L'histoire d'Adèle H.

1975

D’après “Le Journal d’Adèle Hugo” de Frances V. Guille. Avec : Isabelle Adjani (Adèle Hugo), Bruce Robinson (Lieutenant Pinson), Sylvia Marriott (Mrs Saunders), Reubin Dorey (Mr Sanders), Joseph Blatchley (le libraire Whistler). 1h36.

1863. Sous un faux nom, Adèle H. (Hugo) arrive à Halifax afin de retrouver le lieutenant de hussards, Albert Pinson, qu'elle considère comme son fiancé. Par l'entremise du mari de sa logeuse, elle entre en contact avec le jeune homme qui la repousse définitivement.

Adèle, obsédée par l'idée du mariage, supplie son père de lui adresser son consentement écrit. Pendant œ temps elle tente désespérément de reconquérir Albert. Mais alors que Victor Hugo lève enfin son opposition, Albert Pinson reste sur ses positions. Adèle, dont l'identité a été percée à la suite d'une maladie ne renonce pas à son unique projet. Elle s'efforce de revoir Pinson, lui propose de régler ses dettes, lui paie des filles de joie, fait échouer ses fiançailles avec une jeune fille fortunée et proclame la célébration de leurs noces.

Désargentée, elle est forcée de quitter sa chambre et se retrouve dans un hospice avec pour seul trésor son journal qu'elle n'a cessé d'écrire. Elle se rend aux îles de la Barbade où le 16e Hussards vient d'être muté. Malade, en butte aux moqueries, elle erre dans les rues où elle ne reconnaît même pas Pinson et sa jeune épouse. Une noire, Mme Baa, la recueille et la ramène chez ses parents. Elle meurt en 1915 à l'asile de Saint-Mandé.

Analyse de Anne Gillain :

La tentative folle et suicidaire d'une jeune fille de construire par l'écriture un lien vers un père dont elle se sent rejetée.

Le seul trait commun entre la pâle fantoche qu'est Pinson et le grand Victor Hugo est que ni l'un ni l'autre ne veulent d'elle. Adèle court après le fantôme d'un père auquel elle a retiré toute réalité pour ne conserver que le trait qui l'a détruite: l'absence d'amour. En lui préférant sa soeur, Victor Hugo a aliéné l'identité de sa fille cadette. Si le titre du film occulte son patronyme, ce n'est pas tant pour laisser planer un mystère sur l'identité d'Adèle, que pour refléter ce manque fondamental d'identité. Le seul ressort dramatique du film va être de montrer comment l'imagination fertile d'Adèle va lui permettre de survivre dans cette situation intenable. Quand la folie aura gagnée, il s'arrêtera.

Peu de scènes sont reliées entre elles par un lien de cause à effet ou par une quelconque continuité temporelle. De nombreux fondus au noir viennent au contraire isoler les séquences les unes aux autres. Le temps ne passe pas; il se répète. Sur les 73 segments du film, vingt huit se passent la nuit; dix neuf sont muets et onze n'ont pour seul accompagnement sonore que le texte du journal ou des lettres d'Adèle. Cette triple absence d'enchaînement temporel, de lumière et de dialogues vient suspendre le cours de la logique diurne pour soumettre le déroulement du récit aux courts circuits de l'imaginaire.

Séquence remarquable : Pinson et Adèle s'éloignent d'une soirée dansante et se dirigent vers un cimetière où il lui dit qu'il ne l'épousera jamais. Puis une scène montre la jeune femme en larmes devant un petit autel sur lequel trône une photo de Pinson encadrée de noir et de bougies. L'amour est devenu culte religieux d'un objet défunt. Pourtant, sur ce cérémonial du désespoir, s'enchaîne une somptueuse mise en scène: on voit un gros plan du visage d'Adèle qui annonce son mariage a ses parents, tandis qu'en surimpression se dessinent les côtes de l'Océan que sa lettre va traverser. On suivra les parcours de celle-ci grâce à une suite de fondus enchaînés sur les cartes de l'Amérique, des vues de l'Atlantique, une carte d'Europe où se détache le nom de Guernesey et, finalement, une grande maison qui est celle de Victor Hugo. Une vieille femme en noir en sort, une lettre à la main, poursuivant le motif du deuil, et va au siège du journal de Guernesey pour y faire publier l'annonce du mariage. La musique accompagne à la fois la scène du rituel funèbre et celle du voyage de la lettre, marquant le lien qui unit l'idée de mort à ce passage lyrique. Car ce merveilleux épisode, s'il marque le triomphe d'Adèle pour imposer sa parole au monde et donner force de vérité à son fantasme consacre aussi sa rupture avec le réel. On voit d'abord le lieutenant Pinson se faire tancer vertement par son supérieur. Puis, aussitôt après, ce sera Adèle que la voix paternelle condamnera et accusera de mensonge.

Bibliographie :Anne Gillain : François Truffaut, le secret perdu