Tarquin et Lucrèce
Huile sur toile. 193 x 143 cm
Musée des beaux-arts, Bordeaux

Lucrèce est l'héroïne d'un épisode de l'histoire romaine, rapporté par Tite-Live, Ovide et Boccace ; elle épouse Tarquin Collatin, parent du dernier roi légendaire de Rome, Tarquin le Superbe (524-510 av. Jésus-Christ) ; en 509 le fils de ce dernier, Tarquin Sextus, amoureux fou de Lucrèce, la viole dans sa chambre ; l'épouse avoue son déshonneur à son mari puis se poignarde devant lui ; le frère de Lucrèce, Lucius Junius Brutus, soutenu par Tarquin Collatin, exécute le criminel, renverse la monarchie et établit la république.

Le destin tragique de Lucrèce est un sujet de méditation pour les humanistes du XVIe siècle, la jeune femme incarnant non seulement l'idéal de vertu conjugale, mais le triomphe de la beauté sur l'arbitraire. Les peintres préfèrent évoquer le suicide de Lucrèce, nœud de la tragédie ; Titien lui-même peint cet épisode dans le tableau d'Hampton Court (vers 1520-1524) ; mais son goût pour les effets dramatiques de la vertu outragée, pour le nu féminin, et pour la confrontation psychologique entre deux figures aboutit aux trois versions de Tarquin et Lucrèce (Bordeaux, Vienne et Cambridge) où le maître, à la fin de sa vie, vers 1571, ose décrire l'instant du viol plutôt que ses conséquences.

Le geste d'épouvante qui rejette Lucrèce sur son lit imprime à la composition un mouvement de bascule vers le fond à droite et, à la scène, une allure théâtrale, et orientalisante, à cause du costume à la turque de Tarquin. La radiographie de la toile met en évidence le premier jet de la composition, ses modifications originales et les restaurations ultérieures ; ainsi, on s'aperçoit que l'artiste, pour la position du bras droit de Tarquin, a hésité entre un geste levé au-dessus de sa tête - version de Cambridge -, et le geste abaissé, plus choquant, qu'il préfère dans celle de Bordeaux ; la même hésitation se remarque dans la radiographie de Cambridge mais aboutit à un choix final différent, sans doute à cause de la destination de l'œuvre au très catholique Philippe II d'Espagne. La couche picturale du visage de Lucrèce étant usée, une restauration masque la composition originale vue à la radiographie : la tête est renversée en arrière, le regard tragiquement dirigé vers la droite, alors que Lucrèce semble actuellement moins effrayée que presque consentante, et nous regarde d'un air de connivence ; de même le visage de Tarquin a une expression bien plus terrible sous le repeint.

La carrière exemplaire et européenne de Titien, qui reçoit des commandes de Venise, Mantoue, Bologne, Rome, Vienne, Madrid..., est marquée par une recherche toujours plus audacieuse de l'intensité dramatique, grâce à l'exaltation des tons, les effets de perspective et, comme ici l'expression des mouvements.

 

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Tarquin et Lucrèce
1523