Un jour sans fin
Harold Ramis
1993
(Groundhog day). Avec : Bill Murray (Phil Connors) Andie Mac Dowell, (Rita Han-son), Chris Elliot (Larry), Stephen Tobolowsky (Ned Ryerson).1h43.

Dans la pittoresque petite ville de Punxsutawney (Pennsylvanie), chaque 2 février, on fête le "Groundhog Day" ou "Jour de la marmotte". Le petit animal est présenté à la foule en liesse et la légende veut que s'il "voit son ombre", l'hiver durera encore six bonnes semaines. Journaliste responsable de la météo dans une petite station de Pittsburgh, Phil Connors est chargé, comme tous les ans, de couvrir l'événement, ce qui l'ennuie profondément. Accompagné de sa productrice Rita Hanson et de Larry, son caméraman, il se rend donc en maugréant dans cette "bourgade de ploucs" et prend une chambre à l'auberge de Mrs. Lancaster.

Debout dès 6 heures du matin, il fait avec son cynisme habituel le compte-rendu de la fête et s'apprête, aussitôt après, à regagner Pittsburgh avec ses collaborateurs. Mais la route est coupée par le blizzard et ils doivent passer une seconde nuit à Punxsutawney. Réveillé à 6 heures le lendemain, Phil constate avec effarement que tout se passe exactement comme le jour précédent : mêmes émissions à la radio, mêmes festivités, mêmes personnes rencontrées au même moment dans la rue, tel cet importun ami d'enfance, Ned Ryerson. Plus inquiétant encore, personne à part lui ne semble s'apercevoir de cette anomalie.

A la seconde répétition Phil est excédé d'abord au bar avec une fille, puis à l'hôpital et chez le psychiatre, il finit la journée au bowling et se retrouve en prison après une course poursuite avec les flics. Lors de la troisième répétition, il se conscare à de vaines et fausses jouissances : il embrasse son hôtesse, casse la gueule de Ned, évite la flaque, s'empiffre mais doit faire face au cinglant commentaires de Rita. Il tente lors des cinquième et sixième épisodes de séduire Nancy (repérage des études à Lincoln avec Mme Walsh comme professeur de lettres. Il réussit à coucher avec elle mais l'ayant appelé Rita doit lui promettre le mariage). Il vole la banque. Le soir déguisé en Bronco Billy il va au cinéma avec une jeune femme niaïse.

Phil entreprend alors de séduire Rita. Il lui fait d'abord décrire l'homme idéal puis, au fil des échecs successifs rencontrés chaque jour, en apprend toujours plus sur ses goûts. En la draguant le soir au bar, il apprend à connaître son apéritif, puis son toast favori (la paix dans le monde) puis, au dîner, réussit a exposer ses souvenirs de Rome avant qu'elle les aies exprimés, il évite l'écueil du chocolat blanc et apprend la poésie italienne du XIXe siècle. Devant une journée aussi "parfaite qu'improvisée', ils s'embrassent après la lecture de Leopardi au coin du feu et après avoir dégusté la glace choco-roc laissée à refroidir sur le rebord de la fenêtr,e Rita refuse pourtant d'aller plus loin, ne croyant pas à ses mots d'amour "Tu dis que tu m'aimes mais tu me connais à peine. Tu serais capable d'appeler mes amis pour savoir ce que j'aime et ce que je n'aime pas. Je n'aimerais jamais quelqu'un comme toi Phil parce que tu es incapable d'aimer quelqu'un d'autre que toi". Devant ce dernier échec Phil essaie de recommencer le jour suivant mais il rate le baiser dans la neige et reçoit une succession de claques de plus en plus tôt.

Après cet épisode, il épate les vieux au jeu télévisé, salope ses reportage "ce sera un hiver froid, gris long vous en avez pour toute votre vie", casse son réveil avant d'entamer une longue succession de suicides ratés, en voiture avec la marmotte, avec un grille pain dans la baignoire, ou écrasé par un camion, jeté en haut de la tour, écrasé, poignardé. Phil en arrive à la conclusion désespérée qu'il est un dieu.

