Sur un coup de cœur, deux frères s'offrent un voilier qu'ils baptisent Le rêve de Cassandre. Une vraie folie car ni l'un ni l'autre n'ont réellement les moyens d'assumer ce signe extérieur de richesse. Terry et Ian sont issus d'une famille modeste. Leur père tient un restaurant qui est au bord de la faillite et c'est leur mère qui ramène l'argent du ménage aidée aussi par les dons généreux de son frère Howard, un grand ponte de la médecine privée internationale.

Terry travaille dans un garage et achète un appartement pour vivre en couple avec Kate. Des premiers gains au poker lui ont aussi permis de payer les traites du bateau. Ian aide sans conviction son père au restaurant mais s'imagine un avenir radieux basé sur d'hypothétiques investissements immobiliers. Il rencontre Angela, une jeune actrice ambitieuse auquel il plait mais dont il sent bien qu'elle l'abandonnera sans regret s'il ne lui offre pas la grande vie à laquelle elle aspire.

Pour comble de malheur Terry perd une énorme somme d'argent au poker. Pour rembourser les premières échéances de sa dette, il a recours aux économies de son frère qui dérobe aussi une partie de l'argent du restaurant. Il essai d'emprunter aussi de l'argent à sa mère qui vient de recevoir un nouveau chèque de son frère pour son anniversaire. Elle refuse d'aider son fils mais lui annonce l'arrivée de l'oncle d'Amérique dans lequel les deux frères voient la solution à tous leurs problèmes.

Dans le restaurent chic dans lequel il a invité la famille, Howard se montre attentif aux problèmes de chacun puis emmène les deux frères dans un parc afin qu'ils lui exposent leurs souhaits. Là contre toute attente, alors que la pluie commence à tomber, il leur demande en échange de son argent de le débarrasser de Martin Burns, un ancien associé qui pourrait faire des révélations qui le ruineraient.

Les deux frères, d'abord offusqués, finissent par accepter la proposition de Howard. Ian est de plus en plus amoureux d'Angela et Terry se doit de rembourser sa dette. Il trouve l'arme du crime, deux pistolets bricolés en bois mais commence à faire des cauchemars et boit plus que de raison.

Dans une fête organisée par Angéla, ils croisent Martin Burns qui les informe qu'il doit bientôt partir pour l'étranger. Les deux frères décident de passer à l'action et s'introduisent dans l'appartement de leur victime. Mais ce soir là, Martin Burns rentre avec une femme que Terry refuse d'exécuter. Il s'en faut pourtant de bien peu pour que Burns ne les découvre et les oblige à le tuer lui et sa compagne.

Le jour d'après, une fois que Burns ait rendu visite à sa mère, Ian et Terry le tuent dans une allée sombre.

Alors que Ian est accepté par les amis d'Angela et par sa famille (qui se révèle être très modeste), Terry est terrassé par des cauchemars de plus en plus fréquents. Il boit et perd son travail. Il veut se dénoncer à la police.

Howard et Ian devant la fragilité de leur complice projettent de le supprimer. C'est Ian qui s'en chargera en emmenant Terry en mer et en le droguant. Après une ultime discussion, Ian verse la poudre dans une bouteille de bière mais renonce au dernier moment. En colère, il s'en prend à son frère mais c'est Terry qui le projette dans la cabine et le tue accidentellement.

Au port, le bateau est ramené avec Ian et Terry mort, ce dernier s'étant suicidé. Kate et Angela font des emplettes sans se douter du drame qui vient d'avoir lieu.

Selon une thématique constante de son oeuvre, Allen oppose les looser et les gagnants, permettant toujours à ceux-ci de remporter la mise et faisant varier le sort des premiers entre partie remise, suicide ou mort. Ici c'est toute la famille de Terry et Ian qui perd. Les parents resteront dans la douce illusion mensongère et corruptrice d'un oncle à la réussite facile alors que Terry et Ian s'autodétruiront en allant trop loin dans la voie du crime.

Le monde des perdants

Le cynisme et l'athéisme de Allen se marquent particulièrement dans sa façon de faire accepter le meurtre de Martin Burns. La préparation du meurtre, l'échec d'une première tentative, le parcours dans les allées pour coincer la victime, autant d'obstacles qui donnent envie au spectateur de voir les deux frères se débarrasser du gêneur.

La dépression de Terry est moins due à une réflexion morale qu'à l'effondrement de son univers que Woody Allen a sciemment limité aux désirs des jeux de l'enfance : voilier, voiture, cartes et armes en bois. Si Ian partage les passions de son frère c'est pour les mettre à profit. Comme le dit sa mère : "c'est lui qui pense". Il pense au bateau pour sortir une fille (la serveuse bien vite rejetée) aux voitures pour draguer, à l'argent comme moyen de sortir de son monde et aux armes pour tuer vraiment.

Ian et Angela, également issue de famille modeste (son père est chauffeur de taxi) sont les deux seuls à vouloir sortir de leur milieu et prêts, l'un comme l'autre, à toutes sortes de compromissions (sortir, coucher) sans que cela entame leur intégrité morale puisqu'il s'agit de la voie normale de l'ascension sociale pour qui n'a pas de talent remarquable. L'amitié entre Angela et Kate est ainsi tout à fait crédible dans une fraternité qui rappelle celle de Ian et Terry.

La tentation du paradis terrestre

Le déséquilibre, le vers dans le fruit, dans ce petit monde bien tranquille est représenté par l'oncle qui, tel Satan, viendra tenter les deux frères sous l'arbre avec l'idée d'un crime qui arrangerait tous leurs problèmes

Et le paradis terrestre semble bien à portée de main. En témoignent la première sortie en mer, voilier glissant sur une mer juste assez formée ; la belle voiture de collection parcourant la splendide campagne anglaise ; la partie de pêche au bord de la rivière et même les pièces de théâtre sulfureuses de Angela.

Allen marquera ensuite les limites infranchissables du fratricide. On sait que Ian ne pourra que renoncer lorsqu'Angela au bord d'une Tamise boueuse lui déclare enfin son amour sans qu'il ne puisse détourner sa pensée de l'horrible crime qu'il s'apprête à commettre.

Seuls les bateaux à voile noire accostent un jour.

Le père l'avait dit : "Seules les voiles noires accostent un jour". Représentant désabusé de la société anglaise comme Allen le fut de l'Américaine, il est le seul à entreprendre un projet difficile, tout juste à sa portée et à ne pas croire à la réussite facile. Il présage déjà que son fils ne lui ramènera qu'une mauvaise nouvelle à la sortie du labyrinthe dans lequel il s'est engouffré. Le sous-texte tragique, outre cette allusion à Thésée et Egée, était déjà annoncé par Allen dans le choix du titre, celui du bateau qui était aussi le nom du lévrier qui permet à Ian d'acheter le voilier. Peut-être aurait-on aimé, à l'image de ce titre décliné du plus noble au plus trivial, plus d'ironie dans ce film noir tricoté comme une tragédie, qui file vers une triste fin, à la fois logique et un peu convenue.

Jean-Luc Lacuve le 24/11/2007

 

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Le rêve de Cassandre
(Cassandra's dream). Avec : Colin Farrell (Terry), Ewan Mc Gregor (Ian), Tom Wilkinson (Howard), Hayley Atwell (Angela), Sally Hawkins (Kate), Mark Umbers (Eisley), John Benfiled (le père), Phil Davis (Martin Burns), Clare Higgins (la mere). 1h48.
2007
Genre : Film noir