Delivrance
1972
Genre : Aventures (!)
(Deliverance). D'après le roman de James Dickey. Avec : Jon Voight (Ed Gentry), Burt Reynolds (Lewis Medlock), Ned Beatty (Bobby Trippe), Ronny Cox (Drew Ballinger), Ed Ramey (Le vieil homme), Billy Redden (Lonny), Seamon Glass (Le premier Griner), Randall Deal (Le second Griner), Bill McKinney (L'homme des montagnes). 1h49.

Quatre quadras américains moyens d'Atlanta, Ed Gentry, Lewis Mediock, Bobby Trippe et Drew Ballinger, décident de consacrer leur week-end à descendre en canoë une impétueuse rivière du nord de la Géorgie, la Cahulawassee. Ils envisagent cette véritable expédition comme un ultime hommage à une nature sauvage et indomptée que menacent les progrès de la civilisation. Ils décident de se rendre à deux jours en amont de la petite ville d'Entry, au pied du barrage, et convainquent difficilement deux locaux, les frères Griner d'y conduire leur voiture qu'ils espèrent retrouver le dimanche. Drew est enchanté de jouer en duo, lui à la guitare avec un jeune garçon du coin au banjo. Il s'inquiète toutefois de son refus de lui serrer la main. Drew est aussi excédé de voir Lewis conduire comme un fou pour trouver la rivière au milieu des bois et, une fois celle-ci atteinte préfère partager son canoë avec Ed.

La première journée se passe bien. Les rapides sont descendus par les deux équipages,  Ed et Drew d'un côté et Lewis et Bobby de l'autre. Ce dernier supporte toutefois mal les continuels sarcasmes de Lewis. Le soir un campement est organisé.

Le second jour, Ed se réveille tôt et met en joue une biche avec son arc. Pris de tremblements, il rate sa cible. Lewis ne supporte pas Bobby qui se plaint constamment et demande à Ed de le prendre dans son canoë et de partir devant. Ed et Bobby sont attaqués par deux montagnards et l'un d'eux viole Bobby avant d'être tué d'une flèche par Lewis au moment où il allait permettre à son acolyte de violer Ed. Drew tient à respecter la loi et à ramener le corps de l'homme au shérif d'Entry. Lewis ne veut ni d'une enquête ni d'un procès pour meurt en légitime défense. Il a tiré la flèche mortelle dans le dos de l'homme et ne veut pas être jugé par des proches de la victime. Il veut s'en sortir sans que rien ne transpire jamais de cette histoire. Lles jeunes gens décident de faire disparaître le corps afin d'éviter à Bobby une enquête pénible. Ils reprennent leur route après avoir enterré le corps.

Drew choqué refuse de mettre son gilet et, juste avant les rapide, semble se jeter dans l'eau. Ed n'a pas le temps de lui venir en aide, le canoë se brise contre les premiers rochers du rapide et c'est la dégringolade pour tout le monde. En bas des chutes Lewis a une jambe brisée alors que Drew a disparu. Lewis affirme que l'on a tiré sur lui. Ed le cherche ainsi que Bobby mais ils finissent pas accepter la thèse de Lewis. La nuit, Ed escalade la falaise. Epuisé, il s'endort une fois le sommet atteint. Le lendemain, Ed tue un homme qui semblait les surveiller et les menacer, supposant qu'il s'agissait du second montagnard, celui qui avait pris la fuite. Ed et Bobby jettent l'homme lesté d'une pierre dans la rivière et embarquent Lewis dans le canoë. Ils retrouvent le corps de Drew, plus marqué par les rochers que par une hypothétique balle. Ils font disparaitre son corps

Ed, Bobby et Lewis parviennent finalement à échapper à ce cauchemar et à retrouver la civilisation. Ils décident de déclarer que Lewis s'est blessé dans les derniers rapides où est mort aussi Drew. Ils espèrent ainsi éviter des recherches en amont. Apres un dernier effort sur la partie de  la rivière devenus un lac car proche du barrage, ils alertent les secours d'Entry.

Le shérif n'est guère convaincu par leur histoire : un morceau du canoë brisé a été retrouvé en amont. Et un chasseur du coin n'est pas revenu d'une partie de chasse. Il les laisse néanmoins repartir car n'a pas de preuve et le village va bientôt être recouvert par les eaux. Lewis hospitalisé risque de perdre sa jambe mais convient avec Ed et Bobby qu'il déclarera avoir perdu la mémoire. Ce dernier propose à Ed qu'ils ne se revoient pas pendant quelques temps. Rentré chez lui, Ed fait un cauchemar, la main d'un cadavre Drew surgit de l'eau du lac. Il se rendort mais la surface de l'eau menace toujours d'être troublée par le surgissement du passé enfoui.

Quatre quadragénaires américains moyens d'Atlanta décident de consacrer leur week-end à descendre en canoë une impétueuse rivière du nord de la Géorgie. Ils envisagent cette véritable expédition comme un ultime hommage à une nature sauvage et indomptée que menacent les progrès de la civilisation. Pendant un week-end, ils vont être, le croient-ils, délivrés du poids d'une société qui corrompt. Rêvant d'une nature vierge et inviolée, ils vont au contraire y retrouver des doubles archaïques et dégénérés d'eux-mêmes, sujets aux pires violences et dérèglements.

