Fondation Louis Vuitton à Paris,
du 22 octobre 2016 au 5 mars2017

S'inscrivant dans le cadre du programme de « L' Année Franco-Russe  2016-2017 du tourisme culturel », l’exposition rend hommage à l’un des plus grands mécènes du début du XXème siècle, Sergueï Chtchoukine – collectionneur russe visionnaire de l’art moderne français. Sa collection, comme le rappelle Anne Baldassari, conservateur général du Patrimoine et commissaire général de l'exposition, « reste encore aujourd’hui méconnue du grand public occidental. Depuis sa dispersion en 1948, elle n’a jamais été réunie comme une entité artistique singulière et cohérente ».  

Grâce à la généreuse participation du Musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg (62 œuvres) et du Musée Pouchkine de Moscou (64 œuvres) qui ont contribué à l’élaboration du projet, l’exposition vise à resituer la valeur patrimoniale de la collection Chtchoukine en présentant un significatif ensemble de cent trente chefs-d’œuvre des maîtres impressionnistes, postimpressionnistes et modernes issues de cette collection, tout particulièrement représentatifs de l’art de Matisse (22 oeuvres), Picasso (29 oeuvres), Gauguin (12 oeuvres), Cézanne (8) et Monet (8) et Rousseau, Derain, Degas, Renoir, Toulouse-Lautrec ou Van Gogh.

L’exposition traite également de l’impact de la collection Chtchoukine, ouverte au public dès 1908, sur la formation des mouvements cubofuturistes, suprématistes et constructivistes, à travers un ensemble de 31 œuvres (29 peintures, papiers collés, constructions et reliefs, et 2 sculptures) des artistes majeurs de l’avant-garde russe (Galerie nationale Trétiakov, du Musée d’art contemporain de Thessalonique, du Musée Pouchkine, du Stedeljik Museum, de la Galerie Sapone et du MoMA.). L’exposition réunit ainsi des chefs-d’œuvre des maîtres tels que Malévitch, Rodtchenko, Larionov, Tatline, Klioune, Gontcharova, Popova ou Rozanova.

Un parcours muséographique en 14 salles sur 4 étages d'exposition permet de suivre l’évolution du goût du collectionneur russe « découvreur » de l’art moderne depuis la toute première collection de toiles romantiques et symbolistes qu’il réunit au tournant du siècle jusqu’aux ensembles stupéfiants de modernité de Matisse et surtout de Picasso dont les œuvres furent alors frappées par l’anathème de « peste noire ». Composant des ensembles monographiques (Monet, Gauguin, Matisse, Picasso) ou thématiques (Première collection, Paysage, Autoportraits, Portraits, Natures-mortes), ces séquences suivent le fil chronologique de la période 1898-1914.

L’exposition veut ainsi rendre compte et synthétiser les polarités particulières auxquelles obéit la collection Chtchoukine où culmine le genre du paysage avec près de quatre-vingt-dix toiles sur les deux-cent-soixante-quinze numéros de la collection. Puis suivent des ensembles d’œuvres dédiés aux portraits, essentiellement féminins, (près de soixante-dix œuvres), aux natures mortes (une quarantaine d’œuvres), aux compositions mythologiques et religieuses évoquant ce « temps des cosmogonies » invoqué par Matisse (une quarantaine d’œuvres), et enfin aux scènes de genre (une dizaine d’œuvres). Le genre du nu, véritable sujet tabou pour Chtchoukine prit le plus souvent dans sa collection la forme elliptique d’allégories telles que Le Bois sacré, (Maurice Denis), Nymphe et satyre (Matisse), ou Trois Femmes (Picasso).

