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L'atelier du peintre, |
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Ce tableau-manifeste, refusé par le jury du Salon, est le clou de l'exposition particulière que Courbet organise en marge de l'Exposition Universelle de 1855.
Son sous-titre - Allégorie réelle déterminant une phase de sept années de ma vie artistique et morale - donne la mesure du propos ambitieux et un peu énigmatique du peintre.
"C'est le monde qui vient se faire peindre chez moi" précise Courbet et l'on reconnaît notamment dans la partie droite du tableau Baudelaire, Champfleury et Proudhon. Mais l'identification des figures de la partie gauche demeurant plus incertaine, les spéculations les plus diverses sont émises quant au sens réel du tableau.
Avec L'Atelier du peintre, Courbet remet en cause la hiérarchie des genres en donnant à son manifeste personnel le rang et le format de la plus prestigieuse peinture d'histoire..
Le tableau sera racheté par sa veuve à la vente posthume Victor Desfossés,
servira de toile de fond dans le théâtre d'amateurs de l'Hôtel Desfossés (6,rue
Galilée à Paris), avant d'être acheté par le Louvre avec l'aide d'une souscription
publique et de la Société des Amis du Louvre.
Refusé à lExposition universelle, luvre est
apparue au grand jour dans une exposition personnelle de lartiste. La
majorité du public en fit une lecture relativement simple. Au milieu
de la toile, apparaissant dans une pose orgueilleuse, lartiste se reculait
du chevalet pour juger de son esquisse ; à quelque distance posait
un modèle (était-ce une figure destinée à animer
le paysage ; à côté de Courbet se tenait un petit paysan,
admiratif ; une femme du monde, donnant le bras à son mari, visitait
latelier ; des poètes, des musiciens, des amoureux devisaient
; à gauche du peintre se coudoyaient, aux yeux toujours dun public
profane mais déjà habitué aux typologies sociales (les
Physiologie, Les Français peints par eux-mêmes connaissaient
un grand succès), un mendiant, un juif, une femme du peuple, un croque-mort,
un Hercule de foire, un braconnier
Tel était cet étonnant
tableau, dont Courbet avait dit lui-même dans une lettre adressée
à Champfleury : « Vous comprendrez comme vous pourrez. Les gens
qui veulent juger auront de louvrage, ils sen tireront comme ils
pourront. Pourquoi cette difficulté ? Elle tient essentiellement à
deux choses : dune part, le tableau prend une tout autre dimension dès
lors que lon y perçoit non point tant des types que des portraits
« Cest ma manière de voir la société dans
ses intérêts et ses passions »
Le peintre a rassemblé dans son atelier le monde dans lequel il se
meut, non seulement des types sociaux, mais des hommes identifiables derrière
un « déguisement politique » rendu nécessaire par
linterdiction de peindre des sujets politiques. Hélène
Toussaint a identifié ces personnages, parfois sans certitude.
A gauche de lartiste, les hommes qui aux yeux de Courbet « vivent de la mort » : exploiteurs et exploités. Parmi eux, un banquier (Achille Fould, ministre des Finances de Napoléon III ?), un curé (Louis Veuillot, journaliste, directeur de LUnivers ?), un républicain de 1793, bien misérable (Lazare Carnot ?), un croque-mort (Emile de Girardin, fondateur de journaux populaires, tenu pour « fossoyeur de la République » pour avoir soutenu Louis Napoléon Bonaparte en 1851 ?), un marchand dhabits (Persigny, ministre de lIntérieur de Napoléon III, en « commis voyageur » des Idées napoléoniennes publiées par le prince en 1839 ?) et puis un braconnier qui ressemble à Napoléon III, un chasseur, un faucheur symbolisant peut-être des nations en lutte pour leur indépendance (Italie, Hongrie, Pologne), un ouvrier, représentant du monde du travail, un Chinois Au jeu de lidentification, on peut encore jouer, mais ces figures restent allégoriques.
A droite de lartiste, ceux qui, toujours selon Courbet, « vivent
de la vie » : non plus des allégories, mais des individualités
plus aisément repérables. On distingue Baudelaire lisant, Champfleury,
le critique dart qui soutint le réalisme (également assis),
le couple Sabatier, collectionneurs montpelliérains et fouriéristes
militants, lécrivain Max Buchon, Proudhon, dont Courbet est le
disciple, Bruyas, le mécène de Montpellier, ainsi que des amis,
des soutiens de lartiste, comme sa sur Juliette.
Au centre, le peintre, son modèle et les souvenirs épars de
son passé. Nous avons là une sorte de Jugement dernier : les
réprouvés dun côté, les élus de lautre,
que départagerait une « religion nouvelle », celle de lartiste
ou de lart, « religion » commune aux socialistes utopiques,
aux romantiques, ainsi quà Proudhon, ami et confident du peintre.
Courbet se définissait lui-même comme un républicain «
de naissance », ayant suivi en 1840 « les socialistes de toutes
sectes », à condition quils défendissent un «
socialisme humanitaire ».
Ce tableau a fait couler beaucoup dencre. Les implications politiques y sont évidentes puisque figurent sur la toile à la fois Napoléon III et Proudhon. Cest un tableau dHistoire, en ce sens que, contrairement à la peinture de genre (nature morte, paysage, scène de la vie ordinaire), le sujet, traité dans un format majestueux, imposant, célèbre un événement majeur, ou considéré comme tel par lartiste : sa peinture de la société, son idée de la place (centrale) de lartiste dans cette société, son manifeste esthétique. Courbet expose en effet ici le résultat, le bilan de son travail. Cen est fini pour lui de lacadémisme comme le suggère le mannequin datelier cloué au pilori, de ses travaux de jeunesse dont les morceaux épars gisent aux pieds du braconnier ; restent la Nature (il peint un paysage dOrnans, reconnaissable à ses falaises, déjà présentes dans LEnterrement à Ornans), le réel, et la place assignée à lartiste au cur de la société. Ce tableau-bilan est un manifeste.
Source : Chantal Georgel
