Les très riches heures du Duc de Berry
Les frères Limbourg,1412-16
Illumination sur vélin, 22,5 x 13,6 cm chacune
Musée Condé, Chantilly

 

En 1410, les frères Limbourg sont appelés à la cour du Duc Jean de Berry à Mehun-sur-Yevre, près de Bourges. Ils y peignent là un chef-d'œuvre unique, Les Très Riches Heures, qui aujourd'hui attire d'innombrables admirateurs au Musée Condé de Chantilly, au nord de Paris.

Les Très Riches Heures sont unanimement reconnues comme le chef-d'œuvre des enluminures de manuscrits et comme l'archétype du style Gothique International. Son caractère le plus marquant est d'illustrer les mois en douze pleines pages. Les enluminures pleines d'ornementations exquises et d'annotations observées jusque dans les moindres détails naturalistes sont aussi remarquables pour leur maîtrise de l'espace. On a ainsi suggéré qu'un au moins des frères avait visité l'Italie. Les Très Riches Heures occupent une place importante dans le développement des traditions du nord de la peinture de genre et de paysage.

Les Limbourgs ont employé une large variété de couleurs obtenues à partir de minéraux, de plantes ou de produits chimiques qui sont mélangés à de la gomme. Parmi les couleurs peu communes et très chères employées, un vert obtenu à partir de fleurs écrasées et le bleu obtenu à partir du lapis-lazuli venu de Moyen-Orient.

Le détail extrêmement fin du dessin suppose non seulement d'excellents pinceaux mais aussi un travail à la loupe. Des compléments postérieurs ont été apportés au15ème siècle par Jean Colombe dont la façon est moins délicate mais seul le mois de novembre inclut une quantité importante de son travail.

En plus des signes du zodiaque et d'Apollon tenant un soleil rayonnant, le demi-cercle du haut fournit des informations astronomiques détaillées tels que les positions de la lune, les temps de lever et de coucher du soleil.

 

Janvier

Ce mois est celui des cadeaux, une tradition éteinte maintenant. On peut voir Jean de Berry lui-même à droite, portant un habit bleu brillant.

 

Février

Les rigueurs de l'hiver. un pigeonnier à droite

 

Mars

Temps des travaux agricoles avec ses pluies fréquentes (voir dans le coin supérieur gauche le mouton, le berger et le chien se mettant à l'abri avant la pluie). Les textures de la terre sont différentes dans le champ intact, dans les sillons récemment labourés, dans le pâturage pour les moutons ou sur les routes poussiéreuses. Les corps du paysan et de ses bœufs jettent une ombre sur les sillons, tandis que l'on peut voir les mottes d'herbe à leurs pieds.

Un cadre géométrique ferme unit la composition. Le Château de Lusignan du Duc de Berry est posé tel une couronne sur le paysage, en parallèle avec la ligne horizontale des bœufs et du paysan qui laboure. Les routes qui partent des deux coins divisent les champs en quatre parties. Avec ses irrégularités légères et ses détails minuscules qui absorbent l'attention du spectateur et du fait que le point de vue n'est pas au centre, mais légèrement à gauche, ce système de lignes ne semble pas aride.

Le dragon volant vers le château rappelle aux contemporains la légende de la dame du château qui avait été métamorphosée en dragon. Dans les larges ciels bleus des Limbourgs, il y avait toujours place pour les idées naïves du style Gothique International.

 

Avril

L'arrivée de printemps, l'espoir et la nouvelle vie - l'herbe est verte et un couple nouvellement fiancé échange des anneaux au premier plan, accompagné par des amis et la famille. Le château de Dourdan est un autre château du Duc.

 

 

La Tentation de Christ.

Il reste maintenant seulement les ruines du château favori du duc à Mehun-sur-Yevre. Dans sa chronique de 1400, le poète français Jean Froissart faisait l'éloge de ce château, le vantant comme le plus beau du monde. L'illustration des Très Riches Heures, la tentation de Christ fait justice à l'hymne de Froissart. Avec ses tours blanches, décorées de la maçonnerie Gothique, le château ressemble à une couronne monumentale. Il symbolise la richesse du monde que le Christ, vu au sommet d'une montagne pareille à un minaret, a refusé pour surmonter la tentation du Diable. Le duc a probablement voulu rapprocher cette scène d'un changement dans sa propre vie mais il est douteux que le Duc se soit montré aussi résolu à quitter les plaisirs terrestres.

 

La Réunion des Trois Rois mages.

Cette miniature qui fait suite au calendrier est tirée des Evangiles. Les Rois et leurs suites arrivent de trois directions, dans un rude paysage d'hiver pour aller saluer Jésus. Leurs figures barbues, avec des turbans sur leurs têtes n'évoquent aucune image de chevalerie française, mais la notion de peuples orientaux prévalant ce temps-là. Trois groupes animés sont séparés et en même temps connectés par une construction Gothique mince dans le centre de l'image.

En contrepoint de la composition dynamique, la vue d'une ville calme, sereine dont on reconnaît parmi les constructions Notre-dame de Paris à gauche.

 

La Chute et l'Expulsion du Paradis

Dans le centre du Jardin circulaire, entouré par un mur d'or, une fontaine de Vie. La miniature illustre quatre épisodes de la Chute jusqu'à l'Expulsion.

Sur la gauche, la tentation. Satan avec un visage charmant et des cheveux, mais avec la partie inférieure d'un serpent, remet deux pommes d'or à Eve, qui en a accepté une et prend l'autre.

Dans la scène suivante, Eve elle-même est la tentatrice : elle remet une pomme à Adam, qui ressemble à un héros presque vaincu qui résiste en dernier. Un de ses genoux et une de ses mains est déjà sur le terrain, il tourne son corps en arrière et son bras est allongé pour recevoir la pomme. Ainsi il montre l'effort qu'il fait pour résister à la tentation.

Dans la troisième scène, Dieu le Père fait des reproches au couple. Les rayons allongés de son halo semblent souligner ses mots, tandis qu'il compte sur ses doigts les conséquences du péché. Avec sa main droite Adam accuse Eve qui cache sa main coupable derrière son dos.

La scène finale narre l'Expulsion : un ange vêtu de vêtements ardents pousse Adam et Eve hors du Paradis par une porte gothique en or. Ils regardent avec nostalgie derrière eux, le lieu de leur vie heureuse et paisible. Devant eux, les attend un monde morne et inconnu de montagnes nues et de mers terrifiantes.

La composition transmet à la perfection l'insécurité complète qui les attendant. L'image n'a aucun encadrement, la frontière de la représentation entière étant fournie par le mur du Paradis. C'est de cet encadrement qu'Adam et Eve doivent entrer dans un monde qui n'a aucune frontière, dans laquelle les rivages mêmes de la mer disparaissent, se métamorphosant apparemment en des nuages dans l'infini d'espace.

Bien que la surface du Jardin d'Eden soit tendue derrière les personanges comme une tapisserie, ce n'est pas simplement une surface décorative, puisque l'obscurcissement graduel de la pelouse verte fraîche transmet la notion d'espace. Les nuances à peine perceptibles de verts semblent donner une profondeur à l'espace sphérique. L'intention du peintre est à cet égard aussi montrée par l'utilisation de perspective pour la fontaine et la porte (le toit de la fontaine et représenté par dessous, tandis que son bassin hexagonal apparaît comme vu d'en haut) Le rapport spatial entre les personanges et la position ferme d'Adam se mettant à genoux pousse à conclure que les artistes avaient des idées définies pour la représentation de l'espace.

 

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1412-16