Le Dahlia noir

2006

Genre : Film noir

(The Black Dahlia). Avec : Josh Hartnett (Dwight "Bucky" Bleichert), Aaron Eckhart (Leland "Lee" Blanchard), Scarlett Johansson (Kay Lake), Hilary Swank (Madeleine Linscott), Mia Kirshner (Elizabeth "Betty" Short), Mike Starr (Russ Millard), Patrick Fischler ( Ellis Loew, le procureur adjoint), Fiona Shaw (Ramona Linscott), Rachel Miner (Martha Linscott), James Otis (Dolph Bleichert), John Kavanagh (Emmet Linscott), Richard Brake (Bobby DeWitt), Anthony Russell (Morrie Friedman), Jemima Rooper (Lorna Mertz), John Solari (Baxter Fitch), William Finley (George "Georgie" Tilden), Rose McGowan (Sheryl Saddon), Pepe Serna (Dos Santos). 2h01

Los Angeles, 1946. Bucky se prépare avant un match de boxe. Il se souvient. Quelque temps plus tôt, une bataille rangée où marins et zazous s'affrontent sous l'œil goguenard de la police. Lee, pour tirer un parti médiatique de cette affaire, arrête Dos Santos, un petit gangster, avec l'aide de Bucky qu'il avait déjà repéré comme boxeur.

L'intention de Lee est de faire organiser par ses supérieurs un match de boxe qui suscitera un engouement pour la police capable de lever des fonds pour améliorer le financement de celle-ci. Fonds qui seront encore plus sûrement levés en truquant le match. La police, Bucky et Lee misent donc sur Lee et celui-ci remporte le match. Bucky perd ses dents mais peut payer ses dettes, faire soigner son père débile et entrer comme inspecteur dans la prestigieuse section des "mandats" sous l'ovation de ses collègues.

C'est aussi pour lui l'occasion de rentrer dans l'intimité du couple de Lee et Kay. Ils déjeunent ensemble, vont au cinéma ou aux matchs de boxe et fêtent le nouvel an 1947.

Bucky s'aperçoit bientôt que Lee est déstabilisé en apprenant que Bobby de Witt, un petit truand, sortira bientôt de prison. Il est cependant pris par une affaire qui lui tient à cœur : coincer Nash, un gangster qui tabasse les veilles et viole les jeunes noires.

Alors qu'il planque avec Lee, celui-ci lui sauve la vie en le poussant au moment où la balle d'un gangster allait l'atteindre. Lee abat ce dernier, Baxter Fitch, qu'il avait déjà arrêté, et quatre autres truands. C'est alors que l'on découvre, juste derrière la planque, un meurtre horrible. Une starlette, Elizabeth Short, a été découverte atrocement mutilée, coupée en deux, éviscérée et défigurée par une entaille sanglante entre les deux oreilles.

Ce meurtre bouleverse Lee qui oblige Bucky à abandonner leur enquête sur Nash pour reprendre celle-ci. La police approuve cette attitude car toute la presse parle du meurtre du Dahlia noir (référence au Dahlia bleu qui vient de sortir et aux habits noirs que portait toujours la défunte) et compte sur ses meilleurs policiers pour la résoudre rapidement.

Se droguant alors qu'approche la libération de Bobby DeWitt, Lee se sépare de Kay pour travailler comme un forcené dans l'ancien appartement du père de Bucky. Il demande à celui-ci de réconforter Kay. Celle-ci voudrait partir avec Bucky mais il refuse. Elle lui dit, qu'autrefois elle se prostituait, pour Bobby et que c'est Lee qui la sauva de ses griffes en le faisant tomber pour un hold-up. Kay en déshabillée du haut d'un escalier, s'offre à lui. Il refuse mais découvre les marques sanglantes sur le dos de Kay que Bobby lui fit en lui incrustant ses initiales dans sa chair à coups de couteaux.