On retrouvera ainsi Le déjeuner sur l’herbe (1866) de Claude Monet , la toile la plus ancienne acquise par Chtchoukine, le hiératique Mardi gras (1888-1890) de Paul Cézanne, l’Odalisque tahitienne Aha oé feii ? (Eh quoi, tu es jalouse ?) (1896) de Paul Gauguin, les panneaux luminescents de La Desserte (Harmonie rouge, La Chambre rouge) (1908) ou de L’Atelier du peintre (L’Atelier rose) (1911) de Henri Matisse, pour se conclure avec le « grand tableau » Trois femmes (1908) ou le papier collé Compotier, grappe de raisin, poire coupée (1914) de Pablo Picasso (dernières œuvres acquises par Chtchoukine). En contrepoint, on admirera le Contre-relief (1916) de Vladimir Tatline, la Ligne verte (1917) d’Olga Rozanova, les tables monochromes des Compositions sphériques non objectives (1922-1925) d’Ivan Klioune et du Carré noir (1915-1929) de Kazimir Malévitch.

Salle 1 : Le peintre et les collectionneurs. Au commencement pour Chtchoukine était Cézanne. Il viendra opposer au père de la modernité, "notre père à tous" ainsi que le nommait Picasso, ses fils rebelles. Comme pour éprouver leur puissance et leur capacité de résistance, il place alternativement face à l'autoportrait (vers 1882) de Cézanne les œuvres nouvellement entrées dans la collection. En 1915, le collectionneur rejoint le panthéon familier de ses artistes de prédilection et "signe" sa collection avec deux portraits par Xan Krohn

La série d'autoportraits et portraits peints par Cézanne, Gauguin, Van Gogh Picasso et Derain, réunis par Chtchoukine.

Autoportrait (1882)
Paul Cézanne
Portrait du docteur Felix Rey (1889)
Vincent van Gogh

Salle 2 : La Danse et La Musique La danse (1909), et La musique (110), conservées Saint-Pétersbourg, trop fragiles n'ont pas pu faire le voyage jusqu'à Paris. Une installation multimédia proposée par Saskia Boddeke et Peter Greenaway évoque ces commandes d'œuvres monumentales passées à Henri Matisse.

La danse (1909)
Henri Matisse
La Musique (1910)
Henri Matisse

Salle 3 : Objets de contemplation. La première collection. D'inspiration symboliste, romantique et impressionniste, les toiles qui la constituent sont essentiellement des paysages, des scènes de genre ou des compositions allégoriques.

 

Le salon du Dauphin (1901)
Maurice Lobre

Salle 4 : Paysages impressions. Claude Monet

Vue de Collioure (1905)
Henri Matisse
Dame à la terasse
Henri Matisse (1906)
Le déjeuner sur l’herbe (1866)
de Claude Monet

Salle 5 : Paysages constructions. Paul Cézanne, les fauves et les cubistes.

Montagne sainte Victoire
Paul Cézanne (1906)
Le jardin du Luxembourg
Henri Matisse (1901)

Salle 6 : La grande iconostase. Paul Gauguin. Entre 1904 et 1910, Chtchoukine acquiert un ensemble de seize toiles de Gauguin (dont onze sont réunies dans l'exposition). Ces toiles appartiennent directement par leurs motifs à l'iconographie chrétienne : Nativité (Bé Bé), Vierge à l'enfant, Annonciation, fuite en Egypte. Quant à L'homme cueillant des fruits dans un paysage jaune et Tournesols, ils renvoient respectivement à la révélation de l'arbre de la connaissance.

Des toiles magistrales qui divisent le monde en deux : d’une part, ceux qui détiennent le pouvoir de communiquer avec les mystères et d’autre part, ceux qui les contemplent comme une métaphore entre les peintres et les amateurs d’art.

