Rome, ville ouverte
1945

Trois jours de mars 1944. A Rome.

Les Allemands perquisitionnent un immeuble où habite Giorgio Manfredi, un des chefs du Comité de libération Nationale. Il a le temps de filer par les toits.

Il se rend dans l'appartement de son ami Francesco, un typographe qui va se marier le lendemain avec sa voisine de palier, Pina, veuve et mère du petit Marcello. Il envoie celui-ci chez l'abbé Don Pietro Pellegrini, ami des résistants, pour qu'il aille chercher à sa place une somme d'argent dans une imprimerie clandestine et qu'il la remette à un cheminot.

Ce soir même, Manfredi retrouve Francesco de retour dan son appartement. Une explosion provoquée par des gosses a lieu à la gare voisine. Quand, ils rentrent chez eux ces petits résistants en herbe sont beaucoup plus terrorisés à l'idée de se faire engueuler par leurs parents, ce qui ne manque pas de leur arriver, que par les risques courus lors de l'entreprise qu'ils ont menée à bien. Parmi eux se trouve Marcello, le fils de Pina. Celle-ci, découragée, à bout de force, fond en larmes et Francesco doit lui remonter le moral. Il ne faut pas se décourager, lui dit-il car notre cause est juste.

La maîtresse de Manfredi, la danseuse de music-hall Marina Mari, se drogue. Elle se fournit auprès d'Ingrid, une aventurière qui travaille pour le compte du major Bergmann, officier de la Gestapo, chargé de retrouver Manfredi.

Le lendemain matin, jour du mariage de Pina et de Francesco, les Allemands encerclent l'immeuble. Don Pietro dissimule les bombes artisanales fabriquées par un des gosses sous le lit d'un vieillard paralytique auquel il est censé donner les derniers sacrements. Il a du au préalable assommer le vieil homme, rétif, avec une poêle à frire. Francesco est arrêté et monte dans un camion de prisonniers. Pina court vers lui en hurlant et est abattue par un soldat allemand. Les résistants attaquent le convoi et libèrent les résistants. Francesco et Manfredi logent chez Marina. Manfredi découvre qu'elle se drogue et a une violente dispute avec elle.

Le lendemain dans la rue, la Gestapo arrête Manfredi, Don Pietro et un déserteur allemand qui s'était réfugié chez le prêtre. Cette arrestation a pu avoir lieu grâce aux renseignements fournis par Marina à Ingrid. Les trois hommes sont emprisonnés. Manfredi sera longuement torturé et mourra sans avoir parlé. Don Pietro sera exécuté sous l'œil des enfants dont il s'occupait dans le quartier de Pina.

Cinquième long métrage de Rossellini, Rome, ville ouverte, tourné en même temps que Sciuscia de De Sica, fonde le néoréalisme. Mais il le fonde avec beaucoup d'impuretés par rapport aux objectifs qui seront définis plus tard comme essentiels au mouvement.

Rossellini a surtout voulu regarder la réalité sous un angle et dans une lumière plus vrais, plus documentaire que tout ce qui avait été tenté auparavant. Il ne s'agit pas tant d'une démarche intellectuelle révolutionnaire que d'une soumission aux conditions authentiques du tournage (lumière insuffisante ou intermittente, durée des plans soumise à la quantité variable de pellicule disponible, variété des acteurs, anonymes ou célèbres, la neutralité austère que Rossellini obtiendra dans Païsa il ne l'exige ici que de Pagliero, professionnel utilisé comme un non-professionnel)

Si l'on admet la définition d'André Bazin

"Le néo-réalisme est une description globale de la réalité par une conscience globale […] Le néo-réalisme se refuse par définition à l'analyse politique, morale, psychologique, logique, sociale ou tout ce que vous voudrez des personnages et de leur action. Il considère la réalité comme un bloc, non pas certes incompréhensible mais indissociable",

, on peut considérer alors que Rome ville ouverte est néo-réaliste.

La ville de Rome occupée par les Allemands est en effet la totalité décrite. Il est frappant que Pina, Don Pietro, Francesco et Manfredi disent toujours "nous" et "notre" quand ils rencontrent d'autres gens. Quand ils disent "nous", ils veulent dire en fait tous les Romains, pas seulement ceux qui travaillent activement pour la résistance ; les autres ce sont ceux qui collaborent avec les Allemands. Le brigadier responsable du quartier, par exemple - bien qu'en tant que policier, il travaille au nom du gouvernement- est du côté de Pina. Elle parle avec lui de soucis quotidiens lorsqu'elle le rencontre. Elle lui offre même du pain, bien qu'elle n'ai pas grand chose elle-même. Quand les Allemands cernent le pâté de maison, il essaie de faire son possible. Mais c'est une perception qui fonctionne dans les deux sens, et l'adjudant allemand qui dirige la rafle la traite avec la même défiance qu'il manifeste aux autres Italiens de la maison.

