) la musique fait le lien entre les scènes I can help s'arrêtant après le début du long plan séquence pour marquer le début de l'interrogatoire alors qu'à la sortie The white lady loves you more de Elliott Smith raccorde le soulagement d'Alex avec les images de ses amis skaters de Portland

L'image très forte du gardien coupé en deux est donnée comme un symbole qui conduit à un vrai changement que Gus van Sant n'hésite pas à accompagner de la neuvième symphonie de Beethoven. Nous ne sommes pas dans la réalité mais dans l'écriture, le souvenir, le cinéma.

 

Jean-Luc Lacuve le 26/04/2008.

 

critique du DVD
Editeur : Mk2. Avril 2008
critique du DVD

Suppléments :

  • Préface de Luc Lagier (0h03)
  • Dans le labyrinthe (0h42)
  • Les coulisses du tournages (0h26)
  • Entretien avec Gus van Sant (0h13)

 

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Genre : Drame de l'adolescence
Avec : Gabe Nevins (Alex Tremain), Daniel Liu (L'inspecteur Richard Lu), Taylor Momsen (Jennifer), Jake Miller (Jared), Lauren McKinney (Macy), Grace Carter (La mère d'Alex), Scott Patrick Green (Scratch), John Michael Burrowes (Wilcox, l'agent de sécurité), Jay 'Smay' Williamson (le père d'Alex), Dillon Hines (Henry), Emma Nevins (Paisley), Brad Peterson (Jolt), Emily Galash (Rachel). 1h25.
Paranoid park
Voir : photogrammes
dvd chez Mk2