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Voyage au cœur de la création des Années folles et de ses chefs-d’œuvre patrimoniaux avec l’exposition « 1925-2025. Cent ans d’Art déco ». Mobilier sculptural, bijoux précieux, objets d’art, dessins, affiches et pièces de mode : près de 1 000 œuvres racontent la richesse, l’élégance et les contradictions d’un style qui continue de fasciner. Cent ans après l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de 1925 qui a propulsé l’Art déco sur le devant de la scène mondiale, le musée des Arts décoratifs célèbre ce style audacieux, raffiné et résolument moderne. Scénographie immersive, matériaux somptueux, formes stylisées et savoir-faire d’exception composent un parcours vivant et sensoriel, où l’Art déco déploie toutes ses facettes. L’exposition se termine de façon spectaculaire sur le mythique Orient Express, véritable joyau du luxe et de l’innovation. Une cabine de l’ancien train Étoile du Nord ainsi que trois maquettes du futur Orient Express, réinventé par Maxime d’Angeac, investissent la nef du musée.
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En 1925, l’exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes organisée à Paris est à la fois la vitrine et l’apogée d’un mouvement né dans les années 1910, plus tard nommé Art déco. Protéiforme, l’Art déco se métamorphose au gré des singularités artistiques comme des écoles nationales. Ainsi l’exposition de 1925, pensée comme une démonstration des savoir-faire français, présente également les productions de nations étrangères invitées. Géométrique ou foisonnant, architectural ou ornemental, précieux ou dépouillé, réinterprétant des styles anciens et inventant de nouvelles formes, l’Art déco s’incarne de multiples façons, et reflète la volonté de renouveau qui anime le monde des arts décoratifs dès les années 1910. Il s’impose dans la décennie suivante comme représentant d’un mode de vie moderne, rendu nécessaire après les ruptures économiques et sociales provoquées par la Première Guerre mondiale. Aujourd’hui encore il constitue une source d’inspiration féconde, comme en témoigne la renaissance du mythique Orient Express. Dès les années 1920, l’Union centrale des Arts décoratifs, ancêtre du musée des Arts décoratifs achète et reçoit en don des pièces majeures, aujourd’hui piliers de sa collection. Après l’exposition de 1966 sur « Les années 1925 », qui a imposé l’expression « Art déco », puis celle du Cinquantenaire, le musée des Arts décoratifs met aujourd’hui l’accent sur la diversité des voix qui composent ce mouvement polyphonique.

1- L’exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de Paris en 1925

Le 18 avril 1925 est inaugurée l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes. Les pavillons, aménagés entre autres par des décorateurs, marques ou manufactures, se déploient entre les Invalides et le Grand Palais, dans lequel est montrée la sélection française organisée par sections, nommées classes. L’exposition a comme but d’être résolument moderne, dans la forme comme dans l’idée. Les organisateurs, personnalités du monde artistique mais aussi politique et industriel, choisissent les œuvres et les participants avec soin. Pensée dès les années 1910 et maintes fois repoussée, elle est également, pour la France, un outil commercial et culturel. Certains contemporains ont pu lui reprocher son absence de programme social, ou le peu de place réservée aux propositions plus radicales. Mais grâce au prix modique du ticket d’entrée, aux larges horaires d’ouverture et à la présence de restaurants et d’attractions, l’exposition est un grand succès populaire qui attire environ 15 millions de visiteurs.