Le major Bergmann, lui aussi a couvert la ville (Rossellini montre le plan de Rome en gros plan) d'un réseau qui, dans l'œil de la caméra, ressemble à une toile d'araignée. Il explique vaniteux et fier, au chef de la police romaine : "La ville est divisée en quatorze zones. Cette méthode, que nous avons déjà employée dans différentes villes d'Europe, nous permet de procéder d'une manière pratiquement scientifique, c'est à dire de contrôler avec un engagement minimum de soldats un nombre maximum de personnes".

Le réseau du major Bergmann est un réseau de renseignements qui fonctionne excellemment : il constitue l'intrigue du film. Dès avant l'arrestation de Manfredi- Celui-ci, Francesco et Marina Mari vont manger ensemble après la mort de Pina- le propriétaire du restaurant chuchote à Manfredi le nom d'un résident arrêté par les Allemands. Mais c'est parce que Manfredi a ainsi la vision globale de Rome qu'il sera torturé à mort. Le major Bergmann veut obtenir de lui toutes les informations sur l'organisation du Comité national de libération avant que les membres n'apprennent l'arrestation de Manfredi. Mais nous avons vu que Francesco, arrivé en retard, a été témoin de celle-ci et donc que Francesco, tandis que Manfredi est torturé, a très vraisemblablement déjà informé la résistance de son arrestation.

Cependant de nombreux points viennent contredirent cette vison globale par une conscience globale. Ce sont principalement les deux histoires d'amour, très belles et très précises.

La plus tragique est celle entre Manfredi et Marina Mari. Ils ont fait connaissance dans un restaurant au cours d'une attaque aérienne parce que tous deux étaient restés assis. Maintenant, deux mois après, Manfredi s'aperçoit qu'elle n'est pas faite pour lui. Il le dit d'abord à Pina. Lorsque Pina meurt et qu'il veut trouver abri dans l'appartement de Nina, il découvre qu'elle prend de la cocaïne. Il lui fait des reproches. Elle lui rétorque sans ambages qu'il n'a fait que se servir d'elle, qu'il ne l'a jamais aimée. Voilà pourquoi elle prend de la cocaïne. Au fond, c'est de sa faute à lui. La dispute est interrompue par Lauretta, la sœur de Pina. Elle s'est installée pour quelques jours chez Marina. Lauretta est ivre et ne sait encore rien de la mort de Pina. Elle flirte avec Manfredi. Personne ne juge utile de la mettre au courant. Quand elle demande à Marina si elle aime Manfredi, celle-ci répond : "je n'aime personne". Cette phrase telle qu'elle est dite par Marina, le visage blanc, est terrible. Quand Lauretta est endormie, marina appelle Ingrid et lui révèle où la Gestapo peut trouver Manfredi. On ne peut certes que le déduire de ce qui suit ; le moment de la trahison n'est pas montré.

La plus déchirante est celle entre Pina et Francesco. Pina est veuve et elle a de son précédent mari un fils d'une dizaine d'années, Marcello. Parce qu'ils habitent la même maison (au même étage), elle a fait la connaissance de Francesco, deux ans auparavant. A présent, elle est enceinte de lui. A cause de la guerre, ils ont sans cesse été contraints de reculer leur mariage. Au début du film, après que de retour chez lui Francesco a salué son ami Manfredi, les deux amants s'assoient comme autrefois sur les marches de l'escalier devant la porte de leurs appartements et se rappellent, une journée avant leur mariage maintenant décidé, comment c'était lorsqu'ils se sont connus. Francesco parle de l'avenir où, un jour, tout sera plus beau. C'est un long monologue. Il ne la regarde pas. Elle l'écoute, elle est avec lui.

La construction ultra-habile du récit autour des trois martyrs du récit, cet allongement progressif de la durée des scènes à mesure que l'histoire avance et devient de plus en plus tragique témoigne aussi d'un art consommé de la narration plus que d'une soumission à la saisie de la réalité.

Sources : Jacques Lourcelles , DdF et commentaires de Rudolf Thome traduits de l'allemand pour : Roberto Rossellini, coordonné par Alain Bergala, Jean Narboni, Cahiers du Cinéma 1990 :

Genre : Film de guerre

(Roma, citta aperta). Tourné en 1944, réalisé en 1945 et distribué en France et en Italie en 1946. Avec : Anna Magnani (Pina), Aldo Fabrizy (Don Pietro Pelligrini), Marcello Pagliero (Giogio Manfredi, alis Luigi Ferraris), Harry Feist (Major Bergmann), Francesco Grandjacquet (Francesco), Maria Michi (Marina Mari), Giovanna Galetti (Ingrid). 1h44.

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