Profession reporter
1975
Genre : Drame psychologique
(Professione : reporter). Avec : Jack Nicholson (David Locke), Maria Schneider (la jeune fille), Jenny Runacre (Rachel, l'épouse de Locke). 2h06.

Le reporter David Locke tente vainement d'interviewer les chefs d'un groupe révolutionnaire en Afrique. De retour à son hôtel, il trouve un homme qui lui ressemble, Robertson, mort. Echangeant les photos sur les passeports, il prend son identité. Suivant le carnet de rendez-vous du défunt, il part à Munich où il découvre un catalogue d'armes dans une consigne automatique. Contacté par Achébé, un révolutionnaire noir, il reçoit une forte somme d'argent et le lieu du prochain contact, Barcelone. Rachel, la femme de Locke, veut éclaircir le mystère de la mort de son mari. Elle persuade un ami commun, Martin, d'aller à Barcelone où Robertson, le dernier à avoir vu David vivant, a été signalé. Se trouvant face à face avec Martin, David disparaît dans la foule. Il part à San Ferdinando, lieu suivant de l'itinéraire de Robertson avec une jeune fille qu'il a rencontrée et qui veut le suivre. Mais Rachel a découvert la substitution d'identité et elle prévient la police. David et la fille lui échappent à Almeria où elle les a poursuivis. A Ouna, prochain rendez-vous inscrit sur le carnet, David éloigne la jeune fille qu'il ne veut plus entraîner dans son aventure, et reste seul dans sa chambre d'hôtel. Plus tard, Rachel arrive avec la police : David est mort, assassiné.

L'art de transformer une intrigue policière en une déchirante méditation existentielle sur la douleur de vivre, sur l'impossibilité de connaître la réalité et de changer de personne, et de destin, en changeant d'identité.

"C'est l'histoire d'un homme qui va en Afrique pour tourner un documentaire. Il se trouve un jour devant l'opportunité de prendre la personnalité d'un autre et, pour des raisons personnelles qui lui ont provoqué une profonde frustration, il se jette dans cette aventure avec enthousiasme de celui qui croit aller à la rencontre d'une liberté inespérée..." Antonioni.

Locke est un professionnel du regard. Le film présente les échecs de Locke, les limitations de son regard. Celles ci sont autant de pistes d'interprétations du film.

Les facteurs socio politiques sont évoqués lors de l'interview du président africain à laquelle assiste Rachel. Locke oppose aux critiques de son épouse les règles du jeu médiatiques qui sont aussi les règles du jeu diplomatique, donc politique : le président ment, Locke et ses producteurs le savent, mais aucun commentaire ne viendra contredire le chef d'Etat.

Son regard est aussi déterminé par des facteurs culturels. Il évoque avec Robertson les habitudes, le "vieux code" selon lequel il traduit chaque situation et dont il a conscience, qu'en Afrique, il est inopérant. Mais la scène clé, à ce propos est celle de l'interview du sorcier. Mis en situation de devoir répondre aux questions de Locke le sorcier rétorque que les questions en apprennent plus sur Locke que ses réponses en apprendraient sur lui. La sincérité de Locke ne lui semble pas suffisante, il faut aussi que la conversation soit honnête. Il se saisit alors de la caméra et demande à Locke de lui reposer les questions. L'origine, la formation culturelle de Locke l'empêche de voir l'Afrique et les Africains autrement qu'au travers du viseur de sa caméra. Privé de cet instrument médiateur il ne sait pas voir la beauté du désert, la présence des hommes. Muni de son adjuvant, il projette sur le comportement du sorcier une grille d'interprétation inadéquate, ignorante en particulier des problèmes inter culturels.

Mais la perte ou l'abandon de son outil médiateur est fatal à Locke. La réalité de la réalité va produire sur lui l'effet que la vision retrouvée produit sur l'aveugle de l'histoire racontée à la jeune fille. Jusqu'alors a demi-conscient de sa cécité, l'effet miroir produit par l'épisode du sorcier conduit Locke à mettre en place une machinerie pour échapper à son regard. Il tente d'emprunter d'autres yeux, ceux de Robertson puis ceux de la jeune fille. Le regard de Locke est en effet confronté à d'autres regards, ceux de Robertson, de Rachel, de la jeune fille de la caméra aussi. Certains points de vues confortent d'ailleurs le sien comme celui du vieillard du parc de Barcelone qui voit toujours et partout "la même tragédie". Mais beaucoup diffèrent. Rachel fait l'expérience d"'une réalité tantôt brutale (les mensonges politico médiatiques) tantôt fuyante (la personnalité de son mari) ; mais son regard demeure actif, obstiné (scènes où elle scrute les moniteurs TV, où elle découvre le passeport maquillé) ; elle tente d'agir sur les choses (en critiquant Locke, en se lançant à sa poursuite) et elle assume en fin de compte son impuissance et son échec : ("je ne l'ai jamais connu").

La jeune fille entretient avec Robertson de nombreuses ressemblances. Son regard sur le monde est tout à la fois pragmatique et sensible. Le film invite sans cesse le spectateur à confronter son propre point de vue avec ceux des personnages. Le point de vu du spectateur s'élabore sur la base des données narratives et de l'itinéraire de la caméra. Or le mode de présence de la caméra ne tend pas à programmer le regard du spectateur à son insu. Il instaure plutôt un régime de monstration avoué, délibéré, presque ostentatoire. Le film offre au spectateur l'occasion d'éprouver son regard par la mise en jeu du regard lui-même. L'alternance, la conjonction provisoire, la disjonction fondamentale des points de vue conduisent à faire l'expérience de la perception en train de se faire. Expérience d'ordre phénoménologique permettant au spectateur de se regarder regardant.

Bibliographie :

Francis Vanoye : Profession reporter ; collection Synopsis, 1993 ( voir aussi l'analyse de la scène de conversation avec Robertson et celle de l'avant dernière séquence composée de 10 plans, disjonction définitive des points de vue de Locke de la jeune fille et de la caméra).

 

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