Oslo, 31 août

2011

Voir : photogrammes du film , Comparaison avec Le feu follet

Cannes 2011  :  Un certain regard (Oslo, 31. august). Avec : Anders Danielsen Lie (Anders), Petter Width Kristiansen (Petter), Johanne Kjellevik Ledang (Johanne), Hans Olav Brenner (Thomas), Ingrid Olava (Rebekka), Kjærsti Odden Skjeldal (Mirjam). 1h35.

Images d'Oslo dans différents formats d'images. "Je me souviens que le premier bain dans le fjord d'Oslo se faisait toujours le 1er mai". "Je me souviens quand on revenait à Oslo en voiture le dimanche soir. On rentrait de la campagne, Oslo était déserte (voix masculine). Les arbres me semblaient très grands ici comparés à ceux du Nord (voix féminine). "Je me souviens que je me disais : "ça je m'en souviendrai."... Effondrement de la tour Phillips.

Oslo, 31. august. Un jeune homme beau, grand, élancé se réveille en compagnie d'une jolie blonde qui s'inquiète de son regard absent.

Se promenant dans les bois, le jeune homme hésite quelques instants sur les bords d'un fleuve puis s'emplit les poches de cailloux et se charge d'une grosse pierre entre les bras avant d'entrer dans l'eau pour se noyer. Il échoue et remonte à la surface.

Le jeune homme rejoint alors le centre de désintoxication où il termine sa cure. Il se nomme Anders. Après une séance de thérapie collective où il explique qu'il va bientôt avoir un entretien d'embauche, il prépare ses affaires pour passer la journée à Oslo.

Arrivé sur place, il passe voir son meilleur ami, Thomas, qu'il n'a pas vu depuis longtemps. Il le retrouve avec sa femme, Rebekka, et ses deux enfants. Ils discutent à bâtons rompus, évoquant quelques événements de leur vie passée Pour sa première soirée dehors, la veille, Anders affirme avoir revu Malin qui repart vivre à Stockholm. Il n'a pas éprouvé de désir pour elle. Les deux amis partent tous les deux pour une ballade dans la ville. Anders évoque son envie de suicide : il a 34 ans et il ne pourra jamais être à la hauteur des rêves qu'il s'était fixé avant de sombrer dans la drogue. Thomas lui rappelle qu'il a une famille (ses parents vont vendre Fagerborg pour éponger ses dettes), des amis, l'intelligence. "Les autres se contentent de peu" répond Anders. Thomas, le confirme : universitaire, il cite Adorno et Proust, fait des recherches sur Rilke mais ne fait plus que rarement l'amour avec sa femme, ne travaille pas assez, réduit son cercle d'amis, joue à Battle Field sur la PlayStation et manque d'envie de sortir.

Les deux amis se quittent car Anders à son entretien d'embauche à 14 heures. Ils promettent de se retrouver le soir dans la fête chez Calle et Mirjam. Anders appelle Iselin sur son portable et laisse un message lui disant son envie de la revoir.

L'entretien d'embauche comme secrétaire de rédaction chez Folio se passe mal. David Molvaer l'interroge sur un trou dans son CV qui l'oblige à révéler qu'il fut toxicomane. Anders trouve refuge dans un café où il écoute les conversations : une liste de désirs, écrites sur un ordinateur : "j'aimerais préparer un bon diner, rester mariée... être aimée" En esprit, il suit un homme et une femme au-delà des limites du café jusque dans un parc ou une salle de sport.

Anders ne réussit pas à voir sa sœur, Nina, qui a envoyé sa petite amie à sa place au rendez-vous fixé. Se promenant en ville il se souvient des valeurs de ses parents, lire avec un esprit critique, savoir s'exprimer. Il s'arrête dans l'école de musique où il fut élève autrefois. Ilse repose dans un parc et s'endort

C'est le soir et Anders rejoint l'appartement de Calle et Mirjam où celle-ci fête son anniversaire. Anders est sollicité pour raconter une anecdote célèbre où il aurait pu coucher avec le père de Mirjam. Elle finit par révéler que si elle n'a pas eu d'enfant, comme toutes celles qui ont renoncé à leur rêve adolescent, c'est parce que, physiquement, elle ne pouvait en avoir. Il rappelle Iselin. Il vole de l'argent dans des sacs et est surpris par Mirjam. Il s'enfuit en taxi va chez un dealer qui joue à Battle Field. Il achète un gramme de cocaïne pour 800 couronnes.

Anders retrouve Peter au bar le Robinet avec deux copines dont la jeune étudiante qu'il avait remarquée. "Je suis un loser qui ne fait que boire pour calmer sa douleur. Je cherche quelqu'un qui pourrait me consoler, quelqu'un qui me prendrait en pitié". Il a une brève altercation avec un ancien amant d'Iselin. Il se rend à Bla une boite de rave puis sur une place pour ses jeux d'écho, c'est le matin du 31 août. L'étudiante l'incite à la rejoindre dans la piscine. Anders s'en va renouer avec la drogue dans la maison d'enfance. Il appelle Iselin pour la 3e fois. Il s'injecte une dose mortelle de cocaïne. En rêve, défile dans sa tête, toutes les rencontres de la journée qui furent insuffisantes pour le raccrocher à la vie.

Très impressionné par l'authenticité du personnage interprété par Maurice Ronet dans Le feu follet de Louis Malle (1963), Joachim Trier est retourné au livre de Drieu la Rochelle. Il y a senti quelque chose d'intemporel, un conte existentiel et intemporel, simple et identifiable. A quel point on est vulnérable quand on n'a pas de famille et pas de projet créatif quand on a vécu dans ce rêve et que l'on approche de la trentaine. Des gens font des choix. Certains des choix créatifs d'autres fondent une famille. Le personnage a des ressources. Beau et intelligent, il pourrait faire des choix mais ne sait pas avancer dans la vie. Il poursuit des buts élevés est incapable de s'élever jusqu'à eux ou d'y prendre part.