Eh quoi tu es jalouse ? (1892)
de Paul Gauguin
Couple assis dans une chambre (1896)
de Paul Gauguin
La cueillette des fruits (1899)
de Paul Gauguin
Homme cueillant des fruits (1897)
de Paul Gauguin
Tournesols (1901)
de Paul Gauguin

Salle 7 : Portraits de la peinture. Femmes, modèles ou nymphes déclinées sur le mode générique, allégorique ou singulier

La visitation (1894)
de Maurice Denis
salle 8 : Le salon rose. Henri Matisse
L'atelier rose (1911)
de Henri Matisse
La Desserte (1908)
de Henri Matisse

Salle 9 : natures mortes

Bouquet de fleurs dans un vase (1877), Nature morte aux fruits (1880) de Cézanne, Nature morte aux fruits (1888) de Gauguin: Plats de fruits sur un tapis noir et rouge (1906) de Matisse. Compotier, grappe de raisin, poire coupée (1914) de Picasso. Le motif de la nature morte est ramené à la verticale. Les pièces de papiers peints, faux bois et galons dessinnent un espace perceptif complexe, le découpage du vase évide la lacune d'un sujet absent. Ce signe neutre au centre de la composition dénie toute tentative de représentaion illusionniste pour lui substituer la présentation des moyens de la peinture.

Bouquet de fleurs dans un vase
Paul Cézanne 1877
Nature morte aux fruits
Paul Cézanne 1880
Nature morte Espagne
Henri Matisse 1910

Salle 10 : Totems et tabous. Confrontations

La confrontation entre Nymphe et satyre (1909) de Matisse et Le baigneur (1911) de Malevitch, le Nu noir et or (1908) de Matisse, le Nu (1913) de Vladimir Tatline et Le printemps, saisons (1912) de Larionov ou encore entre l'Homme aux bras croisés (1909) de Picasso, Le Musicien (1916) d'Ivan Klioune et la construction en blanc (Robot) (1920) de Rodchenko permet de mesurer la puissance des filiations.

Salle 11 : la cellule Picasso

La dryade 1908
Pablo Picasso

Salle 12 : Icônes , confrontation II

Salle 13 : les quatre dimensions. Confrontation III

Salle 14 : Les prototypes de la nouvelle peinture. Confrontation IV

Retour à Cézanne comme l'exposition commençait avec son autoportrait.

Mardi gras (1888-1890)
de Paul Cézanne

Le commissariat général de l’exposition, la programmation culturelle et la direction scientifique du catalogue, ont été confiés à Anne Baldassari. Le projet a été rendu possible grâce à l’active complicité du petit-fils de Sergueï Chtchoukine, André-Marc Delocque-Fourcaud, conseiller historique du projet, comme à l’engagement remarquable de Marina D. Loshak, directrice du Musée d’Etat des Beaux-Arts Pouchkine, de Mikhaïl B. Piotrovsky, directeur du Musée d’Etat de l’Ermitage, et enfin de Zelfira Tregulova, directrice de la Galerie nationale Tretiakov.

 

Anne Baldassari : «Quand Chtchoukine apprend de Matisse à collectionner». Par Valérie Duponchelle, Le Figaro : le 27/06/2016

Nationalisée en 1918 à l'issue de la révolution bolchévique, la collection Chtchoukine est officiellement réunie à la collection Morozov pour former le Musée de l'art moderne occidental de Moscou, le premier musée d'art moderne fondé au XXe siècle. Divisée en 1948 par un décret de Staline entre le musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg et le musée Pouchkine à Moscou, longtemps interdite d'exposition, la collection Chtchoukine a une histoire tumultueuse. lle a été menacée d'être vendue au début des années 1930, à cause de la crise économique, après la NEP et le reflux d'une politique soviétique pure et dure.

Elle est mise en vente sur le marché international avec, d'abord, des pièces maîtresses qui servent de tests, comme Mardi-Gras de Cézanne. Elle se heurte à une position internationale de refus. Les marchands, les artistes, les collectionneurs, refusent d'acheter. Une sorte de position morale qui contraint la Russie à réintégrer les œuvres. À la seconde tentative, en 1937, alors que l'on parle désormais d'«art dégénéré», ils achèteront aux ventes de Lucerne, malgré le comité de défense créé par le marchand Paul Durand-Ruel, comme ils achèteront les biens spoliés par les nazis. Entre 1932 et 1937, le monde se fracture, il y a une cassure morale.

