Melancholia

2011

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Avec : Kirsten Dunst (Justine), Charlotte Gainsbourg (Claire), Kiefer Sutherland (John), Charlotte Rampling (Gaby), John Hurt (Dexter), Alexander Skarsgård (Michael), Stellan Skarsgård (Jack), Brady Corbet (Tim), Udo Kier (Le maître de cérémonie), Cameron Spurr (Leo). 2h10.

Justine ouvre les yeux, des perdrix mortes tombent du ciel autour d'elle. Sur la pelouse du parc d'un château un énorme cadran solaire et, devant lui, une femme en blanc. Dans ce même parc, une mariée, un petit garçon et une autre femme, avec au-dessus d'eux, Melancholia, la lune et le soleil. Un cheval s'effondre. Une grosse planète en cache une plus petite. Justice en robe de mariée peine à avancer retenue par des fils de cotons qui sortent des arbres. Des oiseaux dorés volètent autour de Justine. Du courant électrique bleu sort des doigts de Justine comme des fils électriques derrière elle. Claire, portant son fils dans ses bras, s'enfonce jusqu'aux genoux dans la terre meuble du terrain de golf. La petite planète est engloutie dans la grosse.

1-Justine. Le couple Justine et Michael, dans une très longue limousine blanche en habits de mariés, ne cessent de s'embrasser en souriant malgré un léger tracas : ni le conducteur de la limousine, ni Michael, ni Justine ne parviennent à faire avancer la limousine dans un virage en épingle à cheveux.

C'est ainsi qu'avec deux heures de retard, Justine et Michael, à pied, arrivent dans le château autour duquel est aménagé un golf dix-huit trous où est donnée une somptueuse réception par Claire, la sœur de Justine et John, son beau-frère. Dexter, le père de Justine, fait preuve d'une bonne humeur factice alors que Gaby, sa mère, ne tarde pas à faire un discours provocateur sur l'inutilité du mariage. Tant est si bien que le maître de cérémonie ne veut plus voir la mariée. Jack, le patron de Justine à la recherche de son slogan, lui impose d'être suivie par son neveu au cas où elle le trouverait dans la soirée. La mère justifie de son ostensible et désapprobateur retrait par une phrase bien délicate : "Je n'ai pas été là lors de sa première crotte, je n'ai pas été là lors de son premier rapport sexuel, alors laissez-moi tranquille !" . Michael, le jeune marié niais avec son discours inconsistant et les pommiers de son enfance est rejeté par Justine qui s'en faire l'amour avec le neveu de Jack dans la parc...

Pendant ce temps, la planète Melancholia se dirige vers la Terre...

Melancholia est un film simple dans son propos : il n'y a rien à espérer de la race humaine. Son introduction est aussi emphatique que le début de 2001 l'odyssée de l'espace. A l'utilisation par Kubrick des premières mesures d'Ainsi parlait Zarathoustra, le poème symphonique de Richard Strauss, répond le prologue de Tristan et Isolde de Wagner. A la vision nietzschéenne, de la création d'un homme nouveau, répond la certitude de la mort de l'humanité. A la narration de la première conscience humaine qui suit l'introduction de 2001, répond la difficulté à manoeuvrer une voiture pour se rendre à la cérémonie du mariage raté de Justine. Le désastre est là, le désastre s'annonce et le désastre aura lieu.

Echec de la conscience

Alors que la planète Melancholia entame sa danse de mort vers la planète terre, sur celle-ci, le couple de jeunes mariés n'arrive pas même à manouvre la limousine louée pour le mariage. Si le singe de 2001 lançait un os vers le ciel qui se transformait en vaisseau spatial c'est ici une caméra portée à l'épaule qui enregistre la pitoyable arrivée de Justine et Michael. La maison de Claire et de John où se déroule le mariage, comme la station lunaire de 2001, joue le rôle de sas entre le monde terrestre et la marche, non vers un nouvel homme mais vers la destruction.

