Devant l'image : questions posées aux fins d'une histoire de l'art

Entre voir et savoir se glissent bien souvent des mots magiques, les philtres d'une connaissance illusoire : ils résolvent les problèmes, donnent l'impression de comprendre. Ces mots magiques Vasari, le premier historien de l'art, au XVIè siècle, en a inventé de fameux, qui traînent encore dans notre vocabulaire.

Panofsky, le "réformateur" de l'histoire de l'art, au XXè siècle, les a critiqués dans un sens, à l'aide d'un outil philosophique considérable -la critique Kantienne de la connaissance- mais il les a restaurés dans un autre sens, au nom de l'humanisme et d'un concept encore classique de la représentation.

C'est du côté de Freud que l'on a cherché ici les moyens d'une critique renouvelée de la connaissance propre aux images. L'acte de voir s'y est littéralement ouvert, c'est à dire déchiré puis déployé : entre représentation et présentation, entre symbole et symptôme, déterminisme et surdéterminisme. Et pour finir, entre la notion habituelle du visible et une notion renouvelée du visuel.

L'ART COMME RENAISSANCE ET L'IMMORTALITE DE L'HOMME IDEAL (65)

Où l'art fut inventé comme renaissant de ses cendres, et où l'histoire de l'art s'inventa avec lui (67). Les quatre légitimations des Vies de Vasari : l'obédience au prince, le corps social de l'art, l'appel aux origines et l'appel aux fins (71). Où Vasari sauve les artistes de l'oubli et les "renomme" dans l'eterna fama. L'histoire de l'art comme religion seconde, vouée à l'immortalité des hommes idéaux (77). Fins métaphysiques et fins courtisanes. Les trois premiers mots magiques : rinascita, imitazione (la nature et l'antiquité), l'idéa (89). Le quatrième mot magique : disegno. Où l'histoire de l'art crée l'art à sa propre image.

L'HISTOIRE DE L'ART DANS LES LIMITES DE SA SIMPLE RAISON.

Les fins de Vasari, la fascination de la biographie, sont encore présentes aujourd'hui sous la forme de la valeur de l'artiste. La thèse est que le dessin en imitant donne avoir à la fois le réel connu et l'idéal. Kant pose une antithèse entre l'idée esthétique et l'idée de la raison. L'idée de la raison se resserre sur l'originaire exigence platonicienne : "Platon se servit du mot Idée de telle sorte qu'on voit bien qu'il entendait par là quelque chose qui, non seulement ne dérive jamais des sens, mais qui même dépasse de beaucoup les concepts de l'entendement, dont s'est occupé Aristote, puisque jamais il n'est rien trouvé, dans l'expérience qui corresponde à ce concept. Les Idées sont pour lui des archétypes des choses elles-mêmes et non pas des clefs pour des expériences possibles...(...) Celui qui voudrait puiser dans l'expérience les concepts de la vertu (...), celui-là ferait de la vertu un fantôme équivoque, variable selon les temps et les circonstances, et incapable de servir jamais de règle.

Par expression Idée esthétique, j'entends cette représentation de l'imagination qui donne beaucoup à penser, sans qu'une pensée déterminée, c'est à dire de concept, puisse lui être adéquate et que par conséquent aucune langue ne peut complètement exprimer et rendre intelligible.- On voit aisément qu'une telle Idée est la contrepartie (le pendant) d'une idée de la raison, qui tout à l'inverse est un concept, auquel aucune intuition (représentation de l'imagination) ne peut être adéquate.

Avec cette coupure Kant disloquait enfin la conjonction humaniste de la mimesis et de l'idéa esthétique, distinguant la faculté de connaître la nature de celle de juger de l'art, distinguant l'universalité objective de la raison pure et l'universalité subjective des œuvres du génie. Cela signifie en particulier que le génie, cette "faculté des Idées esthétiques" qui sait "exprimer et rendre universellement communicable ce qui est indicible", cela signifie que le génie de l'art "est totalement opposé à l'esprit d'imitation", mot qui spontanément donnait à Kant l'occasion d'y associer les expressions de "singerie" ou même de "niaiserie". La distinction opérée par Kant permet aux historiens d'art de se cantonner dans la partie de connaissance sans s'épuiser dans de vains jugements de goût. L'histoire de l'art définit l'art comme objet de connaissance. Panofsky remet en cause l'idée d'une loi de nature, celle de l'œil élaborée par Wölflin. "Le rapport de l'œil au monde est en réalité le rapport de l'âme au monde de l'œil". Dès lors comment le rapport de l'âme au monde de l'œil exprime-t-il ce qui devient pour chacun de nous le rapport de l'œil au monde ? Comment le visible perçu prend-il sens pour nous ? C'est la démarche iconologique. Mais dans le texte allemand de 1932 décrivant la résurrection de Grünewald la description purement formelle se heurte à la difficulté de lecture de l'image Mais, quand il émigre aux Etats-Unis en 1934, meurt le moment de l'antithèse et apparaît celui de la synthèse optimiste et positive.

 

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Devant l'image
333 pages, 14 x 22 , Collection :Critique, Éditeur : Editions de Minuit (4 avril 1990), 31,40 euros, www.amazon.fr
1990
Georges Didi-Huberman