Lors de sa présentation à l'Exposition internationale de 1925, le paravent L'Oasis est reconnu à l'unanimité par ses contemporains comme l'un des chefs-d'œuvre de l'événement. Au sein d'une nature luxuriante jaillissent les jets d'une fontaine de fer et de laiton-l'un des motifs les plus prisés de l'Art déco. Edgar Brandt s'impose comme le grand ferronnier d'art de la période, et profite de l'effervescence parisienne autour de l'exposition de 1905 pour ouvrir sa nouvelle galerie la même année. Dans cette œuvre qui allie travail manuel et mécanisé, Brandt démontre sa parfaite compréhension des possibilités esthétiques que lui offrent les progrès techniques de la métallurgie.
2 - Cartier et le renouvellement des formes
Les quelque 150 bijoux et accessoires présentés par le joaillier Cartier à l’Exposition internationale de 1925 sont l’aboutissement de recherches formelles entamées vingt ans auparavant. Pionnière, la maison explore très tôt de nouvelles esthétiques : dès 1904, les formes s’épurent, alors qu’apparaissent les premiers bijoux exclusivement géométriques. L’arrivée de Charles Jacqueau, qui rejoint le studio de dessinateurs en 1909 et collabore étroitement avec Louis Cartier, marque un tournant par l’introduction d’accords de couleurs audacieux, influencés par l’Orient. L’Inde inspire une nouvelle combinaison de pierres gravées multicolores, exposée pour la première fois en 1925, plus tard connue sous le nom de Tutti Frutti.

À partir des années 1930, les créations de Cartier, désormais rigoureusement géométriques, prennent du volume, tandis que s’impose l’emploi de l’or jaune, moins cher que le platine. Celui-ci devient le complément idéal des nouveaux accords chromatiques introduits par Jeanne Toussaint, directrice de la création de la maison de 1933 à 1970.
3 - Une grammaire visuelle
Bien que ses créateurs poursuivent parfois des buts différents, incarnés dans des esthétiques variées, l’Art déco repose sur un vocabulaire commun : corbeilles et guirlandes de fleurs, bestiaire spécifique, figures géométriques tel l’octogone, utilisation de bois précieux comme l’ébène ou le palissandre, ou de matières et techniques comme le galuchat ou la laque. La tendance la plus notable est la simplification et la géométrisation des formes, en lien avec les expérimentations des mouvements artistiques d’avant-garde, au premier rang desquels le cubisme, mais aussi le fauvisme. Malgré l’impression donnée par les photographies en noir et blanc, les couleurs de l’Art déco sont en effet souvent vibrantes. Les sources d’inspiration de l’Art déco sont cependant multiples, échos aussi bien des découvertes archéologiques que des expositions consacrées aux arts extra-européens, mais également de l’intérêt pour le goût français du XVIIIe siècle ou le style Louis-Philippe.
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| Reproduction d'une épreuve argentique Centre Pompidou, MNAM-CCI, Paris, Bibliothèque Kandisky, fonds Delaunay | Sonia Delaunay , Veste , 1924 Toile de coton brodé de laine et soie, crêpe de laine , musée des Arts décoratifs |
Des mannequins de Sonia Delaunay (1885-1979) portant ses dernières créations en tissus simultanés posent devant les arbres en ciment des sculpteurs Jan (1896-1966) et Joël (1896-1966) Martel, érigés au sein du jardin conçu par Robert Mallet-Stevens pour l'Exposition des arts décoratifs de 1925 à Paris. Cette photographie incarne pleinement ce qu'était l'exposition, et témoigne de la collaboration entre les artistes qui y participent, ainsi qu'entre les grands représentants de l'Art déco. Sonia Delaunay est une figure marquante de cet évènement. Elle présente ses créations, véritables transpositions de ses recherches plastiques sur la couleur et les formes à des tissus ou des objets du quotidien, dans la boutique simultanée qu'elle partage avec Jacques Heim sur le pont Alexandre III.
4 - Les années 1910 et les prémices d’un nouveau style
Les années 1910 marquent le déclin du style Art nouveau et voient naître celui qu’on appellera Art déco. Les Ballets russes, dès 1909, et l’invitation faite au Werkbund allemand de participer au Salon d’automne de 1910 introduisent de nouveaux enjeux esthétiques. La création de l’Atelier Martine en 1911 et celle de la Compagnies des arts français par Louis Süe et André Mare en 1919, la présentation de la maison cubiste au Salon d’automne de 1912 posent les bases d’une rénovation des arts décoratifs. Après les expositions de Turin en 1902 et 1911, l’annonce de la grande Exposition internationale programmée à Paris en 1913 puis 1915, et reportée en 1925, dynamise cette décennie qui porte en germe toutes les caractéristiques du « nouveau style ». André Vera en théorise les principes fondamentaux dès 1912 dans un texte fondateur valorisant l’ordonnancement architectural, la clarté ornementale et les « franches oppositions de couleurs »

