Mort de Sardanapale

1827
Mort de Sardanapale,
Eugène Delacroix, 1827
Huile sur toile, 392 x 496
Paris, Louvre, Denon 1, salle 77

La Mort de Sardanapale est un grand tableau , conservé au Musée du Louvre à Paris, qui est entré dans les collections grâce aux arrérages du legs Audéoud en 1921. Le musée conserve également un petit tableau (100 cm x 81 cm) sur le même thème — acquis en 1925, grâce à un legs de la comtesse de Salvandy — qui est une esquisse du grand tableau.

Sardanapale est un roi légendaire de Ninive en Assyrie qui aurait vécu de 661 à 631 av. J.-C. Il serait une mythologisation d'Assurbanipal, un roi très cultivé, peu belliqueux. L'autre possibilité est que Sardanapale soit le frère d'Assurbanipal, que ce dernier avait chargé de gouverner Babylone. Sardanapale avait ensuite intrigué contre Assurbanipal, ce qui avait poussé celui-ci à faire le siège de Babylone pour le punir (650-648). Lorsque Sardanapale sentit la défaite approcher, il décida de mourir avec toutes ses femmes et ses chevaux et d'incendier son palais.

La scène représentée par Delacroix raconte l’épisode dramatique de la mort du souverain, dont la capitale est assiégée sans aucun espoir de délivrance et qui décide de se suicider en compagnie de ses esclaves et de ses favorites, après avoir brûlé sa ville pour empêcher l'ennemi de profiter de son bien. Delacroix éprouva le besoin de fournir quelques explications lorsque la toile fut exposée la première fois, et il le fit en ces termes :

« Les révoltés l’assiégèrent dans son palais... Couché sur un lit superbe, au sommet d’un immense bûcher, Sardanapale donne l’ordre à ses esclave et aux officiers du palais d’égorger ses femmes, ses pages, jusqu’à ses chevaux et ses chiens favoris ; aucun des objets qui avaient servi à ses plaisirs ne devait lui survivre. »

Le poète anglais Lord Byron, l'un des écrivains phare du romantisme, avait publié en 1821 en Angleterre un drame, Sardanapalus, traduit en France dès 1822. Certains historiens pensent que Delacroix y aurait puisé son inspiration. Le poème raconte la fin tragique de ce roi légendaire d’Assyrie, qui, voyant le pouvoir lui échapper à la suite d’une conspiration, choisit, lorsqu'il se rendit compte que sa défaite était inéluctable, de se jeter en compagnie de sa favorite, Myrrha, une esclave ionienne, dans les flammes d’un gigantesque bûcher.

Si Delacroix semble bien avoir repris la trame générale du drame de Byron — on reconnaît Myrrha dans la femme à demi allongée sur le lit aux pieds du monarque — il semble en revanche avoir emprunté l’holocauste des femmes, des chevaux et du trésor à un autre auteur, antique cette fois, Diodore de Sicile, qui, dans sa Bibliothèque historique, raconte une scène analogue : « Pour ne pas se retrouver prisonnier de l’ennemi, il fit installer dans son palais un gigantesque bûcher sur lequel il plaça son or, son argent et tous ses habits de monarque ; s’enfermant avec ses femmes et ses eunuques dans un espace aménagé au milieu du bûcher, il se laissa ainsi brûler avec ses gens et son palais. »

Au-delà de l'histoire représentée, ce tableau apparaît comme un manifeste dans la querelle entre la peinture romantique — représentée par Delacroix — et le classicisme ou le néoclassicisme — représenté par Ingres — puisque Delacroix met en avant dans son œuvre ce relâchement des conventions formelles, que rejettent les classiques : ce ne sont plus les formes et les sujets que l'artiste met en valeur, mais davantage l'intensité des couleurs, des contrastes et de la lumière. Le peintre juxtapose des taches de couleur qui présentent une forme uniquement lorsqu'on recule. La couleur domine, la luminosité est éclatante.

L’œuvre fut exposée au Salon de 1827, salon où Ingres exposa L'Apothéose d'Homère. Elle fut beaucoup plus mal accueillie que Scènes des massacres de Scio (1824), exposée deux ans plus tôt, qui avait déjà fait scandale et promu Delacroix au rang de chef de file de l'école romantique en peinture.

Pourtant, par ses références à l’art du passé, par la multiplicité de ses sources d’inspiration et par le choix de son thème dans l’Orient ancien, Delacroix n’a nullement voulu choquer ses pairs mais plutôt les convaincre de son génie. Mais, les injures fusent de partout. Dans Le Quotidien, il est question d’un « ouvrage bizarre » (24 avril). Pour La Gazette de France, c’est le « plus mauvais tableau du Salon » (22 mars). Quant à Etienne-Jean Delécluze, il en rajoute en affirmant, dans Le Journal des débats, qu’il s’agit d’une « erreur de peintre » (21 mars). Le déchaînement suscité par la présentation de son tableau gêne ses amis, qui n’interviennent pas pour le défendre. Victor Hugo, en effet, ne prend pas publiquement son parti. C’est seulement dans une lettre du 3 avril 1828, adressé à Victor Pavis, qu’il manifeste son enthousiasme pour La Mort de Sardanapale, en écrivant: « Ne croyez pas que Delacroix ait failli. Son Sardanapale est une chose magnifique et si gigantesque qu’elle échappe aux petites vues […] ». Le peintre est également victime des bons mots des humoristes, qu’il n’apprécie pas, malgré son goût pour les calembours. Le surintendant des Beaux-Arts, Sosthène de La Rochefoucauld (1785-1864) l’invite même à « changer de manière ». Ce qu’il refuse catégoriquement. La violence de ces attaques va précipiter sa brouille avec le mouvement romantique et cette fois-ci le tableau n’est pas acheté. Il écrit qu'on l’éloigne pendant cinq ans des commandes publiques mais il n'en est rien, dès l'année suivante il en obtient des nouvelles.

La Mort de Sardanapale est certainement la toile la plus romantique de Delacroix. Sur le même thème, Hector Berlioz écrivit une cantate qui lui valut son premier succès officiel. Le tableau est comenté dans N'oublie pas que tu vas mourir (Xavier Beauvois, 1995) qui en fait aussi l'oeuvre romantique par excellence, appréciant la démesure exprimée par Delacroix, son rejet du Beau, et la cruauté de la scène contemplée par un tyran esthète à mille lieues des exemples néoclassiques de vertu.

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