| Un enterrement à Ornans Gustave Courbet, 1850 Huile sur toile, 315 x 668 Paris, Musée d'Orsay |
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Analyse de Ivan Jablonka :
De son vrai nom " Tableau de figures humaines, historiques d'un enterrement à Ornans ", la toile de Courbet, de dimensions exceptionnelles, est une galerie de portraits qui compte pas moins de 46 personnages.
La composition monumentale, organisée en frise comme les portraits de confréries hollandaises, est statique et sans perspective. La palette, dominée par des teintes pâles ou sombres, est en accord avec cette cérémonie funèbre dans laquelle une communauté villageoise est rassemblée autour d'une fosse pour enterrer l'un des siens. La scène se passe dans le nouveau cimetière d'Ornans, village natal du peintre, qui montre par ce détail tout son intérêt pour l'actualité locale. Dans ce tableau figurent, de gauche à droite, les employés en uniforme chargés du cercueil, le prêtre, ses enfants de chur, les sacristains dans leur bel habit rouge, des notables d'Ornans, " deux vieux de la Révolution de 1793 avec leurs habits du temps ", enfin des femmes en pleurs. Tous sont Ornanais.
A quelques exceptions près, tous les personnages de l'Enterrement ont été identifiés. On notera par exemple que le grand-père de Courbet, Oudot, un " sans-culottes ", a été représenté à l'extrême gauche du tableau ; les propres surs de l'artiste ont posé comme modèles des pleureuses ; Hippolyte Proudhon, avocat à Ornans et subsistut du juge de paix, figure au milieu de la toile, avec son nez effilé et son habit noir. La diversité sociale du tableau est remarquable : les petits propriétaires vignerons d'Ornans côtoient les notables, parmi les rentiers, les artisans et les fossoyeurs, sous la direction spirituelle d'un pauvre curé de campagne. Cela dit, on trouve dans Un enterrement à Ornans davantage de propriétaires et professions libérales que n'en comptait le village franc-comtois au milieu du XIXe siècle. Ici, la petite bourgeoisie domine : c'est que Courbet a peint son propre milieu social, et non le menu peuple des ouvriers et des journaliers. Il est en tout cas intéressant de remarquer que Courbet, que ses sympathies portaient plutôt vers le socialisme, fait ici le portrait d'une communauté unanimiste, cimentée par une certaine cohésion et harmonieusement rassemblée autour de ses chefs civils et religieux.
Singulier destin que celui de cet enterrement de campagne ! Symbole de l'ordure
moderne pour les contemporains, chef-d'uvre révéré
aujourd'hui, brûlot socialiste pour les uns, manifeste réaliste
pour les autres, allégorie politique pour les historiens, Un enterrement
à Ornans a déchaîné les passions et suscité
de nombreux commentaires. Malgré la médaille de deuxième
classe qui l'a récompensé au Salon de 1851, sa vulgarité
et sa laideur ont fortement déplu aux publics dijonnais et parisien
de l'époque. Dupays, un critique, dénonça par exemple
" un amour du laid endimanché ". Gustave Courbet, de son
côté, professait que " le réalisme est par essence
l'art démocratique " et que sa peinture visait à introduire
" la démocratie dans l'art ".
La richesse de ce tableau a donné lieu à de nombreuses interprétations,
qui toutes glosent sur la principale inconnue de la scène : qui enterre-t-on
? Les falaises nues, au loin, et le ciel pluvieux qui assombrit ces visages
désertés par l'espérance constituent le décor
d'un monde abandonné par Dieu. Le crâne posé près
de la fosse, détail macabre, vient rappeler que seule une décomposition
rapide attend l'homme après sa mort ; la béance du trou, au
milieu de la toile, symbolise l'au-delà dans lequel il va disparaître.
Le réalisme forcéné de Courbet s'apparente, sur un plan
métaphysique, à une négation de toute transcendance et,
sur un plan historique, au reflet de la déchristianisation précoce
de certaines populations rurales françaises. On a pu dire, aussi, que
l'Enterrement était une " négation de l'idéal "
en peinture, une réfutation aussi bien de David et de l'ingrisme que
de Delacroix et du romantisme. Il est vrai qu'en élevant des personnages
triviaux (un sacristain à trogne d'ivrogne, par exemple) à la
dignité d'acteurs de l'histoire représentés grandeur
nature et qu'en transformant une scène de la vie quotidienne en fresque
imposante qui rappelle l'Enterrement du comte d'Orgaz du Gréco, Courbet
crée un genre nouveau opposé à la peinture dite de grand
style. La révolution réaliste, selon lui, mettra " l'art
au service de l'homme ". Enfin, certains historiens, parmi lesquels Jean-Luc
Mayaud, ont noté que cette toile comportait beaucoup de républicains,
- petits propriétaires vignerons, vieux révolutionnaires de
l'an II et notables républicains. Or, aux élections de 1849,
Ornans en particuler et le Doubs en général ont voté
contre la République sociale et les émeutiers de Paris, donnant
une grande victoire aux conservateurs du Parti de l'ordre. Ce résultat
ne pouvait que chagriner Courbet, de conviction républicaine. Celle
qu'on enterre ici, c'est alors la République, c'est Marianne tombée
victime des réactionnaires et de Louis-Napoléon ; et toutes
les nuances du républicanisme assistent à la cérémonie.
Quelques années plus tard, " cette allégorie militante
de l'enterrement de Marianne [sera] subversive pour le Second Empire "
(J.-L. MAYAUD, Courbet, L'Enterrement à Ornans : un tombeau pour la
République, Boutique de l'histoire, 1999, p. 65).
Mort de Dieu, mort de l'idéalisme, mort de la République : telles
sont les interprétations par lesquelles on tente d'expliquer ce chef-d'uvre,
dont la modernité scandaleuse a choqué le XIXe siècle,
douze ans avant les audaces du Déjeuner sur l'herbe de Manet.
