Le festin de Babette

1987

Frederickshavn, dans le Jütland danois. Martine et Filippa, qui doivent leurs prénoms à Martin Luther et son ami Philippe Melanchthon, sont deux vieilles demoiselles, filles d'un pasteur puritain autrefois célèbre, qui passent leur vie à entretenir le souvenir de leur père et à s'occuper des pauvres de leur village.

Autrefois, elles étaient jeunes et belles et tous les garçons du village se pressaient à l'église pour les voir. Mais chaque demande en mariage était repoussée par le pasteur, fier de la petite secte dont il était le chef et comptant sur ses deux filles pour l'aider : "Dans ma vocation, mes deux filles sont ma main gauche et ma main droite".

Pourtant deux étrangers venus successivement dans le Jütland faillirent bien ravir Filippa et Martine à la communauté. Lorenz Lowenhielm, jeune lieutenant joueur et indiscipliné fut exilé par sa famille chez sa vieille tante à Norre Vossborg. Celle-ci adepte des sermons du pasteur, introduisit son neveu dans ce cercle après qu'il fut tombé amoureux de Martine. Celle-ci resta pourtant fidèle à son père et le jeune lieutenant se promit de devenir général pour l'oublier.

Ce fut ensuite, Achille Papin, ténor français en tournée en Suède qui se rendit dans le Jütland où il fut sauvé de la neurasthénie par la voix de Philippa. L'ayant entendue à l'église, il comprit son immense talent et demanda à son père de pouvoir lui donner des cours de chant. Il était sur de l'aimer et de son talent mais martina demanda à son père de lui signifier la fin des cours.

Bien des années plus tard, alors que leur père était mort, les maigres fidèles qui honoraient encore un peu sa mémoire ne se réunissaient plus que pour se chamailler. Un soir d'orage de 1871, Babette, réfugiée française, arrive dans un lieu sauvage. Fuyant Paris et la répression qui s'abat sur la Commune, elle demande refuge à Filippa et Martine avec une lettre écrite par Achille Papin, dont le talent a périclité.. Forte de son art de la cuisine, Babette s'intègre au pays, son seul lien avec la France étant un billet de loterie qu'elle rejoue tous les ans.

Quatorze ans après son arrivée, elle gagne le gros lot 10 000 francs. Avec l'argent, elle se propose d'offrir aux habitants du village "un dîner français" à la place de l'habituel souper suivi d'une tasse de thé pour fêter l'anniversaire de la mort du pasteur. Effrayées par l'abondance de nourriture et de vin, Filippa et Martine n'acceptent qu'avec dégoût ce qui leur parait un excès démoniaque. Elles font promettre aux convives, aussi effrayés qu'elles, qu'ils ne diront sur ce qu'ils mangeront ou boiront.

Le général Lorenz Lowenhielm, en visite chez sa tante et qui s'est invité ne sait rien de ce complot. Il commente avec délectation les plats succulents qui défilent devant eux. Il reconnaît en Babette la chef du restaurant le plus connu de Paris, le Café anglais.

Babette a dépensé tout son argent un dîner pour douze au café anglais coûte dix mille francs. Contrairement à ce que redoutaient Filippa et Martine ainsi que tous les habitants de Frederikshavn, elle restera au Danemark.

Gabriel Axel a porté ce film pendant quatorze ans avant de triompher, de façon totalement inattendue, auprès du public et de conquérir l'oscar du meilleur film étranger. Il se montre extrêmement fidèle au conte de sa compatriote Karen Blixen et n'effectue que quelques changements pour se concentrer sur la mise en scène de la nourriture, des citations littéraires et en recourant à un casting qui ne doit rien au hasard.

De plus, en transformant un conte relativement court en un métrage de 1h37, il est attentif aux effets d'échos de texte auxquels sont sensibles les lecteurs d'un livre mais que pourraient oublier les spectateurs.

Cependant, en allongeant la séquence du festin, en insistant sur la mise en scène des plats et sur les notations comiques, en développant au style direct des courtes notations au style indirect libre, Gabriel Axel assagit la charge de Karen Blixen contre les sectes luthériennes. Tant est si bien que le film peut être reçu comme une oeuvre de consensus ou comment la gastronomie serait capable de vaincre les mesquineries de l'existence et les conflits entre les êtres. La réflexion sur l'oeuvre d'art, sur sa réception par des publics divers, l'aspect gothique et symbolique de l'écriture de Karen Blixen, même un peu amoindris, sont néanmoins présents.

Un conte écrit et réécrit par Karen Blixen

Karen Blixen écrit Le festin de Babette directement en anglais. Il parait sous le titre Babet's feast dans la revue américaine Ladies' home journal en juin 1950. Il est repris tel quel dans le volume Anecdotes of destiny (1958) sous le pseudonyme habituel de Isak Dinesen. En 1952, le conte est publié au Danemark sous le titre Babettes Goestebug (le festin de Babette) traduit par Jorgen Claudi, le traducteur officiel de Karen Blixen en danois.