Quelle raison au suicide ?

Chez Drieu La Rochelle on se suicide par défi. Le suicide permet de réussir un acte radical quand on a échoué sur tout le reste de sa vie. Pour Drieu la Rochelle, le suicide est "l'acte de ceux qui n'ont pu en accomplir d'autres". Le suicide efface les défauts, comble les lacunes. Il rachète jusqu'au manque de talent. Drieu avait en effet écrit L'adieu à Gonzague (1929) pour rendre hommage à son ami, Jacques Rigaut, qu'il avait décrit avec cruauté sous les traits de Gonzague dans nouvelle de 1923, La valise vide. Gonzague drogué et menant grande vie n'était guère capable que d'écrire quelques fragments de journaux. Pour l'auteur du livre, le suicide est l'acte noble par excellence : "la dernière noblesse qui me reste est de disparaître".

Chez Malle, Alain se suicide par lucidité : la jeunesse est la meilleure part de la vie et il est inutile de prolonger l'été de la vie (Malle déplace le suicide de novembre à Juillet) par son prolongement en moins bien. Chez Trier la pulsion de mort provient d'une impossibilité de répondre aux rêves de l'enfance et d'avoir une vie qui en vaille la peine dans l'âge adulte. Il reprend aussi, Le motif de la fin de l'été, la date du 23 juillet inscrite sur le miroir comme date butoir du suicide chez Malle devient, transposée en 31 aout, le titre du film, basculement vers l'automne où tout va virer sur le jaune et se faner. Mais, à la dimension de lucidité, se rajoute celle du désespoir.

Adapter c'est faire des choix révélateurs de l'époque

Trier condense en une seule journée, un drame que Louis Malle avait déjà réduit à 48 heures sur trois jours dans son Feu follet par rapport à la semaine dans le roman. Comme si les déséquilibres, les décisions radicales se prenaient de plus en plus vite, au plus près des sentiments, sans avoir besoin d'une longue réflexion préparatoire.

Les marques de littérature sont moins voyantes. L'adaptation n'est revendiquée que dans le générique final et non annoncée dès le début comme chez Malle. Malle débute par une voix off et termine par une citation ce que ne fait pas Trier. En revanche il fait résonner Le feu follet avec une seconde œuvre littéraire, le Je me souviens de Georges Perec (1978). C'est la première occurrence des souvenirs chaleureux, presque collectifs qui peuvent rattacher à la vie. Ce motif sera repris au milieu du film quand Anders se souviendra des valeurs apprises de ses parents. Au-delà de la cellule constituée des amis, parents, amours, il y a la collectivité de la ville et l'art. Trier aborde des passants avec la formule "je me souviens" pour leur demande parler d'Oslo trois minutes, de la mémoire d'une ville. Il reprend aussi des images de films institutionnels d'Oslo sur les jardins d'enfants, les bus ou les ambulances.

Malle avait transposé l'engagement politique de Drieu la Rochelle en lui faisant rencontrer les frères Mainville, combattants perdus de l'OAS, au café de Flore. Trier transpose à nouveau en montrant Anders ne pouvant se raccrocher aux désirs tout simples de la jeune fille à l'ordinateur portable qui fait la liste de ses désirs à venir. Comme Alain regardait longuement les passants, Anders les regarde et les accompagne en pensée bien au-delà de la vision qu'il peut en avoir en restant assis. Comme Damiel dans Les ailes du désir (Wim Wenders, 1987), le héros angélique écoute la rumeur du monde et tout en s'en sentant irrémédiablement éloigné.

Chez Malle, Alain retrouve Eva qui a perdu son amante dans un accident de voiture. C'est ici l'amie de sa sœur que rencontre Anders et qui lui fait comprendre que tout est cassé, irréconciliable avec sa sœur. Après, le soir tombe sur Oslo comme la pluie sur Paris. Anders se rend chez Calle et Mirjam comme Alain s'était rendu chez Solange et Cyril. L'anecdote du réveil sur de la tombe du soldat inconnu est remplacée par celle du vaudeville dans le lit du père. La rencontre d'Anders avec l'étudiante n'aura pas plus de chance de réussir que celle d'Alain avec Milou.

Ne reste à Anders une intégrité autodestructive. Seul le gâchis absolu, se détruire dans le lieu même de l'enfance heureuse, dans la maison des êtres qui l'aiment le plus, est à la mesure du désespoir d'Anders.

Jean-Luc Lacuve le 03/04/2012

Je me souviens que le premier bain dans le fjord d'Oslo se faisait toujours le 1er mai
Je me souviens quand on revenait à Oslo en voiture le dimanche soir. On rentrait de la campagne, Oslo était déserte (voix masculine). Les arbres me semblaient très grands ici comparés à ceux du Nord (voix féminine). Je me souviens que je me disais : "ça je m'en souviendrai."
Je me souviens que mon père fumait dans la cuisine. Il buvait son café et écoutait la radio
Je me souviens plutôt des gens que de la ville d'Oslo (voix masculine) Quand on s'est installé dans le quartier de Bislett, on s'est sentis très adultes (voix féminine) je me souviens des heures passées dans des trams, des bus et des voitures et de marches interminables vers des fêtes très bizarres auxquelles on ne savait jamais vraiment si on était vraiment invités ou pas (voix masculine) je me souviens de mon sentiment de liberté en arrivant à Oslo jusqu'à ce que je comprenne que la ville était toute petite (voix féminine)...