5 - Chez Nelly de Rothschild
Au début des années 1920, Nelly et Robert de Rothschild font appel aux décorateurs Clément Mère et Clément Rousseau pour concevoir et meubler l’appartement privé de la baronne, au cœur de leur hôtel particulier parisien. Le cadre fastueux a été pensé comme un intérieur total : le plafond du boudoir est l’œuvre du peintre italien Leonetto Cappiello, les meubles abondent en matériaux précieux et les murs sont couverts de boiseries sans doute conçues par Mère dans un style Louis XVI modernisé, composant ainsi un ensemble cohérent. Tout en embrassant pleinement les tendances à la géométrisation et l’esthétisation des formes propices à la période, ces meubles d’une grande préciosité témoignent du goût de certains artistes pour l’ornement et le détail fouillé. S’intéressant à tous les domaines des arts décoratifs, Mère et Rousseau sont de véritables virtuoses de la matière, exploitant ici cuirs laqués et gaufrés, ivoire sculpté, gravé et patiné, galuchat, corne et diverses soies et mousselines teintes et brodées.
6 - Chez Jacques Doucet
Grand couturier de la fin du xixe siècle et du début du xxe siècle, figure majeure de la société parisienne, mécène des musées et bibliothèques de l’histoire de l’art et collectionneur insatiable, Jacques Doucet est l’un des principaux commanditaires de l’Art déco. Après avoir rassemblé une importante collection d’objets d’art du xviiie siècle, puis s’être tourné vers des peintures impressionnistes, Doucet acquiert des œuvres modernes à partir des années 1920, conseillé par André Breton. Il est notamment le premier propriétaire des Demoiselles d’Avignon de Picasso. En 1927, il se retire dans son hôtel particulier à Neuilly-sur-Seine où il se fait aménager un studio qu’il conçoit comme un écrin pour sa collection. Il s’entoure d’un mobilier typique du nouveau style, en achetant des pièces à Eileen Gray, Pierre Legrain ou Marcel Coard, créant un intérieur d’une harmonie toute moderne. Donné au musée des Arts décoratifs en 1958 par le neveu de Doucet, cet ensemble mobilier conserve la mémoire d’un des plus prestigieux décors Art déco, véritable portrait de l’homme qui l’a fait naître.
7 - La Société des Artistes Décorateurs
Créée en 1901, la Société des artistes décorateurs (SAD) a pour objectif de promouvoir les arts décoratifs français. Comme l’Union centrale des arts décoratifs (ancêtre du musée des Arts décoratifs), elle encourage un renouvellement artistique constant nourri aux sources du passé. Toutes deux défendent, dès 1911, un projet d’exposition internationale. En 1924, la SAD obtient tardivement du gouvernement de disposer des trois corps de bâtiment entourant la Cour des métiers, sur l’esplanade des Invalides. Elle y conçoit « Une Ambassade française », soit un appartement de réception relié par une galerie d’art à un appartement privé. Membres ou non de la SAD, tous les décorateurs sont appelés à soumettre des projets pour décorer ces pièces, puis à voter pour leur attribution. Grâce à ce concours insolite, la SAD expose une très grande diversité de propositions esthétiques, en un éclectisme assumé et parfois critiqué.
8 - Contemporains, modernes, ou modernistes ?
La diversité des participants à l’exposition de 1925 reflète la multitude de tendances qui traversent l’Art déco. Des créateurs de sensibilités différentes se côtoient, parfois au sein du même pavillon, comme dans Une Ambassade française de la Société des artistes décorateurs. La presse du temps les oppose en une série de binômes, contemporains / modernes, traditionalistes / rationalistes, ou coloristes-décorateurs / ingénieurs-constructeurs. Les manifestes modernistes, tels que le pavillon de l’Esprit nouveau de Le Corbusier ou le pavillon constructiviste de l’URSS, restent minoritaires. La création de l’Union des artistes modernes en 1929, réunissant des grands noms de l’Art déco mais aussi l’entourage de Le Corbusier et de Charlotte Perriand, clarifie les oppositions. Se distinguent alors les tenants d’un luxe décoratif et les avocats d’une production rationalisée de masse.