Chtchoukine est singulier, surtout dans sa volonté de créer un musée. Par rapport à Ivan Morozov, autre grand collectionneur de l'art français, Sergueï Chtchoukine est beaucoup plus radical. Il s'intéresse à des œuvres qui effraient tout le monde: Matisse, Picasso d'après la période bleue, rose, et d'après le fauvisme.

Ce qui est important, c'est que Morozov a fait une collection particulière dédiée à sa propre délectation et à celle de ses proches, et que Chtchoukine décide en 1907 de faire un musée qu'il ouvre au public dès 1908. Sa perspective est didactique, presque scientifique. Il contribue à l'évolution de la muséologie contemporaine par ce projet de partage et d'éducation qui lui est très spécifique.

Le grand modèle de Chtchoukine, ce sont les Stein qui font à Paris une collection extrêmement avant-gardiste mais pour une élite d'initiés. Ils étaient aussi d'excellents spéculateurs qui faisaient des placements, savaient faire leurs choix et achetaient chaque année au Salon des indépendants les œuvres déclenchant le scandale.Trois années de suite, Stein achète La femme au chapeau en 1905, donc invention du fauvisme, aujourd'hui au Musée d'art moderne de San Francisco, puis Le Bonheur de vivre, aujourd'hui à la Fondation Barnes à Philadelphie, puis Souvenirs de Biskra, aujourd'hui au Musée d'art de Baltimore. Trois années de suite, le rire parisien, la moquerie générale envahissent l'espace public. Avec beaucoup d'à-propos, Stein se risque là où personne ne se reconnaît. Sur ce qu'on appelait la laideur et qui est aujourd'hui le cœur de la beauté.

Cette démarche des Stein en dehors des territoires connus va être dupliquée par Chtchoukine. Il va d'abord apprendre de Paul Durand-Ruel, de Vollard, puis passer des marchands aux collectionneurs. Il apprendra des Stein, de Gertrud et Leo d'un côté, mais surtout de Sarah et Michael. Il va regarder leur modalité d'accrochage, les ensembles qu'ils vont constituer. il fera l'équivalent et chaque fois qu'il le pourra, Chtchoukine rachètera les œuvres de ces collections.

Car, grande différence, eux vendent, lui ne revend jamais rien. Hormis quelques cas d'œuvres achetées le matin et revendues l'après-midi, un Bonnard, un Manet, un Cézanne ou un Monet chez Durand-Ruel, car il a trouvé mieux, moins sage, plus violent, plus abouti. Il apprend vraiment à être collectionneur des Stein et de Matisse, à partir de 1908.

 

Les artistes présentés sont :

Pablo Picasso, Henri Matisse, Paul Gauguin, Claude Monet, Albert Marquet, Paul Cézanne, André Derain, Henri (dit Le Douanier) Rousseau, Edgar Degas, Vincent Van Gogh, Camille Pissarro, Auguste Renoir, Eugène Carrière, Pierre Puvis de Chavannes, Armand Guillaumin, Paul Signac, Odilon Redon, Frank Brangwyn, Georges Braque, Edward Burne-Jones, Gustave Courbet, Charles Cottet, Maurice Denis, Henri Fantin-Latour, Xan Krohn, Maurice Lobre, Aristide Maillol, Henry Moret, James Paterson, Alfred Sisley, Frits Thaulow, Henri de Toulouse-Lautrec, Edouard Vuillard, Kasimir Malévitch, Alexandre Rodtchenko, Vladimir Tatline, Ivan Klioune, Natalia Gontcharova, Paul Mansouroff,  Olga Rozanova, Michel Larionov, Nadedja Oudaltsova, Lioubov Popova, Alexandra Exter, David Bourliouk.

Commissariat général
Anne Baldassari