Bucky enquête seul sur le dahlia noir et interroge Sheryl Saddon la colocataire de Betty. Elle lui révèle qu'elle croyait tenir sa chance avec des bouts d'essai tournés avec un producteur de renom. Elle lui indique aussi avoir vu Betty et son amie Lorna Mertz en compagnie d'une femme plus âgée aux allures de garçonne.

Bucky enquête ainsi dans les bars lesbiens et y rencontre une femme fascinante vêtue comme un ange noir. Il a juste le temps de relever le numéro de la plaque minéralogique de sa voiture. Cette information lui révèle qu'il s'agit de Madeleine Linscott, la fille du magnat de l'immobilier de Los Angeles. Le soir suivant, lorsqu'il cherche à l'interroger, elle lui demande de vérifier avec précaution son alibi et l'invite à venir la chercher le lendemain pour sortir avec elle.

Le lendemain, Emmet Linscott l'invite à dîner car il est féru de boxe. La mère, droguée, hystérique, et Matha la sœur très délurée de Madeleine lui font un accueil détestable. Madeleine et lui se rendent ensuite dans un motel pour y faire l'amour. Madeleine lui révèle la face cachée des activités de son père : il se servait du bois pourri des studios de Max Sennett pour bâtir les maisons des bas-quartiers.

De son coté, Lee passe son temps au bureau à recevoir les multiples témoignages fantaisistes générés par la médiatisation de l'affaire du dahlia noir. Il fume beaucoup et a recourt à la pochette d'allumettes de Bucky pour allumer l'une d'elle juste au moment où se déclare une secousse sismique.

Par hasard Bucky arrête l'aguicheuse Lorna Metz. Interrogée, celle-ci déclare avoir tourné avec Betty un film pornographique lesbien. Lors du visionnage de celui-ci, Lee éclate d'une rage incontrôlable.

Son chef, le procureur adjoint Ellis Loew, exige qu'il s'excuse et écrive une lettre en ce sens aux pontes de la police. Le lendemain, Lee n'est pas là et Ellis Loew envoie Bucky le retrouver. En cours de route, celui-ci apprend la mort de Nash, tué après avoir décimé toute une famille. De retour dans les bureaux de la police, Bucky cogne Lee qui dit s'être puni lui-même en s'abîmant les phalanges.

En se rendant chez Kay, celle-ci lui raconte que le traumatisme de Lee provient de la mort de sa sœur lorsqu'il avait quinze ans. Elle lui apprend que Lee est parti dans un des immeubles de Morrie Friedman pour arrêter Bobby de Witt compromis dans une affaire de drogue.

Dans l'immeuble, Bucky arrête de Witt mais ne peut empêcher qu'il soit abattu par Lee du haut d'un escalier. Il aperçoit toutefois l'ombre d'un homme en train d'étrangler Lee. Frappé de stupeur ; il tarde à grimper sauver son ami. Pendant ce temps celui-ci a fort affaire avec l'étrangleur mais ne peut rien quand une mystérieuse silhouette s'approche munie d'un couteau. Lee, égorgé, entraîne avec lui l'étrangleur dans sa chute. Bucky, à mi-course dans l'escalier, ne peut que constater la mort de son ami dont le crâne vient se fracasser contre la fontaine. Il est lui-même brutalement assommé.

Quand il revient à lui, Morrie Friedman lui explique que c'est un homme à lui qui l'a assommé ne sachant qui il était mais qu'ils doivent se débarrasser maintenant du corps de Lee. Il est incinéré. Bucky annonce la mort de Lee à Kay puis raconte toute l'histoire à Russ, son patron, qui décide d'étouffer la disparition de Lee et de relancer en son hommage l'enquête sur le dahlia noir.

