(1925-2008)
Abstraction lyrique

Entretenant des relations entre peinture et sculpture, image photographique et abstraction, se réclamant d’un art total qui inclut la musique, la danse, et qui inscrit le temps dans l’œuvre plastique, l’artiste n’a pas arrêté de questionner et de dépasser les limites entre les arts.

Au début des années cinquante Rauschenberg commence sa carrière artistique par des peintures monochromes blanches, noires, or et rouges, avec papier journal marouflé et peint produisant des effets de différentes textures. Il veut abolir en art le principe sacro-saint de l’expression de soi. Ces surfaces, et en particulier les Withe painting, se veulent des miroirs, des surfaces neutres prêtes à accueillir le reflet du monde. « Aujourd’hui est leur créateur », dit l’artiste à leur sujet.

La période des Combines vient immédiatement après. Ce sont des œuvres hybrides, qui associent à la pratique de la peinture celle du collage et de l’assemblage d’éléments les plus divers prélevés au réel quotidien. Ni peinture ni sculpture mais les deux à la fois, les monumentales Combines de Rauschenberg envahissent l’espace du spectateur et l’interpellent comme des véritables rébus visuels. Des oiseaux empaillés aux bouteilles de Coca-Cola, des journaux aux images de presse, aux tissus, aux papiers peints, aux portes et aux fenêtres, l’univers entier semble entrer dans sa combinatoire pour s’associer à la peinture. Ami de John Cage, le son l’intéresse aussi et, dans ses dernières Combines, il développera des analogies entre musique et arts plastiques. Proche aussi de Merce Cunningam et de la danse, certaines de ses œuvres seront des décors de scène.

S’inscrivant dans le sillage de l’invention du collage par Braque et Picasso, ainsi que dans celui de l’assemblage dadaïste, Rauschenberg réinvente ces pratiques pour leur donner, dans les Combines, un impact autre. Héritier de l’esprit dada, Rauschenberg est marqué par les assemblages de Kurt Schwitters, à l’instar duquel il suggère que l’art et la vie ne font qu’un. Néanmoins, comme le souligne Barbara Rose, l’art de Rauschenberg puise sa source dans l’Amérique de l’époque, et c’est à l’Expressionnisme abstrait et à ses visées d’absolu que l’artiste réagit en intégrant l’image tirée de magazines dans ses œuvres ainsi que des matériaux non artistiques. Comme tous les grands artistes, ses influences peuvent être cherchées très loin, et parmi les peintres qui l’ont profondément marqué, l’artiste cite Léonard de Vinci et son Annonciation (1475-1478) du musée des Offices à Florence. « Sa peinture étant la vie, l’arbre, le rocher, la Vierge ont tous la même importance en même temps. Il n’y a pas de hiérarchie c’est ce qui m’intéresse. » (Entretien avec André Parinaud, op.cit.). Il en va de même dans les Combines, où chaque élément conserve son intégrité sans occulter les autres. Présent, passé, images de presse ou reproductions de chefs-d’œuvre de l’art occidental, dessin et peinture, coussins et boîtes s’intègrent dans ses œuvres, qui veulent introduire « la totalité dans le moment ».

Aux Combines suivra la période des Silkscreen où l’image et sa reproduction prendront de plus en plus de place et coexisteront avec la peinture. Utilisant la technique de transfert d’image à l’aide d’essence sur la soie, Rauschenberg y laisse affleurer sa passion pour l’image photographique qui ne le quittera jamais. L’artiste avait hésité, au début, entre être peintre ou photographe, il conciliera, en effet, les deux pratiques. Ces œuvres ressemblent de plus en plus à des miroirs où s’inscrit, par les différents procédés d’utilisation de l’image de presse - transfert, montage et collage -, l’histoire des Etats-Unis des années soixante. L’artiste changera ensuite de pays et prendra le monde entier comme motif de ses œuvres. De la soie au métal : aluminium poli ou verni de la série Urban Boubon, cuivre de la série Borealis, aluminium brossé des Night Shade des années quatre-vingt-dix, aux transferts sur papier des Waterworks (1992-93), Rauschenberg n’arrête pas de mesurer support, image et peinture et d’en tirer leurs différentes possibilités créatrices.

