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Francis Bacon, logique de la sensation

Gilles Deleuze

322 pages, 14 x 23 Collection : Bibliothèque des sciences humaines, Éditeur : Gallimard (21 novembre 1969), 32,50 euros, www.amazon.fr

Ce livre traite de la peinture de Bacon mais au-delà il relève d’une vraie démarche philosophique, conceptuelle. C’est plus qu’un livre de philosophie sur la peinture. Ce titre : Logique de la sensation, fait écho à l’ouvrage de Deleuze paru en 1969 : Logique du sens. L’idée d’une logique du sens fait appel au rationnel, au langage, à quelque chose de résolument intelligible. S’agissant d’une logique de la sensation, on entre dans un autre registre qui fait moins appel à la raison, qui évoque l’instinctif, quelque chose d’indicible, qui ne passe pas par le langage.

Deleuze en considérant la peinture de Bacon fait ressortir principalement cette idée de sensation. Mais aussi l’idée de force, de forces vitales, de forces invisibles que Deleuze articule pleinement avec l’idée de sensation.

Deleuze développe les concepts de figural et de figuratif. Dans sa peinture, Bacon a cherché à conjurer le caractère figuratif, illustratif, narratif qui caractérise en général une Figure lorsqu’elle est représentée (dans le texte de Deleuze, figure est toujours écrit avec une majuscule). Bacon ne cherche pas dans sa peinture à raconter une histoire, il ne cherche pas à engager quelque chose de l’ordre du narratif. Il veut échapper au figuratif. Une des voies possible pour échapper au figuratif est la voie de l’abstraction, de la forme pure. Bacon ne choisit pas cette voie, il tient à la Figure, il ne veut pas y renoncer. Il s’engage alors dans la voie du figural qui s’oppose au figuratif. Pour ce faire, Bacon isole ses Figures, il les cerne avec un rond, un ovale ou bien une sorte de structure, un parallélépipède. La Figure ainsi isolée n’entre pas en rapport avec un autre élément, avec d’autres images. Entre deux Figures il y a toujours une histoire qui tend à s’insinuer. Isoler est donc le moyen le plus simple pour rompre avec la représentation, la figuration, pour casser la narration. Ce qui importera à Bacon, c’est de représenter la sensation, de représenter des forces à l’œuvre sur la Figure.

Le concept de figural qui sera notamment développé par Jean François Lyotard dans Discours, Figure. Le figural c’est une protestation contre la compréhension unilatéralement figurative de la Figure. La logique figurative enchaine la Figure, la réduit à un certain cadre, le carde narratif. Le projet figural ambitionne de faire émerger la Figure hors du texte, du récit, de la libérer de la suprématie du narratif, de l’histoire. Echapper au textuel, au discursif. L’idée c’est que le réel, le visible n’est pas réductible au lisible, à ce qui relève du discursif, à une narration. Le figural c’est l’idée d’une Figure pure qui fait sens sans faire histoire. Quelque chose est à voir et à comprendre qui ne peut pas se dire mais seulement se montrer. Le projet figuratif préfère des Figures lisibles et idéales à des Figures avant tout visibles. Le figuratif est dans le registre de l’intelligible, du dicible, il y a quelque chose avant tout rationnel dans le figuratif. Le figural est dans un registre de l’instinctif, dans quelque chose qui relève d’une certaine fulgurance. Dans son texte, Deleuze oppose le cérébral à ce qui relève du nerveux (le centre nerveux). Le figuratif est cérébral, le figural fait appelle au centre nerveux. Le figural c’est l’expression d’une réalité en excès, en débordement sur l’ordre discursif et intelligible

Le figural est une Figure purement visible, autonome, dégagée de tout référent externe, en l’occurrence de l’ordre discursif. Le figural vise à figurer l’infigurable, du moins à y tendre. Il s’agit de dépasser la clôture systémique du discours. Et c’est cette logique qui veut dépasser le discours, le langage et figurer l’infigurable que Deleuze repère chez Bacon. Une logique des forces vitales à l’œuvre dans la Figure une logique de la sensation. Représenter les forces dynamiques, rythmiques et pulsionnelles qui déforment, distordent les Figures, les individus. Les forces vitales, le vécu, le ressenti, la sensation qui grouillent et déforment le corps. La déformation du corps chez Bacon, c’est la représentation de ce que Deleuze appelle un effort athlétique du corps sortant de lui-même et par quoi s’exprime l’intensité de la force vitale.