Justine s'y révèle de plus en plus mal à l'aise. Graduellement l'image idyllique que donne Justine d'elle même se révèle fausse. De centre de la cérémonie de mariage, elle s'éloigne progressivement jusqu'à chasser mari, famille et invités. Alors qu'elle vient d'obtenir une promotion de la part de son patron, elle l'insulte comme on donne une démission. Ce comportement est soigneusement expliqué par une famille borderline : un père enfantin et fuyant, une mère ultra-rigide dans son refus des concessions, une sœur raisonnable qui s'est pliée à la volonté de sa sœur pour cette cérémonie extravagante mais qui souvent dit la haïr pour cela. Claire est en effet au courant des crises d'autodestruction de sa sœur et l'empêche de répondre à la provocation de sa mère. A contrario, Claire ne sera pas là quand Justine provoquera son patron.

L'accord sensible entre Justine et Melancholia est évident dès qu'elle lève les yeux vers la constellation du Scorpion où elle distingue plus la planète Antares puis plus tard quand elle distingue l'arrivée de Melancholia dans le jardin pissant en habit de mariée et enfin quand elle prend un bain de mélancolie. Elle est en phase avec la destruction de l'humanité qu'elle a produite à petite échelle et qu'elle ne regrette pas. Comme les animaux, elle accepte la catastrophe et retrouve son calme quand celle-ci survient. La mise en scène vient redoubler le sentiment d'inquiétude à l'image de ces mouvements de caméra tels des yeux hagards.

Toute la première partie ne semble viser qu'à rendre le lieu désert pour vivre tranquillement la fin du monde sans l'hystérie des foules et de la panique de l'humanité ordinaire.

Bricoler avant de mourir

Alors que Melancholia s'approche de la terre, ne restent donc plus que quatre témoins pour assister au désastre. John se suicide et Justine devient progressivement plus forte que Claire. Leo apparait comme le seul élément vivant, échappant à l'esprit de système avec son appareil à mesurer la grosseur de la planète et son envie de construire une cabane que Justine transformera en cabane magique : la seule, esthétiquement, à pouvoir répondre au désastre, mieux, en tous les cas que les proposition du verre de vin sur la terrasse ou chier dans les toilettes.

C'est aussi avec son bricolage des références esthétiques, picturales, musicales et cinématographiques que le film séduit. Le prélude de Tristan et Isolde peut paraitre un curieux choix dans ce film où nul amour ne sera décrit. Mais ce serait sans doute oublier la danse de mort : la fusion des deux planètes et l'amour de l'autodestruction dont fait preuve son metteur en scène.

Les références picturales surprennent aussi. La mélancolie, thème majeur de la peinture, fait l'objet d'une longue tradition, de Dürer à Nerval, mais il semble que ce soit la seule représentation de Cranach que retient Lars von Trier avec sa planète à proximité d'un château, ses perdrix et sa longue branche taillée au couteau. La présence de la mort justifie plus ou moins les références à l'Ophélie de John Everett Millais et au David du Caravage. Et le thème de la planète mystique renvoie à Solaris (Tarkovski, 1972) via le tableau Chasseurs dans la neige qui y était aussi montré.

Mélancolie, 1532 Lucas Cranach
les perdix tombent du ciel
 
Mélancholia s'approche du chateau
longue branche taillée au couteau
 
Chasseurs dans la neige , 1565 Pieter Bruegel
Générique, début du plan
 
Générique,fin du plan : image incendiée>
S'opposer à la destruction
 
Ophélie, 1852 John Everett Millais
 
La fille du bûcheron, 1851 John Everett Millais

Si l'attention à la matière est proche de Tarkovski, le travail sur l'architecture, le mystère des sphères et la danse de mort renvoient davantage à L'année dernière à Marienbad (Alain Resnais, 1961).

Ordonnancement et dérèglement : L'année dernière à Marienbad
 
Les ondes, la matière : Solaris de Tarkovski

Si certaines des images du prologue sont montrées ou narrées dans les dialogues (Les fils de coton) d'autres restent mystérieuses. On ne sait ainsi pas par exemple pourquoi le cheval refuse de passer le pont et pourquoi flotte le numéro 19 sur la drapeau du golf à 18 trous.

Jean-Luc Lacuve le 12/08/2011