Le premier mercredi après la mort de Lee, Bucky déjeune chez Kay. Ils font l'amour sur la table. Le matin Kay s'est ouvert le pied sur un carrelage et Bucky découvre le magot que Lee planquait. Kay lui raconte alors que Lee, après avoir fait arrêter De Witt pour le braquage, s'était fait révéler la cache de l'argent par Baxter Fitch, le complice de Bobby. Ficht, devenu drogué, menaçait de tout révéler à De Witt et c'est pourquoi Lee l'avait abattu. Bucky comprend alors qu'il a été joué : ce n'est pas Nash que Lee et lui planquaient le jour de la découverte du corps du dahlia noir mais Ficht que Lee avait bien l'intention d'assassiner. Lee ne lui avait pas sauvé la vie comme il l'avait cru mais s'était servi de lui comme témoin de la fusillade qu'il avait lui-même déclenché. De rage, Bucky s'en vient chez Madeleine.

Au petit matin, Kay vient plaider sa cause chez Madeleine ; en vain.

Madeleine lui révèle toutefois qu'elle a fait l'amour avec Betty, excitée par l'idée de faire l'amour avec son double. Bucky voit alors se mélanger le film porno qu'il a vu et l'idée de Madeleine avec Betty.

Cette colère le pousse de nouveau dans la demeure des Linscott où Matha lui confirmera avoir été interrogée par Lee. Muni de renseignements, il file ensuite vers les constructions du programme immobilier de Linscott sous Hollywoodland.

Il y découvre le décor du film porno où jouèrent Betty et Lorna. Dans la grange à côté, il découvre une reproduction du tableau de L'homme qui rit, un matelas recouvert de sang et un étau sur lequel reste encore une touffe de cheveux qu'il prélève.

Bucky se précipite chez les Linscott où il trouve Madeleine et son père faisant le projet de partir en Ecosse pour échapper aux poursuites que le maire a engagé suite aux constructions défectueuses avec planches pourries et tuyaux de gaz défectueux.

Abatant successivement un vase Ming, une statue grecque et un lustre de cristal, Bucky exige une explication. Linscott explique que c'est Georgie, son ex associé devenu fou, qui a assassiné Lee puis Betty. Mais c'est finalement Ramona, la mère qui fournira une explication plus complète.

Lorsque Madeleine avait onze ans, son père, convaincu que sa ressemblance avec Georgie ne pouvait s'expliquer que par le fait qu'il soit l'amant de sa femme, le défigura du rictus de l'homme qui rit, tableau qui orne depuis sa maison et que Georgie avait fini par faire sien en le caricaturant dans sa cabane. Devenu fou, Georgie s'amouracha de Betty et laissa Ramona la tuer par haine envers sa fille aînée. Ramona se tire une balle dans la bouche.

En retrouvant sa boîte d'allumettes, Bucky comprend que Lee, le sachant sur la piste du dahlia noir, avait comprit tout l'intérêt d'interroger lui-même les Linscott à ce sujet. Toujours à court d'argent, le magot de De Witt s'amenuisant, il avait fait chanter le père. D'où les mains écorchées de Lee après la mort de Nash et sa pauvre explication d'une automutilation.

Bucky se fait confirmer cette hypothèse en allant chez les Linscott où Martha lui confirmera avoir été interrogé par Lee. Il file ensuite dans le motel où Madeleine a ses habitudes. Celle-ci le provoque lui rappelant qu'il a autant envie de lui faire l'amour que de la tuer ; autant envie de l'aimer que Kay. Refusant une nouvelle fois de ne pas choisir, Bucky l'abat froidement.

Il se rend ensuite chez Kay. Devant l'entrée sur-éclairée, Bucky hésite. Il se retourne et, dans un flash mental, voit un corbeau sur le corps mutilé du dahlia noir. Il se retourne vers Kay, la lumière redevient normale et Kay l'attire à l'intérieur d'un "Come inside" décidé.