Deleuze pose ainsi le concept de viande. La viande est l’objet le plus haut de la pitié pour Bacon. La viande désigne ici la souffrance, la sensation engrammée, accumulée dans la chair, dans le corps. La viande c’est une certaine manifestation, représentation du corps, de la Figure, de la chair en tant qu’elle donne à voir cette souffrance, cette sensation accumulée, stratifiée. « Tout homme qui souffre est de la viande » écrit Deleuze. Viande et souffrance sont liées. La viande est comme un conglomérat de souffrance. Il y a l’idée de la sensation dans sa dimension négative, qui affecte en mal. Deleuze décrit la viande comme la zone commune, la zone d’indiscernabilité entre l’homme et la bête. L’homme qui souffre est une bête, la bête qui souffre est un homme. Dans la souffrance, l’homme et la bête sont identiques, indiscernables. L’homme qui souffre gagne en bestialité, la souffrance chez l’homme réveille l’instinct la pulsion. La bête qui souffre gagne en humanité entant qu’être sensible, sujet à des affections, aux affects, la bête semble moins mécanique, elle semble plus dotée de sensibilité. La viande, c’est ce que Bacon représente entre autre dans sa peinture. La viande est une certaine dimension de la représentation figural du corps.

Lorsque Deleuze aborde la question du cri, il le rapproche de ce concept de viande. Deleuze écrit « Le cri qui sort de la bouche, la pitié qui sort des yeux a pour objet la viande ». Le cri, la pitié et la viande sont liés. Le cri c’est le corps qui s’échappe par la bouche. Dans ces déformations, ces spasmes qui animent les Figures de Bacon et évoquent la sensation et les forces vitales à l’œuvre, il y a cette idée de débordement du corps en dehors de lui-même et d’expansion des forces vitales qui irradient autour de la Figue. Le cri s’est ce qui canalise le mieux se débordement, cette fuite du corps en dehors de lui-même. À propos du cri, Deleuze explique avoir voulu peindre le cri plutôt que l’horreur. Bacon ne représenta pas l’horreur car avec l’horreur il y a une histoire qui se réintroduit, il a une logique figurative et il y a du sensationnel. Bacon cherche à éliminer le sensationnel pour s’intéresser résolument à la sensation pure. La sensation pure qui à a voir avec les forces vitales, agents de déformation du corps.

Deleuze remobilise dans ce texte une notion qu’il avait déjà largement utilisé dans Logique du sens, l’Anti Oedipe et dans Milles plateaux. Il s’agit du corps sans organes, concept à l’origine formulé par Antonin Artaud. Le corps sans organes est un corps affectif et surtout intensif. C’est cette idée du corps sans organes comme corps intensif qui est résolument souligné dans Logique de la sensation. Le corps sans organes ne comporte que des pôles, des zones, des seuils et des gradients. Il est traversé par des forces, par une puissante vitalité non organique. Le corps sans organe c’est un corps vivant mais qui n’a rien d’organique, c’est un dépassement de l’organisme. Il s’agit de défaire l’organisme au profit du corps. Il ne s’agit pas tellement de s’opposer aux organes, mais surtout de s’opposer à cette organisation des organes que l’on appelle organisme. « Le corps sans organes est chair et nerf ; une onde le parcourt qui trace en lui des niveaux ; la sensation est comme la rencontre de l’onde avec les forces agissant sur le corps »