Ils sont mené par Lewis qui rêve de la faillite du système alors que ses trois amis d'occasion sont plus modérés dans la condamnation de l'économie capitaliste. Le quatuor est animé de mobiles égoïstes, il cherche non pas à préserver la rivière sauvage mais à la violer à leur tour, à prendre plaisir dans un environnement qui leur résiste avant de retourner à cette civilisation qu'ils semblent critiquer. Ils se prennent pour les premiers explorateurs de la région.

Pour filmer le viol, Boorman alterne de très gros plans du violeur et du violé, sans effet d'angle. Cette façon de filmer de la même manière bourreau et victime fait ressortir d'autres parallèles entre les deux. Le front perlé de sueur et les dents pourris du violeur trouvent un écho dans le front et les dents de Bobby, les grimaces des deux hommes sont également très proches. Le rôle du son dans cette scène est primordial. Le violeur demande à Bobby de couiner comme un porc ("squeal like a pig") mais, en réalité, on observe qu'ils couinent tous les deux : les gros plans en champ-contrechamp sont ponctués par des couinements de plaisir et de douleur.

Les implications homosexuelles du viol masculin vont peser de tout leur poids lorsqu'il faudra décider de ramener ou non le corps du violeur. Ils ne tiennent pas à s'expliquer sur une homosexualité qui viendrait rendre ambigu leur expédition entre hommes. Lewis ne veut pas être accusé de meurtre et Ed, excédé par la bonne conscience de Drew, penche du côté de Lewis et Bobby. Sans doute, le discours d'irresponsabilité de Lewis le séduit-il aussi : "Nous ne pouvons rien changer à ce qui s'est passé. Nous ne pouvons changer à ce qui est arrivé à Bobby. Si nous mettons la police et la justice dans le coup nous aurons ce cadavre sur le dos pour le reste de notre vie".

Croyants être délivrés de ce poids, c'est un nouveau traumatisme qu'ils doivent affronter. Choqué, Drew se noie plus ou moins volontairement. Refusant de se sentir responsable de ce suicide, les trois autres acceptent la thèse du meurtre défendue par Lewis. Ed part ainsi à la recherche du supposé second violeur et tue au petit matin un chasseur qui se trouvait là. Un doute subsiste quant au fait que ce soit le second violeur. Mais le fait qu'il ait des dents, qu'on signalera ensuite l'absence d'un chasseur parti il ya trois jours et que Bobby ne le reconnaisse pas vraiment va plutôt dans le sens d'un troisième homme. Lui aussi est donc victime d'une nature hostile tout comme Ed. Et, là encore, l'effet de double joue à plein. L'bomme est marié comme Ed. Ed avait sorti son portefeuille pour se donner du courage et deux plans très nets insistent sur l'alliance du chasseur. Les deux corps se mêlent ensuite dans l'eau, le cadavre s'agrippant à Ed. C'est d'un même mouvement que la flèche blesse mortellement l'homme et que la corde se rompant, Ed déséquilibré s'empale sur une de ses propres flèches.

La thèse de Lewis, comme quoi Drew a été tué d'une balle, s'effondre aussi avec le corps retrouvé de celui-ci. Si bien que le trio préfère aussi faire disparaitre le corps. Ils se révèlent, là encore, plus dénués de morale que celle qu'ils prêtaient aux autochtones : dans l'un des derniers plans, Ed verra les fossoyeurs du village englouti s'échiner à exhumer les tombes qui auraient été inondées.

la Cahulawassee, double fictionnel de la rivière Chattooga, n'a donc en rien délibéré les quatre hommes de leur angoisse face aux compromis du monde contemporain. Loin de les avoir régénérés pour en faire de nouveaux pionniers, elle les a confronté à ce qu'ils pourraient être dans une nature sauvage. Peut-être néanmoins comprendront-ils mieux leur nature d'homme moderne. Lewis avait peut-etre raison : "la règle du jeu, c'est survivre". Mais non pas survivre à la faillite du système mais survivre à la condition d'homme moderne débarrassé du mythe et acceptant ses failles et ces petites victoires ("Quel bien-être ! " lâche Ed dans l'hopital). Le trio restant ne se reverra jamais plus et, à tout moment, le passé peut ressurgir comme le rappelle la dernière image du film. Dans la toute dernière séquence du film, on voit à l'écran une main qui surgit de l'eau. Le plan suivant montre Ed au lit, se réveillant de ce qui semble avoir été un cauchemar. Ensuite la caméra montre à nouveau la rivière inondée et calme... Jusqu'à quand ?

Jean-Luc Lacuve le 18/01/2015

Bibliographie : Élizabeth Mullen. L’Homo americanus à la dérive : Délivrance et le brouillage des codes. Eclipses n°55, décembre 2014.

 

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