Revenu de tout, il prend des leçons de piano, se cultive, s'adonne à la sculpture sur glace… Peu à peu, il prend un réel plaisir à faire le bien, dépannant les uns ou les autres, réconciliant les amoureux brouillés et sauvant ceux que menace un terrible accident.

Il entame une nouvelle journée avec Rita en lui racontant des détails précis sur son enfance qui la touche. Il reconnaît jouer 4 à 5 heures par jour aux cartes dans un chapeau. Adoré comme le Bon Samaritain par la communauté, il conquiert l'amour de Rita. La jeune femme accepte de passer la nuit avec lui et le miracle se produit : le cercle vicieux temporel est enfin brisé et tous deux se réveillent… le 3 février !

Un jour sans fin met en place un dispositif simple : Phil Connors est condamné à revivre indéfiniment la même journée dans une petite ville coupée du monde par le blizzard. Il lui appartiendra d'explorer les avantages et les désagréments de cette situation, de surmonter les embûches de la répétition. Le caractère véritablement original du film repose sur la manière dont la mise en scène parvient à maintenir l'intérêt du spectateur à l'intérieur de ce cadre rigide, grâce à une subtile rhétorique mise au service d'une quête initiatique amoureuse.


Ellipses et répétitions

Harold Ramis confère à l'usage de l'ellipse un rôle dramaturgique important. Il s'en sert notamment pour monter des scènes analogues (les gifles, les suicides, le réveil, etc.) dont le comique repose sur la répétition mécanique d'événements survenant aux dépens du héros. L'ellipse est par ailleurs utilisée comme facteur de surprise. Elle souligne la déconnexion entre cause et conséquence dans l'univers de Phil : couché au commissariat ou suicidé, il se réveille à l'hôtel. Elle justifie les manifestations d'omniscience de Phil : l'attaque du camion de convoyeurs, le dépannage express, la connaissance intime des habitants de Punxsutawney, le jéopardy, etc.

Le spectateur participe à un dispositif jubilatoire dans lequel se combinent attente et surprise. En effet, il comprend très vite le principe du film et peut jouir avec le personnage des manifestations de son omniscience ; il se trouve donc installé par le film dans une grisante situation de maîtrise. Toutes les péripéties interviennent comme des variations dans un jeu dont il connaît précisément les règles, découvrant ou anticipant tour à tour les événements. A cet égard, les réveils récurrents de Phil, amorcés sur un gros plan du réveil passant de 5h59 à 6h00, accompagnés de la chanson de Sonny et Cher, fonctionnent comme une scène attendue dont joue le réalisateur pour réenclencher le supplice de Phil, renouant à chaque fois le pacte fictionnel avec le spectateur.

Ramis varie pourtant subtilement la durée de chacun des épisodes. Après l'exposition, qui dure une vingtaine de minutes, seuls deux longs épisodes sont traités sur le mode dramatique alors que chacun des épisodes de répétitions, traités sur le mode burlesque durent moins de dix minutes. Ces deux longs épisodes concernent bien évidemment la séduction ratée puis réussie de Rita.


Les motifs du Temps

Un jour sans fin repose sur un dérèglement du temps qui ordonne la cohérence narrative comme métaphorique du film. Les deux significations du mot, du point du vue du climat comme de la durée, sont étroitement associées dès le début : des nuages défilent en accéléré sous le ciel bleu. Ces images inscrivent le film sous le signe de la fantaisie et en introduisent le thème principal. En effet la première séquence nous montre Phil comme un présentateur météo : il revendique à ce titre une maîtrise sur le climat comme sur l'avenir. Or le film va mettre précisément en échec cette double prétention par le blocage du temps (signifié par le retour incessant du réveil), comme du climat (il est emprisonné par un blizzard imprévu).