Minutiae 1954 Collection particulière
Untitled, 1955 1955 Collection Jaspers Johns
Monogram 1959 Stockholm, Moderna Museet
Marché noir 1961 Cologne, Museum Ludwig
Oracle 1965 Paris, MNAM

Robert Milton Ernest Rauschenberg est né à Port Arthur, Texas, une ville dont la principale activité économique était le raffinage du pétrole. Son grand-père est un médecin allemand qui avait épousé une Indienne cherokee Il grandit dans une famille pauvre.

Après des études de pharmacie à l'Université du Texas à Austin, il est incorporé dans l’armée américaine au cours de la Seconde Guerre mondiale. Il intègre le Navy Hospital Corps de San Diego en Californie. Rauschenberg s’inscrit au Kansas City Art Institute où il étudie la peinture, l’histoire de l’art, la composition, la sculpture, la musique, l’anatomie et la mode de 1947 à 1948. Plus tard, il rencontre Willem de Kooning ; cette rencontre sera décisive pour son œuvre.

En 1948, il part étudier l’art à Paris à Académie Julian, où il tombe amoureux de la jeune peintre américaine Susan Weil . Il l’épouse au printemps 1950, c'est elle qui servira de modèle à ses œuvres en cyanographie. Le couple a un fils prénommé Christopher, avant de se séparer. Il poursuit sa formation artistique au Black Mountain College (Caroline du Nord) où il assiste aux cours de Josef Albers, de John Cage et de Merce Cunningham. Dès cette période, Cage, Cunningham et Rauschenberg deviennent extrêmement proches.

Il étudie également à l’Art Students League of New York aux côtés de Morris Kantor et Vaclav Vytlacil. C'est à l'Art Students League of New York qu'il fait la rencontre des peintres Knox Martin et Cy Twombly. En 1951, a lieu sa première exposition à la Betty Parsons Gallery de New York où aucune de ses œuvres n'est vendue.

En 1952, il participe au premier Happening de l'histoire de l'art, initié par John Cage lors de la session d'été du Black Mountain College. Cet "event" sans titre fait advenir plusieurs activités sans lien les unes avec les autres au même moment : lecture de textes, musique, danse, projection, peinture, etc. Rauschenberg participe en proposant une projection de films au plafond, en faisant entendre une sélection musicale éclectique et en exposant ses monochromes blancs.

C'est aussi en 1952, qu'il part faire un séjour en Europe et en Afrique du Nord avec l'artiste Cy Twombly, crée des collages qui annoncent sa méthode de combinaison de thèmes disparates dont la plupart des motifs prendront définitivement place dans son registre iconographique. C’est l’effacement d’un dessin de Kooning en 1953 (Erased) qui influence profondément Rauschenberg. Il rend visite à Alberto Burri à Rome et crée les Combine Paintings à partir d’une tentative de réécriture de l’art pour l’art (par l’ouverture totale). Ses Combines paintings intégrent des objets trouvés. Il hérite ainsi du travail de Schwitters, des collages cubistes et des associations surréalistes. Mais surtout, à travers ses œuvres, il confronte des parties peintes dans le style subjectif des expressionnistes abstraits avec des éléments neutres importés des medias.

En 1954 a lieu sa deuxième exposition au Charles Egan Gallery. Il fait la rencontre de Leo Castelli (marchand d'art).Il s’installe ensuite à New York où il expose ses monochromes. Il fait la connaissance de Jasper Johns, qui travaillait dans un atelier situé dans le même immeuble sur Pearl Street. Johns et Rauschenberg deviendront amants et leurs démarches artistiques respectives seront fortement influencées par cette relation.