Enfin ce conte paraît en 1958 au Danemark dans le recueil Skoebne Anekdoter. Mais Karen Blixen ne se contente alors pas de traduire elle-même. Elle l'amande, le modifie, l'allonge, bref le réécrit. Karen Blixen a quitté l'Afrique anglophone depuis 1931, elle parle aussi fort bien le français et l'allemand mais son style en danois est plus riche et plus précis. La version de 2007 chez Folio remplace ainsi celle de 1961, le dîner de Babette, traduit par Marthe Metzger à partir des deux premières versions anglo-danoise.

 

Un film porté pendant quatorze ans

Pendant quatorze ans, on a refusé ce film à Gabriel Axel. Le consultant danois lui aurait dit "Gabriel, y'a pas un quart d'heure de film dans ce scénario !" ou "Comment peux-tu être assez naïf, Gabriel, pour croire que les spectateurs vont venir voir des vieilles filles qui chantent des cantiques du XVIe siècle ? Ça ne marchera jamais !"

Après l'Oscar, Axel est invité dans le monde entier. Partout, on lui sert le caviar et les cailles en sarcophage aux truffes. Il a été décoré officier de la Légion d'honneur pour sa promotion de la gastronomie française à travers le monde.

Le conte est composé de 47 pages (dans l'édition Folio de 2007) découpé en douze chapitres presque égaux de moins de quatre pages chacun. Le film dure 1h37 et respecte le déroulement narratif de chacun des douze chapitres avec une durée moyenne de huit minutes selon la temporalité suivante : générique (1'20). Deux sœurs (6'). Le soupirant de Martine (15'35). Le soupirant de Philippa (28'15). Une lettre de Paris (34'40). Au jour le jour (45'05). Le gros lot de Babette (51'45). La tortue (59'45). Cantique et Le général Löwenhielm (1h08'20). Le festin de Babette (1h23'15). Le discours du général Löwenhielm (1h32'40). La grande artiste (1h37).

Gabriel Axel respecte ainsi la temporalité du livre : le segment du film le plus long, le festin de Babette dure quinze minutes, celui du soupirant de Philippa 12'40 et ceux du soupirant de Martine et le discours du général 9'40. Axel raccourci en revanche les épisodes du cantique et du général Löwenhielm en les condensant en un seul, évitant ainsi le flash-back, pour une durée de 8'35.

Gabriel Axel effectue quatre petits changements. Le roman est situé en Norvège, dans la ville de Berlevaag dans le fjord du même nom. Axel, probablement pour affirmer l'identité danoise du livre et du conte, le situe au Danemark à Frederikshavn, dans le Jütland. Au début du chapitre quatre, Babette est décrite comme une femme forte, aux cheveux noirs et au visage livide qui se présente par une soirée pluvieuse de juin. Dans le film, c'est une femme rousse arrivant par une nuit pluvieuse de septembre ce qui accentue le fait qu'elle puisse être ressentie comme une sorcière par les deux soeurs. Lors du festin, un pauvre est nourri à la cuisine contrepoint au déploiement de richesses gustatives.

Axel oppose le monde nordique protestant au catholicisme français jusque dans le choix de ses acteurs et actrices. La française Stephan Audran, ex compagne de Chabrol, s'oppose aux actrices de Dreyer et Bergman. Brigitte Federspiel (Martine) avait joué Inger la femme de Michael dans Ordet. Lisbeth Movin, la veuve torturée de remords, était Anne Pedersdotter, la seconde femme d'Absalon dans Dies Irae. Bibi Andersson (l'aristocrate suédoise) et Jarl Kulle (le général) sont le couple vedette de L'oeil du diable (1960) et de Toutes ses femmes (1964).

Une charge contre les sectes luthériennes.

Karen Blixen, qui se sent en exil dans son pays après son retour d'Afrique, s'identifie à Babette et se livre à une charge féroce contre les sectes luthériennes qu'elle connaît bien. L'implication autobiographie est suffisamment forte pour qu'elle se sente obligé de transposer l'action en Norvège.

Le renoncement c'est celui qui conduit Martine et Philippa à rester veilles filles. Elles renoncent à l'amour pour faire vivre une secte religieuse qui ne fait que ressasser les rancoeurs. Si les sectes bénéficient encore d'un certain prestige, c'est que, de l'extérieur, on se trompe encore sur la vie qu'on y mène. Papin croit que Philippa est heureuse, entourée d'enfant et qu'elle l'a repoussé pour trouver un homme plus digne d'elle. Le général ignore qu'il s'agit d'un gala exceptionnel et n'est capable que de ressasser le discours du pasteur dont on fête le centenaire de la naissance, discours creux et vide mais qui lui a fort bien réussi à la cour. Le discours du général n'est pas la morale de l'histoire. C'est, comme le note Blixen, celui d'un général saoul qui fait semblant de croire qu'il a bien fait de renoncer à l'amour "La grâce et la vérité se sont rencontrées et la justice et la paix se sont embrassées. Nos choix ne sont rien. La grâce est infinie, il suffit de l'attendre en toute confiance et de la recevoir avec gratitude. Tout ce que nous avons choisi nous a été accordé et tout ce à quoi nous avons renoncé nous a été également accordé." … On ne fait guère plus pompier

Les incantations des habitants sont comiques : "La langue est faite pour la prière", "Nous ferons comme si nous n'avions jamais eu le sens du goût" comme est stérile la morale du pasteur : "Que le pain nourrisse mon corps. Que mon corps respecte la volonté de mon âme. Que mon âme ressuscite pour servir dieu éternellement."