Brian de Palma a repoussé à l'arrière plan l'enquête sur le Dahlia noir et la description ses mondes dépravés chers à James Ellroy pour privilégier la tragique marche vers la lumière que l'on trouve plus volontiers dans l'ensemble de ses films et dans L'homme qui rit, le roman de Hugo. Bucky comme Gwynplaine, le héros de Hugo, se trouve, lorsqu'il est transplanté dans un monde qui n'est pas le sien, confronté à des antithèses (beauté/difformité, pureté/perversion, pauvreté/richesse, bonheur/malheur) dont il sent si bien la réversibilité qu'il hésite à faire un choix.

Une adaptation fidèle à l'esprit du roman

De Palma a supprimé du prologue le premier paragraphe où Bucky s'exprime sur l'importance centrale qu'a eu pour lui le dahlia noir dont il est le seul à connaître toute l'histoire qui est l'objet du "mémoire" qu'il écrit et avec laquelle il s'est identifié : "En remontant dans le passé, ne cherchant que les faits, je l'ai reconstruite, petite fille triste et putain, au mieux quelqu'un qui-aurait-pu-être, étiquette qui pourrait tout autant s'appliquer à moi". Il a également supprimé l'objet central de l'identification : Bucky trahissant ses amis japonais, suspectés d'accointances nazies, afin de pourvoir entrer dans la police sans supporter les soupçons d'amitié nazie dont faisait preuve son père. Le principe du prologue avec prise en charge du récit par Bucky est pourtant bien maintenu par De Palma qui ouvre son film par le flash-back où Bucky se remémore ce qui l'a amené à cette soirée de match de boxe entre Feu et Glace. Le prologue n'est toutefois plus centré sur le Dahlia noir mais sur l'amitié de Bucky avec Lee et la rencontre de Kay. Autant d'éléments présents dans le roman mais inclus dans les premiers chapitres alors que le prologue du livre s'arrête à l'arrestation de Dos Santos. De Palma délaisse ainsi l'identification Bucky-Dahlia pour se réapproprier, comme créateur, hors diégèse, un rapport privilégié avec elle.

Si le Dahlia intéresse James Ellroy c'est parce l'enquête sur elle lui rappelle celle, bâclée, sur le meurtre de sa mère. Au travers du personnage c'est un lien personnel qu'il entretient avec elle. De Palma fait de même en prêtant sa voix, off, aux bouts d'essai qu'il fait tourner à Betty Short. Fidélité extrême à l'esprit du roman avec infidélité à la lettre puisque dans le roman, le Dahlia n'a justement jamais tourné de bout d'essai avec un réalisateur (le viseur- bijou lui a été offert par le réalisateur porno).

Les simplifications apportées au roman sont mineures et souvent réduites à la suppressions de personnages secondaires. L'explication de la névrose de Lee est plus développée dans le roman. Lee se reproche de n'avoir pas surveillé Laurie, sa petite sœur, le jour où elle s'est fait enlever. Il était jaloux de l'attention que lui portait son père et avait relâché sa surveillance. La quête du criminel du Dalhia est un rachat et moins une névrose comme dans le film.

La Lorna Mertz du film est la Linda Martin / Lorna Martilkova du livre. Avec elle, Betty fréquentait les bars lesbiens. Bucky trouve sa piste chez Loretta Jeneway, l'actrice habillée en égyptienne, qui l'envoie dans un dortoir collectif avec Marjorie Graham comme principale piste.

Disparition des policiers Koenig et Vogel, hommes à tout faire de Loew. Koenig, connoté par sa mauvaise hygiène, est à la botte de Vogel qui a passé le concours de sergent pour lui. Fritz Vogel, un temps sympathique, semble lui pardonner d'avoir pris la place de son fils Johnny aux mandats. Mais l'utilise pour la séance de torture dans l'entrepôt où Bucky craque, déclenche l'alarme et se fait renvoyer du service des mandats pour retourner comme flic en uniforme. Occultation de sa vengeance, où il met à jour l'implication de Johnny dans les derniers jours du dahlia, la corruption de Fritz et son suicide. Disparition de Jane Chambers, la voisine des Sprague au tableau de L'homme qui rit, du caporal Dulange dernier petit ami alcoolique du Dahlia et du médecin Blatt qui l'ausculta juste avant de se rendre chez Georgie. Disparition des épisodes mexicains. Dans le livre, De Witt est assassiné à Tijuana et Lee se cache à Ensenada où il est protégé par Vasquez et ses rurales avant d'être assassiné à coups de hache par Madeleine.