De 1954 à 1964, il collabore avec la Merce Cunningham Company en tant que directeur artistique, créant costumes et décors, se chargeant des éclairages et de la régie spectacle de ballets majeurs. En 1959, il participe à la première Biennale de Paris et expose chez Daniel Cordier en 1961.

Il commence à explorer la technique du transfert avec solvant dans son travail de dessins en 1958 (34 Drawings for Dante’s ‘Inferno’) une série de photographies délavées par du solvant. Le Andrew Dickson White Museum de l'Université Cornell est le premier musée à obtenir une œuvre de l'artiste8. En 1961, il est directeur officiel des lumières et régisseur.

Sa première exposition rétrospective dans un musée a lieu en 1963 au Musée juif de New York. Il développe une nouvelle technique en appliquant la lithographie au traitement industriel des écrans sérigraphiques pour le transfert des écrans sérigraphiques. En 1963, il conçoit la chorégraphie et danse lui-même dans Pelican. En 1964, il voyage de nouveau en Europe, puis en Asie avec la compagnie de danse Merce Cunningham. La même année, une exposition lui est consacrée à Londres (Whitechapel Gallery) et à la Biennale de Venise où il est le premier artiste américain à remporter le Grand Prix.

Puis, en 1966, l'artiste américain fonde les Experiments in Art and Technology (avec l’ingénieur Billy Klüver). Ce groupe a pour but de faciliter un échange entre les artistes et les ingénieurs, ce qui lui permet d’assister au décollage d'Apollo 11 en 1969 (Lithographies Stoned Monn). Il développe son œuvre imprimée en collaboration avec Tatyana Grossman dans son atelier Universal Limited Art Editions (Long Island) mais aussi avec l’atelier Gemini G.E.L. de Los Angeles. Rauschenberg se joint en 1970 à un groupe d'artistes qui, en protestation face à l'action militaire des États-Unis au Viêt Nam, retirent leurs œuvres du Pavillon des États-Unis à la 35e Biennale de Venise.

En 1974, il voyage en Israël, pour la préparation d'une exposition au Musée d'Israël. Il fait la couverture du Time magazine le 29 novembre 1976. Puis il se remet à la photographie. Le centre Pompidou de Paris lui consacre une exposition en 1981, puis le Guggenheim en 1997 enfin le Metropolitan Museum en 2005.

En 1982, il se rend deux fois au Japon pour travailler la céramique à Shigaraki. L'année suivante, il fait des dessins sur des tapis de cérémonie et des cartons en rapport avec son voyage en Thaïlande, au Sri Lanka et au Japon. Il lance le projet ROCI (Rauschenberg Overseas Culture Interchange) pour développer une communication entre les cultures diverses. Rauschenberg finance lui-même en grande partie ce projet. Il regroupait onze pays : Mexique, Chili, Venezuela, Tibet, Japon, Cuba, Union des républiques socialistes soviétiques, Allemagne de l'est, Malaisie, États-Unis.

Il collabore pour la première fois avec la danseuse Trisha Brown et John Cage qui compose la musique de la Trisha Brown Company dans Astral Converted (50 min, 1989) en réalisant le décor. Le 2 novembre 1993, il est lauréat au Second Prix d'Art d'Hiroshima.

Durant les années suivantes, Rauschenberg explore l'emploi du métal comme support pour la peinture, l’émail et les images sérigraphiées. Les images et objets trouvés renvoient aux voyages de l'artiste, tandis que les surfaces métalliques polies reflètent l'environnement immédiat des œuvres.

Il résidait sur l'île de Captiva en Floride où il possédait un immense atelier, tout en gardant un appartement à Greenwich Village à New York. Lorsqu’il devient célèbre, il consacre plusieurs millions de dollars à la philanthropie en faisant des dons pour la recherche médicale ou en faveur des femmes et des enfants. Il soutient aussi financièrement d’autres artistes ainsi que les politiciens du Parti démocrate américain.

Il meurt le 12 mai 2008, à Captive Islande en Floride. En 1987, Morton Feldman dévoile que Rauschenberg a été en couple avec Cy Twombly puis Jasper Johns.