Une vedette de tourisme parcourt le port de Sète. Une belle femme blonde regarde fixement le guide, Majid, qui abandonne la description du port à sa collègue pour rejoindre celle qui est sa maîtresse.

Sur un chantier naval du port, Slimane Beiji, la soixantaine fatiguée, se fait réprimander par son patron pour n'avoir pas fini de travailler sur un bateau sur lequel seuls deux jours de réparation avaient été comptabilités. Son chef lui impose des horaires flexibles et une réduction de son temps de travail. Il lui conseille à demi-mots d'accepter la prime de licenciement que lui accorde fort peu généreusement le chantier.

En rentrant, Slimane parle avec des pêcheurs, meurtris de s'être fait prendre par la police dans la zone interdite. Le patron du bateau, qui s'avérera Mario, l'un de ses gendres, lui donne une cagette de poissons. Il les porte chez Souad, son ex-femme, qui le rembarre. Elle préférerait qu'il paye sa pension alimentaire plus régulièrement. Slimane se rend alors chez Karima, sa fille, qui l'accueille avec joie alors qu'elle admoneste son enfant de deux ans qui refuse de faire au pot.

Slimane donne la fin des poissons à Latifa, la femme avec laquelle il vit et qui tient l'Hôtel de l'Orient, refuge des émigrés désargentés. Celle-ci à une fille, Rym, pour qui Slimane est comme un père.

Chez Souad, c'est le jour du couscous et toute la famille est réunie. Julia, émigrée russe, femme de Majid refuse de s'y rendre après avoir eu une nouvelle preuve de l'infidélité de son mari. Karima la convainc de faire une pause dans sa colère.

Autour du couscous, la famille se ressoude. Lilia amuse tout le monde avec l'incompétence en arabe de Mario. Plus tard, les fils, Majid et Riadh, viennent donner sa part de couscous à Slimane resté dans l'hôtel de Latifa. Ils lui conseillent de revenir au Bled. Rym se montre outrée par ce conseil qui sonne comme la préfiguration d'un enterrement.

Ainsi, plus tard, lorsque Slimane a accepté son licenciement, Rym part avec lui dans la course aux financements et autorisations nécessaires à l'ouverture d'un restaurant. Slimane a en effet acheté le cargo qu'il était chargé de démanteler dans le projet d'en faire un restaurant. Mais toutes les portes se ferment devant eux.

Slimane a alors l'idée de donner une soirée pour convaincre les notables de la viabilité de son projet. Tout se passe bien jusqu'à ce que Majid aperçoive sa maîtresse, Mme Dorner, la femme de l'adjoint au maire dans la salle et quitte précipitamment le bateau avec la semoule du couscous dans le coffre de la voiture.

Les invités s'impatiente, Rym exécute une danse du ventre. Latifa prépare une nouvelle semoule et Slimane rentre en mobylette espérant que Souad, prévenue au téléphone a pu en faire de même. Hélas, Souad est partie à la recherche d'un pauvre pour l'offre rituel d'une assiette de couscous et Slimane, démonté par les cris justifiés de Julia, ne peut que constater en partant que sa mobylette lui a été volée.

Alors que Lafita emmène la semoule au restaurant à la fin de la danse de Rym, Slimane, épuisé par sa course après les trois gamins qui lui ont volé sa mobylette, s'écroule victime de son diabète.

Le film s'organise autour de grandes scènes où la parole occupe la première place. Grands blocs de conversation, ils ressoudent une communauté en proie aux forces centrifuges qui se révèlent lorsque Julia explose devant l'hypocrisie contenue au sein même de la communauté.

Grandes séquences où la camera de Kechiche est à l'unisson de cette parole capable de redonner du liant, allant chercher les visages et les gestes au sein d'une communauté au bord de la fracture. C'est Karima racontant sa grève à la conserverie alors qu'elle réprimande sa fille pour faire sur le pot. C'est Hamid qui parle du projet de Slimane avec les habitués de l'hôtel d'orient. C'est la fête du dimanche autour du couscous qui réunit la famille chez Souad. C'est enfin Rym qui convainc sa mère d'aller à l'inauguration du restaurant.