Pierre Chareau imagine un bureau-bibliothèque pour l'appartement privé d'une Ambassade française, le pavillon de la SAD. Cet ensemble résume à lui seul les grandes caractéristiques des créations de Chareau : mobilité, multifonction des espaces, et reprend dans la conception de son plafond le concept de l'éventail cher au créateur permettant d'augmenter l'éclairage naturel du bureau selon l'ouverture des vantaux sur un plafond lumineux. Il est complété du bureau MB 212, aux lignes géométriques, pourvu de divers rangements qui s'escamotent.

Pour l'Exposition internationale de Paris en 1925, le pavillon Lalique a été dessiné par l'architecte Marc Ducluzeaud. L'entrée est monumentalisée par une grande baie vitrée, avec des portes toutes de verre et de fer. Les formes orthogonales des carreaux aux épais montants métalliques, proches du modernisme, présentent cependant un aspect décoratif par les motifs de chrysanthème en verre incrustés dans le métal. Les jeux de reflets et de transparence animent la géométrie des carreaux et démontrent toute la science de la lumière et de l'ornement de René Lalique, ainsi que son virage moderne.
9. Jacques-Émile Ruhlmann
Souvent comparé à Jean-Henri Riesener, l’ébéniste de Louis XVI, Jacques-Émile Ruhlmann, génial maître des essences rares et de l’ivoire, incarne une certaine idée de l’Art déco français, parfois ostentatoire, qui a pu éclipser sa profonde modernité. Suivant un parcours inhabituel, Ruhlmann a transformé l’affaire familiale de peinture, miroiterie et vitrerie en entreprise de décoration. Véritable modèle de l’ensemblier, il collabore tout au long de sa carrière avec de nombreux artistes et fabricants, qu’il rassemble dans le pavillon qu’il fait construire par Pierre Patout à l’exposition de 1925, le triomphal Hôtel du collectionneur, réalisant ainsi l’union entre l’art, l’artisanat et l’industrie. Ruhlmann n’est pas indifférent aux recherches de son temps et se lance, à la fin des années 1920, dans des expérimentations sur le bois et le métal, interrompues par sa disparition précoce en 1933.

Tout au long de sa carrière, Ruhlmann reçoit des commandes officielles et a meublé les demeures et bureaux de chefs d'entreprise et de capitaines d'industrie. II bénéficie également de grands chantiers, comme le paquebot Île-de-France, la chambre de commerce et d'industrie de Paris, autant de représentations du style français. Exposé au Salon d'automne de 1920 et à l'Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de 1925 (dans Une Ambassade française de la Société des artistes décorateurs, surmonté de cette poule d'eau de François Pompon), ce bahut au motif de cailloutis typique de Ruhlmann a été livré au palais de l'Élysée en 1926 et utilisé pendant presque vingt ans.

