La mélancolie Lucas Cranach 1532
 
 

La mélancolie
Lucas Cranach l'Ancien, 1532
Huile sur bois 76,5 x 56 cm
Colmar, Musée d'Unterlinden

 

   

Dans un espace géométrique quasiment abstrait, sont disposés une jeune femme ailée occupée à tailler une branche en pointe, un chien étendu, une boule, deux perdrix, trois chérubins nus, une table sur laquelle sont posées une coupe d'or ouvragé couverte et un plateau rempli de fruits... Éléments disparates d'un discours dont il faut posséder les clés pour le comprendre aujourd'hui. Par la grande ouverture, on aperçoit un autre amour qui joue à la balançoire tandis que dans un nuage noir une horde de sorcières et de succubes foncent sur un de ces paysages merveilleux dont le peintre a le secret.

Cet étrange tableau signé et daté de 1532 fait référence à une gravure célèbre de Dürer La Mélancolie , gravure que Cranach connaissait fort bien puisque Frédéric le Sage en avait reçu trois exemplaires de Dürer lui-même. Cranach reprend quelques éléments de la composition touffue de son contemporain en l'allégeant et en en retournant le sens de manière péjorative.

Alors que le peintre de Nüremberg avait fait de la Mélancolie méditant au milieu d'objets et de personnages symboliques l'emblème positif du créateur, Cranach, adoptant la vision de Luther qui n'y voit que complaisance envers soi-même, mère de tous les vices, retourne l'image. La jeune femme ailée, différente de la belle figure méditative, taille une branche, occupation absurde et vide ; les perdrix, symboles de luxure picorent, le chien se repose au lieu de veiller, les enfants sont occupés à jouer.

Tous ces êtres sont indifférents à la déferlante démoniaque. Pour Luther, on doit lutter contre la mélancolie en se nourrissant – la coupe ouvragée, le plat de fruit -, et en agissant.

De 1528 à 1534 le thème a plusieurs fois retenu l'attention du peintre qui en donne, à partir des mêmes éléments, des versions différentes tant par le format que par les proportions. L'exemplaire de Colmar est un des plus achevés et les plus réussis. On remarquera le charme de la figure féminine typique avec son menton rond, ses yeux en amandes, sa poitrine pigeonnante, seuls les cheveux en désordre et la couronne disposée de guingois, disent la perturbation dont souffre le personnage.

Gilles Coÿne

 

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