Un drame social...

Chacune de ces séquences, Kechiche les a entourées d'un contexte social triste à pleurer. La situation économique est désastreuse : flexibilité sur le chantier, situation tendue chez les pêcheurs, révolte dans la conserverie, budget couche pour une famille modeste, refus des commerçants de laisser une place à un concurrent potentiel, frilosité des administratifs (banque, mairie, services sanitaires).

Kechiche privilégie le suspens à l'œuvre dans ces grandes séquences dialoguées où surgit le miracle d'une réconciliation et d'une chaleur humaine mais il use aussi de l'ellipse (licenciement évacué) du coup de griffe (D'accord pour tout projet d'intégration du moment qu'il ne s'agit pas d'une moquée) et de la construction tragique.

Car parallèlement au contexte social, les traumatismes et les inconséquences de la famille menacent aussi toujours les réunions. Les retrouvailles masquent des problèmes qui ne sont pas traités. Julia accepte de faire une pause dans sa colère. Mais face au père impuissant face aux infidélités de son fils, elle lui portera un dur coup supplémentaire lorsqu'il sera fragilisé.

...Et une tragédie

Ce fil tragique, Kechiche nous l'avait d'abord proposé sous le jour souriant de l'adultère dans la vedette de tourisme puis l'avait annoncé dramatiquement lors de la visite de Mme Doner, la maîtresse de Majid, à la mairie.

La course tragique c'est aussi l'oiseau qui ne chante plus puis, la danse du ventre fiévreuse de Rym donnant tout d'elle-même et de la culture de sa communauté pour que les blancs patientent jusqu'à ce Slimane ait une chance de trouver sa place. Celui-ci, tente de réparer l'erreur de son fils dans une course désespérée comme un suicide vers sa mobylette volée par trois gamins.

Comme dans L'esquive, l'idylle entre les deux plus jeunes ne viendra pas résoudre les problèmes de la communauté. L'idylle entre Rym et Mejid, leurs regards dérobés dans la chambre du père puis sur le bateau ne mèneront à rien. Kechiche n'est pas non plus le chantre de la libre entreprise. Il accumule les contradictions et les menaces autour de Rym et Slimane mais nous les laissent, magnifiques et tragiques, dans leur courses jusqu'au boutiste pour se prouver qu'il maitrisent leur destin fussent au prix de l'épuisement et de la mort.

Au delà de la réussite ou de l'échec du projet de restaurant, Slimane veut laisser l'image de celui qui s'est battu jusqu'au bout pour prouver, comme le dit son ami Hamid, que ça valait le coup de venir jusqu'en France, d'accepter l'exil. Si Slimane est peut-être le mulet obstiné et têtu du titre, la graine, la seconde génération, devra s'en montrer digne et en tirer partie.

 

Jean-Luc Lacuve (le 28/12/2007, première analyse avant notre 5ème débat du Ciné-club au Café des images, jeudi 3 janvier 2008)

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La graine et le mulet
2007
Genre : Drame social

Avec : Habib Boufares (Slimane), Hafsia Herzi (Rym), Farida Benkhetache (Karima), Sami Zitouni (Majid), Mohamed Benabdeslem (Riadh), Hatika Karaoui (Latifa), Bouraouïa Marzouk (Souad), Alice Houri (Julia), Abdelhamid Aktouche (Hamid), Abelkader Djeloulli (Kader), Leila D'Issernio (Lilia), Bruno Lochet (Mario), Cyril Favre (Sergueï), Sabrina Ouazani (Olfa), Jeanne Corporon (la banquière), Henri Cohen (M. Dorner, l'adjoint au maire), Violaine de Carné (Madeleine Dorner). 2h31.