Par ailleurs la marmotte constitue un élément important du récit. Prénommée Phil, elle est censée indiquer la prolongation de l'hiver. Cet animal constitue un double ironique du héros : le caractère fantaisiste de la méthode de prédiction tourne en dérision la maîtrise supposée de Phil, et l'hibernation de l'animal renvoie soit à la vie morne et grise d'un personnage autosuffisant soit au coup d'arrêt donné à son existence par sa mésaventure hivernale.

Une aventure initiatique

Phil est au début du film arrogant et cynique, plein de lui-même, il n'a pour les autres que sarcasmes ; le dispositif dans lequel il se trouve enfermé va être pour lui l'occasion d'une remise en question radicale. On peut remarquer en premier lieu qu'il est précisément puni, par là où il a pêché, c'est-à-dire dans son orgueil, dans cette supériorité affichée sur les autres, dans cette illusion de maîtrise sur les éléments indiquée par son métier ; le poème de Walter Scott récité par Rita marque bien la suffisance du personnage : "Je pleins l'être qui en lui seul s'absorbe, la vie ne peut point en faire une gloire. Par une double mort, il quittera le globe retrouvant le néant dépourvu d'espoir sans une larme, sans honneur et sans joie".

Or s'il fait tout d'abord l'expérience euphorique des possibilités offertes par son aventure, de son impunité totale, c'est à l'échec que Phil est rapidement confronté. Il entame dès lors un parcours minutieusement réglé. L'échec de ses tentatives de séduction marque les limites de la manipulation, du froid calcul, dans le domaine amoureux et détruit son système de valeurs. Il s'ensuit une dépression qui le mène au suicide. Au cours de cet épisode, il entraîne la marmotte, son double, dans la mort : signe de la destruction de sa personnalité antérieure. En effet, avec l'illusion de maîtrise, c'est le socle même de son image de lui-même qui a disparu.

Dès lors, à l'initiative de Rita, Phil commence à changer de comportement, à envisager son aventure non comme une malédiction mais comme une chance possible. Cette rédemption progressive est signifiée par l'épisode du vieillard, les efforts désespérés de Phil pour le ramener à la vie n'étant pas sans évoquer la légende de St Julien L'Hospitalier, obtenant le pardon divin pour une vie de pêché après s'être allongé auprès d'un lépreux pour le réchauffer. Cet épisode inscrit le film, sans pesanteur ni grandiloquence, dans le registre de la fable morale, sous la forme d'une métaphore évangélique.

Le personnage de Phil quitte alors sa position de spectateur critique du monde, de maître illusoire de l'avenir et du climat pour s'investir dans la création artistique. A une existence inauthentique à force de mépris, il substitue une vie vouée aux autres. C'est la manière même dont il regarde le monde à présent, fruit d'une maturation progressive, qui l'a libéré de son emprisonnement antérieur.

A ce message humaniste, Ramis superpose l'enchantement de l'amour. Certes Phil s'est rapproché de l'idéal de Rita énoncé au début lorsqu'elle lie la réussite l'amour au mariage et aux enfants et décrit son futur mari comme "intelligent, amusant, positif, très romantique et courageux un corps parfait mais sans avoir besoin de passer sa vie devant le miroir et gentil et sensible et tendre avec moi, il n'aurait pas peur de pleurer devant moi et il aimerait les animaux et les enfants et il saurait leur faire faire potpot. Ce serait un musicien accompli et il serait fou de sa mère." Mais c'est en s'imprégnant de son visage au fil des jours qu'il réussit sa meilleure déclaration : "Je connais si bien ton visage que j'aurais fait le même les yeux fermés", prolongée par une autre un peu plus légère : "Je jure de t'aimer jusqu'à la fin de mon jour".

Le dénouement, s'il peut paraître attendu, marque en fait la clôture d'un film qui se revendique comme une  fable ; le happy end apparaît dès lors comme inhérent à la structure fermée du conte.

 

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Genre : Comédie sentimentale