L'Art déco est aussi une histoire de collaborations. L'excellence esthétique des œuvres nécessite souvent l'intervention de plusieurs artistes, experts dans leur domaine, comme pour ce paravent, exécuté par le grand maître de la laque d'après un carton de Jean Lambert-Rucki, peintre dont les silhouettes et animaux sont très reconnaissables. Les deux artistes ont fréquemment travaillé ensemble, notamment pour orner du mobilier de Jacques-Émile Ruhlmann. Dunand collabore également avec Eugène Printz, dont de nombreuses pièces sont laquées. Ce paravent, parfois aussi appelé Rencontres, était présent à l'exposition de 1925 (dans la boutique de Siegel, dans le Pavillon de l'Élégance, ou dans les espaces consacrés à la mode au Grand Palais), œuvre collective de l'Art déco s'il en est.
10 - Eileen Gray Icône de l’Art déco
Eileen Gray se distingue des créateurs de la période par la singularité de ses œuvres et de son univers esthétique. Formée aux Beaux-Arts, au Royaume-Uni puis à Paris, Gray a choisi d’être décoratrice : lorsqu’elle structure l’espace par des éléments décoratifs, elle le fait à la façon d’une plasticienne, comme en témoigne sa prédilection pour le paravent. Initiée à la technique de la laque par le maître Seizo Sugawara, et au tissage de tapis en Afrique du Nord, elle ouvre en 1910 des ateliers consacrés à ces pratiques. L’année 1922 marque la naissance de la galerie Jean Désert, où elle produit artisanalement prototypes et petites séries et teste de nombreux matériaux, comme le tube métallique, grâce à un réseau d’artisans qu’elle emploie ou qui la forment. La galerie restera par nature expérimentale et confidentielle. Absente de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de 1925, elle se consacre, à partir de la fin des années 1920, à des recherches architecturales.

Pour la couturière Suzanne Talbot, Gray devient ensemblière et réalise des intérieurs complets, jusqu'aux murs recouverts de panneaux laqués et tissés. Ses recherches sur l'abstraction mêlées aux principales influences de l'Art déco, notamment orientales, dialoguent avec les goûts de Talbot pour créer un ensemble d'une grande cohérence. Cette collaboration nourrie donne naissance à l'une des pièces les plus importantes de l'histoire des arts décoratifs, un modèle inédit de paravent constitué de briques rectangulaires placées en quinconce, véritable meuble architectural entièrement modulable.

11 - Jean-Michel Frank
« Pour notre ami, le luxe c’était la simplicité. » Jean Cocteau. Décorateur autodidacte, Jean-Michel Frank se fait connaître dans les années 1920 par ses aménagements pour l’intelligentsia parisienne, notamment l’appartement de Charles et Marie-Laure de Noailles. En juillet 1930, il est nommé directeur artistique de la société d’ébénisterie Chanaux & Cie, puis, cinq ans plus tard, ouvre sa propre boutique rue du Faubourg-Saint-Honoré. Tant pour ses meubles que pour ses décors, le décorateur privilégie les surfaces unifiées, mélangeant peu les matières, à l’image de ses célèbres tables en U inversé. Toute forme d’ornement est ainsi évacuée au profit d’un jeu sur les textures, l’agencement des matériaux, les reflets ou les effets graphiques, sans qu’aucune hiérarchie des matières ne soit instituée. Ses créations, aux volumes simples et épurés couverts de marqueterie de paille, galuchat, parchemin, mica, sycomore ou réalisés en bois massif, transmettent toutes la même idée de « luxe pauvre » propre aux intérieurs de Frank.
12 - L’art de la mise en scène
De nombreux créateurs de l’Art déco investissent les arts de la scène et du spectacle, réalisant ainsi la synthèse des arts chère à la période. À Paris, la vie nocturne reflète l’esprit de liberté animant une époque que l’on qualifiera de « folle », caractérisée par la découverte du jazz. Bals d’artistes et revues populaires se succèdent, dont les affiches couvrent la ville. Les artistes profitent surtout du succès d’un nouveau médium, le cinéma, pour trouver une audience pour leurs idées. L’Inhumaine (Marcel L’Herbier, 1924) est l’une des collaborations les plus brillantes associant Robert Mallet-Stevens et Fernand Léger pour les décors, Pierre Chareau pour le mobilier, Paul Poiret et Sonia Delaunay pour les costumes.
La popularité du cinéma en fait le vecteur de diffusion de l’Art déco aux États-Unis. Cedric Gibbons, directeur artistique de la MGM, visite l’exposition de 1925 et adopte le nouveau style qu’il y a découvert, comme dans Our Dancing Daughters (Harry Beaumont, 1928). Paul Iribe devient quant à lui directeur artistique de la Paramount et collabore fructueusement avec Cecil B. DeMille.