Une apologie du dépassement de soi

L'opposition entre les deux sœurs, Martine et Philippa, d'une part et Babette d'autre part s'incarne dans les cheveux blonds des unes et les cheveux noirs de l'autre : l'esprit contre la beauté. Sous la protection du dieu sans péché de l'église catholique et romaine, l'homme peut se considérer comme un dieu, le dieu de l'art. Babette est une amie de Papin, celui qui chante Don Juan, qui s'est cru l'égale de dieu (le livret de Don Juan apparaît dans presque tous les sept contes gothiques de Blixen). Babette la cuisinière communarde, est perçue comme la sorcière envoyée par le diable mais elle réussit à vaincre Philippa qui, sacrilège protestant, lui parle des anges qu'elle ravira au paradis, souvenir probable des mots d'Achille papin. Axel prend soin de faire dire à celui-ci, devant le pasteur que la musique ravit les anges (ce qui l'identifie par ailleurs immédiatement à un papiste).

Les deux soeurs redoutent les puissances dangereuses et malfaisantes du festin qu'elles assimilent à un sabbat de sorcières. Elles se contentent de nourriture saine, potages de légumes servis aux pauvres, ordinaire de morue séchée et soupe au pain et à la bière et gâteaux sec servis aux fidèles. Axel met aussi en scène la pureté de Philippa en l'associant aux vertus du lait. Lorsque Lowenhielm la rencontre, elle est devant un bidon que l'on remplit de lait. La pureté dont elle bénéficie par contiguïté provoque le coup de foudre du lieutenant (alors qu'il est donné sans explication visuelle par Blixen qui le situe sur un marché).


Le festin de Babette met en scène la cruauté intrinsèque à toute préparation de viande. Ce sont les petites cailles qui seront plumées puis coupées au couteau. Ce sont la tortue et la tête de veau qui feront faire des cauchemars à Martine. Ce sont les restes des animaux qui seront convoyés par le jeune aide roux.

En contrepartie de cette cruauté, et du feu qui brûle, le festin est somptueusement mis en scène. Il se compose d'une soupe de tortue servie avec un amontillado. Le champagne, Veuve Clicquot 1860, accompagne les blinis Demidof à base de caviar. Les cailles en sarcophage, invention de Babette, sont servies avec un Clos Vougeot. Elles sont suivies d'un plat de salade d'endives, de fromage, d'un gâteau, un baba au rhum et de fruits. Un café avec pour digestif un vieux marc fine champagne finissent le festin.

Le festin de Babette n'est pas fait pour les pauvres gens. Ils seront néanmoins conquis mais l'important pour Babette est de se surpasser une dernière fois, de montrer qu'elle est artiste.

Anecdote du destin

Les contes de Blixen sont placés sous le signe de la bible, de Shakespeare et de Don Juan. L'artiste Babette désire, comme clients, une élite de gourmets pour leur servir des mets coûteux. Mais le monde qu'elle a connu a disparu avec la commune, avec les injustices du second empire. Les mets délicats et raffinés art fin de siècle, celui de l'esthétique symboliste de Karen Blixen ont disparus.

Le général de Galliffet, qui se distingua par sa férocité envers les insurgés de la Commune, y gagnant le surnom du "Marquis aux talons rouges", est à l'origine des malheurs de Babette comme il a su en reconnaître le talent. Il se disait prêt à mourir uniquement pour elle qui savait "transformer un dîner en une sorte d'histoire d'amour ; un amour qui ne faisait pas de distinction entre l'appétit physique et l'appétit spirituel".

Au dernier plan, la bougie s'éteint ; le souffle de la nuit et de la mort envahit la pièce.

 

Jean-Luc Lacuve le 07/12/2010.

 

Test du DVD

Editeur : Carlotta-Films. Novembre 2012. Nouveau master restauré HD. 17 €. (DVD), 20 € (Blu-ray).

 

Supplément :

  • Interview de Stéphane Audran.

 

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(Babettes gæstebud). D'après le roman de Karen Blixen. Avec : Stéphane Audran (Babette Harsant), Birgitte Federspiel (Martina), Bodil Kjer (Philippa), Jarl Kulle (Lorenz Lowenhielm), Jean-Philippe Lafont (Achille Papin), Bibi Andersson (Une aristocrate de Stokholm), Lisbeth Movin (la veuve), Ghita Nørby (la narratrice), Asta Esper Hagen Andersen (Anna), Thomas Antoni (Lorenz, jeune). 1h42.

Voir : photogrammes du film
Thème : Nourriture au cinéma
Genre : Drame social
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