De Palma recourt classiquement à la condensation de plusieurs épisodes en un seul. Dans le film, l'argent qui permet à la police d'augmenter les salaires est acquis en truquant le match de boxe alors que dans le roman elle est acquise, contre toute attente par l'enthousiasme suscité par le match et le passage surprise de la proposition B. Si Bucky se couche devant Lee dans le roman s'est de lui-même pour payer la retraite de son père et effacer ses remords de trahison. Il se trouvera surpris d'être accepté aux mandats alors que, dans le film, c'est une contrepartie normale de sa corruption.

Baxter Finch est tué avec trois noirs avant la découverte du cadavre du Dalhia sur information en patrouillant. Lee fait arrêter la voiture de patrouille sous prétexte d'avoir vu des voleurs de drogue. Bucky voit un couteau sortir lorsque Lee retire sa main de la poche du noir. Il alerte Lee qui abat Finch.

Mais c'est bien en fouillant la planque de Nash que Bucky remarque l'animation pas loin : dans un terrain vague derrière Norton avenue, entre la 39°rue et la rue du Colisée. Une femme a appelé la police au téléphone le matin alors qu'elle conduisait sa fille à l'école. Dans le livre la découverte du corps est en tête de la partie II intitulée : "39° et Norton" alors que dans le film un long plaa-séquence place seulement en arrière plan la découverte du corps avec, au premier plan, la manipulation dont est victime Bucky.

 

4-Symbolique

Bucky fait l'amour avec Kay quand il touche le fond. Dans le roman, après avoir déclenché l'alarme dans l'entrepôt où il a torturé quatre suspects avec Fritz Vogel (deux mois après la disparition de Lee). Dans le film, le mercredi suivant la disparition de Lee quand il revient pour la première fois chez Kay hanté par le remords d'avoir laissé tué son coéquipier pour profiter d'elle. Dans le livre, Bucky ne découvre la mort de Lee que deux ans après sa disparition. Il est alors marié à Kay

Dans le livre Bucky ne tue pas Madeleine. Il tire en l'air et renonce à l'abattre. Celle-ci écope de dix ans d'internement psychiatrique. Les malversations immobilières de Emmet sont révélées. Mais le pseudo triangle amoureux Lee-Madeleine-Bucky est révélé pr la presse et Bucky est renvoyé de la police. Emmet a utilisé Bucky pour tuer Géorgie et protéger sa femme. Dans le livre Ramona ne se suicide pas. Bucky est touché par son amour pour Martha, pour la solidité morale de cette dernière et couvre le meurtre de la mère pour préserver l'innocence de la fille.

Dans le livre, affirmation plus nette que Emmet est l'amant de Madeleine. Existence du roman L'homme qui rit roman sur le matelas de torture, Romona en lisant des passages pendant qu'elle torturait Betty. Le tableau est chez Jane Chambers. Il est attribué au peintre, fictif, Frederick Yannantuono. De Palma rajoute la liaison Madeleine- Ange noir avec l'allusion au film avec Peter Lorre en ouverture de sa descente au bar lesbien la planque de La Verne où il rencontre Madeleine Sprague. Clin d'oeil malicieux : dans le roman, Bucky ne perd pas ses dents dans le match de boxe. De Palma les expulse sur la feuille de match comme pour n'avoir pas à reprendre les nombreuses fois où les personnages se moquent des dents en avant de Bucky qui l'enlaidissent.