Parlant du corps sans organes dans Milles plateaux, Deleuze écrit « Le corps n’est plus qu’un ensemble de clapets, sas, écluses, bols ou vases communicants ». Il y a donc cette idée des intensités, de forces invisibles qui circulent dans ce corps sans organes. Bacon peint des corps sans organes, il peint le fait intensif du corps. La Figure que l’on évoque depuis le début de ce texte, c’est précisément le corps sans organes. Le corps sans organe c’est le refus de voir le corps mis en place, institué, structuré en fonctions localisées sur des organes. Il n’y a plus différentes parties (organes) qui réagissent différemment à différents affects en fonction de leurs caractéristiques, de leurs positions de leurs rôles dans l’organisme. Le corps sans organes c’est l’idée d’un tout qui est parcouru par des intensités, des forces, qui est traversé par la sensation de manière indifférencié. Il y a juste un tout, il n’y a pas de structuration, de composition, de découpage, de répartition des taches.

La Figure c’est la forme sensible rapportée à la sensation. La Figure agit directement sur le système nerveux. Il y a l’idée d’une communication, d’un dépassement du langage, d’un dépassement de la logique de sens, du figuratif, au profit de quelque chose qui relève d’une certaine fulgurance, de quelque chose d’intuitif, le figural. Ici c’est le système nerveux et non le cerveau qui intervient. Le système nerveux, le mouvement vital, l’instinct. Bacon peint le corps, non pas comme objet, mais en tant qu’il est vécu comme éprouvant telle sensation. La peinture de Bacon, c’est une peinture qui touche directement le système nerveux. La sensation c’est ce qui se transmet directement en évitant le détour ou l’ennui d’une histoire à raconter. La sensation passe d’un niveau à un autre et c’est cela qui engage la déformation du corps. Bacon parle d’ordres de sensation. Il n’y a pas des sensations de différents ordres mais différents ordres de sensation. Deleuze parle du caractère irréductiblement synthétique de la sensation. Il y a l’idée de la Figure comme sensation accumulée, coagulée, stratifiée. La viande, c’est cette accumulation de sensation, cette concrétion de souffrance, de vécu.

Selon Deleuze, chez Bacon il n’y a pas de sentiments mais il n’y a rien que des affects, de la sensation, des instincts. La sensation est ce qui détermine l’instinct à tel ou tel moment. L’instinct est la recherche de la sensation la meilleure, pas la plus agréable, mais celle qui remplit le mieux la chair à tel moment de sa contraction ou de sa dilatation. Il y a des forces invisibles qui agissent sur le corps, d’où les déformations du corps. La sensation est vibra­tion, et onde. La sensation n’a qu’une réalité intensive. Toute sensation implique une différence de niveau et passe d’un niveau à l’autre. Il y a l’idée du passage d’une onde nerveuse. Dans la déformation de la Figure, il y a la sensation. Et surement l’idée de la souffrance comme agent de déformation de la Figure.

Le rôle de l’art selon Deleuze, ce n’est pas de reproduire ou d’inventer des formes, mais de capter des forces. Il ne s’agit pas de représenter des choses visibles mais de rendre visible des choses invisibles. Ici il s’agit de représenter les forces invisibles à l’œuvre chez l’homme. Ce que Bacon donne à voir, c’est une certaine vérité, réalité de ce qu’est l’homme. Bacon capte quelque chose et le donne à voir. Deleuze écrit « Les Figures de Bacon : une des réponses les plus merveilleuses à la question : comment rendre visibles des forces invisibles ? ». Telle est la fonction des Figures. Le cri que l’on évoquait plus haut, est en rapport directe avec les forces. Le cri c’est la capture, la détection d’une force invisible. Le cri rend visible, synthétise, évacue et dirige vers nous ces forces invisibles. Le cri c’est la violence de la sensation, une violence qui prend forme dans une logique figurale. Deleuze oppose le cri à l’horreur qui est la violence du spectacle, une violence prise dans la figuration, le narratif.

Ces forces invisibles, qu’est ce que c’est ? On pourrait répondre : ce que l’on ressent, le vécu. Et au fond, tout cela est très quotidien, ca rythme notre vie. Ces forces invisibles, ce vécu, c’est indicible de manière textuelle, narra­tive, figurative. Bacon, le peintre, l’artiste, il détecte cela, il le donne à voir. Bacon est un détecteur.