13 - Au quotidien
Bois précieux, ivoire, parchemin, galuchat : l’Art déco s’illustre par le luxe des meubles, des objets, des décors. Ce raffinement peut contribuer à donner une vision faussée d’années souvent nommées folles dont les conditions de vie, au sortir de la Première Guerre mondiale, restent difficiles. Adapter les recherches des décorateurs et ensembliers à la vie quotidienne et à la fabrication en série n’est pas aisé. Les grands magasins et leurs ateliers vont jouer un rôle important dans la diffusion de l’Art déco en proposant des objets de toutes sortes. Les prix demeurent cependant élevés, montrant les limites de la démocratisation de l’Art déco et des réflexions sur la fabrication en série. Les créateurs les plus sensibles à ces idées se rassembleront, en 1929, sous la bannière de l’Union des artistes modernes. C’est finalement grâce à l’adoption du vocabulaire de l’Art déco par les affichistes que ce style conquiert l’espace public et se révèle au plus grand nombre.
14 - Vu par Jacques Grange
Le musée des Arts décoratifs propose au décorateur Jacques Grange, ancien élève de ses ateliers pour les moins de quinze ans, une carte blanche pour présenter l’Art déco qu’il chérit. Son style inimitable, d’un éclectisme raffiné, où meubles et objets dialoguent et vivent en bonne intelligence, est autant le fruit de son œil absolu que d’une connaissance intime et précise de l’histoire des arts décoratifs. Dans ce répertoire personnel, l’Art déco occupe une place toute particulière, depuis sa découverte du salon réalisé par Jean-Michel Frank pour les Noailles. Jacques Grange est ainsi un trait d’union entre les contemporains de l’Art déco et ses amateurs. La vente de la collection de Jacques Doucet en 1972, où il est présent pour représenter Edmonde Charles-Roux, intéressée par Paul Iribe, et où enchérissent également Pierre Hebey, Andy Warhol, Karl Lagerfeld, Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, est un moment fondateur de la redécouverte de ce style, éclipsé après la Seconde Guerre mondiale. Depuis, Jacques Grange guide ses prestigieux clients dans l’acquisition de chefsd’œuvre de l’Art déco, contribuant à le maintenir vivant.
15 - Vu d’ailleurs
Chaque pays puise dans son histoire esthétique et son identité pour proposer sa propre lecture de l’Art déco, comme le souligne la diversité des propositions montrées à l’Exposition internationale des arts décoratifs et modernes et industriels de 1925. L’exposition se révèle comme un véritable laboratoire d’expérimentation où se définit la création mondiale à venir. Aux États-Unis, l’Art déco est consacré à un rang presque officiel, dans l’architecture (buildings aux silhouettes iconiques, s’ornant de grilles dorées et de bas-reliefs modernistes) ou le cinéma, jusqu’à la production industrielle d’objets. Des pays comme le Brésil et le Japon affirment leur parti-pris esthétique au travers des motifs et des matières, quand la Suède modernise la production de ses manufactures, comme Svensk Tenn. Instrument d’une modernité loin d’être uniforme, l’Art déco se répand aussi vite qu’il se diversifie, et devient une manifestation des identités nationales, voire, nationalistes.
16 - Le goût du voyage
Dans les années 1920 et 1930, les moyens de transport se développent sur terre, sur les mers et dans les airs, et le tourisme s’accroît considérablement. Le nouveau mode de vie des élites doit alors trouver son équivalent dans le voyage. Décors, objets et mobiliers sont dignes des plus luxueux palaces, et s’imposent comme le vecteur d’un Art déco à l’international. En parallèle, l’expérience de la vitesse et du mouvement se place au cœur de plusieurs courants artistiques. Les créateurs, observant leur monde contemporain, puisent dans ce nouveau répertoire pour concevoir bijoux, papiers peints, textiles d’ameublement ou arts de la table. À travers des transcriptions littérales, ils célèbrent les records de vitesse et les voyages inauguraux. D’autres détachent le motif de tout contexte iconographique et font des hélices ou des voitures l’inspiration de formes modernes.