L'homme qui rit

L'homme qui rit est abondamment cité : le film de Paul Leni (1928) où Kay saisit la main des deux hommes qu'elle aime, la peinture moderne chez les Linscott et sa caricature dans la cabane de Georgie ainsi que les déformations des visages de Ramona Linscott et de Elizabeth Short. Mieux même, le choix central que doit effectuer Bucky entre Kay et Madeleine est celui que Gwynplaine, le personnage du roman, doit aussi faire entre la perverse duchesse et la pure et aveugle Déa…sauf qu'ici Kay est loin d'être pure et Madeleine peut-être pas aussi dépravée qu'on pourrait le croire !

Réinterprété de façon expressionniste, la figure grimaçante de l'homme qui rit devient, comme le Joker du Batman de Tim Burton, la métaphore de l'homme tragique, non réconcilié, entre les larmes et le rire. Cette figure domine Le dahlia noir bien plus que le meurtre de Betty Short repoussé à l'arrière plan. Ce meurtre est en effet introduit par un mouvement de grue qui part de la façade de l'immeuble devant lequel Lee et Bucky planquent en voiture pour s'élever par dessus le toit où croassent deux corbeaux pour cadrer le champ vide où une femme poussant un landau découvre le corps. Avant qu'elle n'ait rameuté tout le monde, elle échoue à stopper une voiture qui nous ramène devant l'immeuble pour assister à ce que l'on ne sait pas encore être la supercherie montée par Lee pour abattre Ficht. Ce n'est qu'après la fusillade devant la façade que l'on revient au corps du dahlia noir derrière l'immeuble. De Palma ne saurait sans doute dire mieux qu'au premier plan de son film se situe la tromperie dont est victime Bucky et que le meurtre du dahlia noir n'en est que l'arrière plan.

Une mise en scène qui oblige à l'interprétation

Brian de Palma se livre ainsi de nouveau à un film où ce qui compte est la réinterprétation mentale et morale du monde qui s'effectue sous la forme d'une épreuve psychanalytique. Comme chez Hitchcock, toute la virtuosité de la mise en scène (et elle est ici importante) est moins mise au service de l'action que d'une interprétation si ce n'est morale du moins mentale par le personnage central.

La monté des escaliers au ralenti de Bucky alors que Lee est victime de deux assassins successifs dont l'un, mystérieux, reste dans le noir puis la longue chute en contre-plongée verticale des deux corps renvoie à l'indécision dont fera preuve Bucky presque jusqu'à la fin. Il est victime non du vertige comme dans Vertigo mais d'une difficulté à choisir son camp dès que des intérêts antinomiques se font jour. Le désir de Kay, comme il se l'avoue plus tard, a peut-être retardé sa vitesse d'exécution. Le choix était plus souterrain que celui que, bonne âme et bon flic, il s'était consciemment fixé de la défense des gentilles mamies et des jeunes noires en traquant Nash.

Même indécision morale avec un flou insistant sur la fenêtre précédant la venue de Kay chez Madeleine. La profondeur de champ saisit ensuite la blonde innocence en premier plan de Kay alors que la brune est renvoyée en arrière plan avec Bucky hésitant entre les deux.

Plus encore que la résolution de l'énigme du meurtre de Betty c'est celui de Lee qui provoque le choix final de Bucky. Il lui faut relire la scène de la planque où il a d'abord cru être sauvé par Lee puis l'utilisation de la boite d'allumettes qui révèle le chantage auquel se livrait Lee et son assassinat par Madeleine. Ces deux flash-back magistraux comptent sans doute déjà parmi les plus importants du cinéma. On admirera plus généralement la prouesse narrative de De Palma enchaînant sans répit un nouveau mystère, un tiroir secret ou un nouvel indice dans chaque séquence.


La succession des antithèses jusqu'au choix mental…plus que moral.

La succession des révélations auxquelles est confronté Bucky sont comme autant de coups qui finissent par le sortir de la crise morale dont il est victime en étant transplanté dans un monde qui n'est pas le sien.

