L'homme irrationnel

2015

Genre : Film noir

Hors compétition (Irrational Man) Avec : Joaquin Phoenix (Abe), Emma Stone (Jill), Parker Posey (Rita), Jamie Blackley (Roy). 1h36.

Professeur de philosophie, Abe Lucas est un homme dévasté sur le plan affectif, qui a perdu toute joie de vivre. Il a le sentiment que quoi qu’il ait entrepris - militantisme politique ou enseignement - n’a servi à rien. Peu de temps après son arrivée au Braylin College, université (fictive) de Newport, Abe entame deux liaisons. D’abord, avec Rita Richards, collègue en manque de compagnie qui compte sur lui pour lui faire oublier son mariage désastreux. Ensuite, avec Jill Pollard, sa meilleure étudiante, qui devient aussi sa meilleure amie. Si Jill est amoureuse de son petit copain Roy, elle trouve irrésistibles le tempérament torturé et fantasque d’Abe, comme son passé exotique. Et tandis que les troubles psychologiques de ce dernier s’intensifient, Jill est de plus en plus fascinée par lui. Mais quand elle commence à lui témoigner ses sentiments, il la rejette. C’est alors que le hasard le plus total bouscule le destin de nos personnages dès lors qu’Abe et Jill surprennent la conversation d’un étranger et s’y intéressent tout particulièrement. Après avoir pris une décision cruciale, Abe est de nouveau à même de jouir pleinement de la vie. Mais ce choix déclenche une série d’événements qui le marqueront, lui, Jill et Rita à tout jamais.

Décidemment Woody va trop vite. De nouveau, il déverse dans cet opus réalisé un an tout juste après le précédent tout ce qu'il aime et qu'on aime chez lui : le goût pour la peinture (De Kooning, Warhol, De Staël, Paul Klee) pour le jazz qui voudrait donner du rythme à l'histoire, pour Dostoïevski dont l'exemplaire de Crime et châtiment est annoté d'une phrase de Hannah Arendt sur la banalité du mal, pour le jeu distancié avec la philosophie.

Cette fois-ci, le sujet parait bien plus sérieusement traité que d'habitude. Abe est dégouté d'une philosophie incapable de changer le monde en quoi que ce soit. Il ne croit plus à l'impératif catégorique de Kant qui, dans un monde parfait, obligerait à ne pas mentir même si la Gestapo nous demandait où habitait Anne Frank (mais un monde avec la gestapo ne peut être parfait !). Il ne croit plus guère à Kierkegaard et son angoisse face à la liberté sans limite de l'homme, et son livre sur Heidegger et le fascisme lui semble une énième contribution sur un sujet rabattu. Surnage toutefois Sartre et l'existentialisme qui nous demandent de nous interroger non sur un bien abstrait mais sur ce qui est bien pour nous.

Et c'est là qu'Abe trouve la solution à sa dépression : il a soudain l'occasion d'agir et non plus seulement de discourir pour changer le monde. Qu'importe si le bien passe pour lui par tuer un juge qui abuse de sa position pour détruire la famille d'une mère aimante. Il suffit d'un hasard pour modifier la vie d'un homme : l'écoute de la conversation de cette mère où il se trouve dans un café avec Jill. Tout pareillement, il suffira d'un hasard pour finir la vie d'un homme : la malheureuse petite lampe rouge sur laquelle glissera Abe en tentant de tuer Jill.

Ce qui rend malheureusement rapidement vain le film c'est que la réflexion désabusée de Allen sur le hasard contraint celle de Abe sur la liberté qui contraint elle-même le sentiment amoureux de Jill. Tant est si bien qu'on ne croit rapidement plus qu'Abe va pouvoir être heureux ni que Jill va pourvoir continuer de l'aimer. Les deux voix off prenant en charge le récit se dévitalisent progressivement de toute passion et énergie. Et le film, après nous avoir laissé entrevoir les étranges sphères d'un amoralisme de haut vol, se rabat sur la morale la plus conventionnelle : l'assassin est puni et la jeune fille retrouve ses pulls et son amoureux sincère.

C'est donc au milieu du film que l'on trouve les meilleures séquences : le repas chez les parents qui cernent le crime d'Abe qui s'amuse à tourner autour de la vérité, puis, dans la fête foraine, le baiser vu dans les glaces déformantes. Pour la philosophie de l'existence et l'art du cinéma, on attendra un prochain opus plus inspiré.

Jean-Luc Lacuve le 15/10/2015