La Compagnie Internationale des Wagons-Lits
Durant la seconde moitié du xixe siècle, la révolution du chemin de fer permet de désenclaver les territoires et de transporter un nombre toujours croissant de marchandises et de voyageurs. La Compagnie Internationale des Wagons-Lits, créée en 1876, va plus loin en proposant des voyages transfrontaliers qui sont des exploits tant techniques que diplomatiques, alliant confort, vitesse et sécurité. Les voyageurs peuvent, pour la première fois sur le continent européen, se déplacer à bord, se faire servir des repas à table, et surtout dormir correctement. En 1883, l’Orient-Express est inauguré par un voyage triomphal. Il gagne Constantinople depuis Paris en quatre-vingt-une heures en passant par Munich, Vienne et Bucarest. Dès son lancement en pleine vague de l’orientalisme, l’Orient Express revêt une aura mythique. Constantinople, aujourd’hui Istanbul, ville prospère et cosmopolite, historique et légendaire, porte d’entrée vers tout un Orient fantasmé, est désormais à portée des Européens.
La renaissance de l’Orient Express
En 2016, la découverte à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie de voitures historiques de la Compagnie Internationale des Wagons-Lits conduit la marque Orient Express à revoir son projet de relancer le célèbre train. À des voitures modernes doivent dorénavant se substituer ces voitures retrouvées, en conservant au maximum leur authenticité. Pour cette renaissance de l’Orient Express, la marque fait ainsi appel à l’architecte Maxime d’Angeac, connaisseur passionné de l’Art déco, qui est investi de la tâche délicate d’inventer le train de demain. Loin de copier servilement l’Art déco, il prolonge ce style sans pastiche en respectant un principe d’inspiration fertile, au sein d’un décor total prenant en compte les spécificités d’un espace en mouvement. Prévu pour 2027, le nouvel Orient Express, luxueux hôtel mouvant, vantera désormais non la vitesse du trajet, mais la contemplation du voyage.
Fabriquer l’Orient Express
Les contraintes techniques sont nombreuses à bord d’un train : isolation, lutte contre le bruit et les vibrations, ou encore intégration des nécessités du confort moderne (wifi, climatisation, etc.). La renaissance de l’Orient Express est un ainsi vrai projet de design industriel, dans lequel tous les aspects techniques sont anticipés et intégrés, de telle sorte qu’ils soient dissimulés au voyageur. Il s’agit d’une véritable prouesse technologique et d’un grand chantier industriel qui mobilise des milliers de travailleurs. Ambassadeur du luxe à la française, le nouvel Orient Express allie le design industriel le plus exigeant avec les métiers d’art les plus pointus. Maxime d’Angeac renouvelle ainsi la f igure de l’ensemblier, emblématique de l’Art déco, en s’entourant d’artistes et d’artisans issus de trente corps de métiers différents, tous experts dans leurs domaines, au service d’une œuvre d’art totale de 350 mètres de long.
Source : Le livret de l’exposition 1925-2025. Cent ans d’Art déco