Bucky suit ainsi une véritable cure psychanalytique où la pulsion sexuelle, cache un temps l'ampleur du traumatisme. Les deux étreintes avec Kay puis Madeleine suivent un effondrement moral. D'abord lorsqu'il s'interroge pour savoir s'il n'aurait pas laissé mourir Lee pour profiter de Kay puis lorsque celle-ci lui révèle, fort peu spontanément, l'origine malhonnête de la fortune de Lee. Ces séquences d'amour physique sont immédiatement suivies d'une crise de rage qui relance Bucky sur la piste d'une vérité moins tranchée et structurante qu'il l'espérait.

C'est d'abord l'opposition entre Monsieur Feu et Monsieur Glace auquel il doit cesser de s'identifier complaisamment après la mort de Lee.

C'est ensuite celle entre la pauvreté et la richesse mais surtout rêve et réalité dépravée qui s'incarne dans sa relation avec les Linscott. Ceux ci ont construit Hollywood avec le bois pourri des studios de Max Sennett. La célèbrissime inscription Hollywoodland sur la colline de Los Angeles avec juste en dessous les constructions pourries où a eu lieu le drame figurent la shizophrénie à laquelle est confrontée tout ceux qui fréquentent Hollywood.

Sans doute ici Bucky se montre plus solide que le dalhia noir. Betty Short, dans les mémorables séquences en noir et blanc, se laisse vampiriser par les demandes du producteur. Ne choisssant aucun rôle, se laissant pitoyablement aller à tous les rôles éxigés par la voix sadique de Brian de Palma, interprétant une tristesse qui remonte bien au-delà de la vérité des rôles qu'on lui demande,elle ne pouvait que finir tragiquement.

La proximité de Betty et Bucky est figurée par la fascination de ce dernier pour la jeune fille lors des projections des bouts d'essai mais on note aussi un retour involotaire et violent de celle-ci dans sa pensée Lorsque Madeleine et Bucky sont sur l'oreiller, côte à côte, dans une chambre d'hôtel. Madeleine révèle au creux de l'oreille de Bucky qu'elle a couché une fois avec Betty Short. Réaction double de Bucky à l'annonce faite par Madeleine : d'abord il la serre contre lui avec un large sourire sur son visage, paraissant heureux d'être contre cette fille qui, un, ressemble au Dahlia, deux, a vécu un lien charnel avec la morte, puis soudainement il se lève du lit avant de quitter la chambre en claquant la porte et en traitant Madeleine de putain.

La double réaction de Bucky trouve probablement son origine dans le retour de Betty dans sa pensée, au mal qu'à pu lui faire Madelaine.

La troisième opposition à laquelle est confronté Bucky est celle entre innocence et perversion incarnée puis détruite par les révélations successives sur Kay et Madeleine.

Abattre Madeleine est moins un choix moral que mental. Il n'est en effet pas très moral d'abattre une femme qui n'avait après tout fait que supprimer l'homme qui faisait chanter celui qui était son faux-père et son varisemblable amant. L'abattre est plus une question de survie, l'abandon de l'indécision permanente qui l'aurait amené à toujours osciller dans l'entre deux. Madeleine est bien cet ange noir, titre du film de Roy William Neill (1946) avec Peter Lore que l'on voit inscrit au néon devant le cinéma installé dans la rue des bars lesbiens, le soir où Bucky va rencontrer Madeleine pour la première fois.

On notera aussi la magnifique résolution du traumatisme dans la scène chez les Linscott ou Bucky abat les œuvres d'arts pour faire tomber la vérité puis le flash mental avec le corbeau sur le corps du dahlia noir et enfin le "Come inside" salvateur de Kay après qu'elle ait perdu la blancheur excessive avec laquelle la sur-éclaire une dernière fois Brian de Palma dans une sorte d'adieu définitif à un monde trop contrasté. Faisant fi du contraste entre l'ange noir et l'ange blond, De Palma adoucit la lumière et laisse Bucky entrer dans un réel enfin apaisé où les oppositions se sont atténuées .

Jean-Luc Lacuve le 16/11/2006