Les voleurs
1996
Genre : Film noir

Avec : Daniel Auteuil (Alex), Catherine Deneuve (Marie Leblanc), Laurence Côte (Juliette), Didier Bezace (Ivan), Benoît Magimel. 1h56.

Ivan Noël est ramené mort chez son père Victor, qui veut le faire incinérer. "Un accident", dit ce dernier au petit Justin, soudain orphelin. Victor reçoit froidement son autre fils, Alex, qui a rompu tout lien avec sa famille en entrant dans la police et qui est venu accompagné de Juliette. Juliette que Justin a surprise en train d'embrasser la bouche inerte d'Ivan. Alex l'a connue comme délinquante dans son poste de police de Lyon-La Duchère, puis l'a retrouvée dans le proche entourage d'Ivan, ce frère qu'il n'avait plus revu depuis quatre ans et qui, depuis, prospérait dans un commerce de vente - et de vol ! - de voitures. Devenu l'amant de Juliette, Alex a découvert qu'elle noue une relation homosexuelle avec Marie Leblanc, professeur de philosophie à l'université. Chez celle-ci, Juliette se mutile la bouche avec du verre cassé après une crise d'instabilité. Marie la confie en secret à son ex-mari psychiatre, Lucien, qui ne peut s'opposer à son départ de la clinique quelque temps plus tard. Marie en est furieuse, mais doit se rendre à la réalité. Juliette s'est enfuie car elle est impliquée dans l'affaire qui a coûté la vie à Ivan : un vol de voitures neuves à la gare de triage de Vénissieux, où un vigile est mort. Bien que toujours méfiants l'un à l'égard de l'autre, Alex et Marie se promettent de s'informer mutuellement de ce qu'ils pourraient savoir, par exemple du fait que le portrait-robot de Juliette a été diffusé, mais comme étant celui d'un jeune homme. Le frère de Juliette, Jimmy, reste muet, défiant Alex qu'il sait dans l'impossibilité de trahir sa famille. Alex, lui, attend le prochain faux pas de Jimmy, qui est prêt à devenir le nouveau dauphin voire le successeur de Victor à la tête du trafic d'automobiles.

Deux mois plus tard, Alex apprend que Marie s'est suicidée. La veille, elle lui a envoyé un manuscrit avec des cassettes. Alex se rend à Marseille pour les remettre à Juliette, qui a refait sa vie. Au dernier moment, il renonce à l'aborder, comprenant que c'est à lui seul que Marie a adressé son envoi.

 

Deux séquences du film sont constituées de fragments de cours de philosophie donnés par Marie. Dans l'une, elle parle de la coexistence de l'horreur dans l'être humain, dans l'autre, elle cite Péguy à propos de la difficulté de restituer la saveur de l'oeuvre d'art : c'est aussi difficile que de saisir un lapin de garenne. Ces deux fragments sont probablement à prendre au sérieux et renvoient au fond et à la forme du film.

La vie est finalement plus proche de ceux qui vivent comme des voleurs qui trafiquent la vie et la mort, la vérité et les mensonges. La structure du film, avec ses ruptures temporelles, son récit pris en charge par cinq personnages successifs, essaie, elle aussi, de laisse vivre le mystère. Le film est cru (sodomie, mort, mutilation) et cruel (l'enfant qui éclate en sanglot et qu'Alex laisse seul). Il renvoie pourtant à une fin plutôt optimiste pour les cinq personnages principaux : l'enfant trouve un nouveau père et sa mère un nouvel amant, la soeur de ce dernier mène une nouvelle vie à Marseille, Marie s'est suicidé pour sacraliser son amour de Juliette et Alex, à la lucidité froide, continue de maîtriser les forces du mal que lui a légué sa famille.

Le film tisse des liens rares et forts entre des personnages différents par l'âge, le sexe, le milieu social et qui en sortent grandis, notamment l'enfant qui survit au traumatisme de la mort de son père. Pour mettre en scène cette dimension morale, le film part d'archétypes : l'enfance et la neige avec chalet labyrinthique, l'amour dans les hôtels, les voleurs et leurs garages et parkings, les intellectuels et l'opéra. Il utilise ensuite le genre policier pour provoquer la tempête qui les fera se rencontrer. Comme "Pulp fiction" de Tarentino, le film utilise une structure avec une chronologie bouleversée et une prise en charge du récit multiple.

Dimension morale libératrice, archétype et référence au genre, Téchiné semble ne jamais avoir été aussi proche de Truffaut. Il tend aussi à occuper dans le cinéma français la même position centrale entre le cinéma de divertissement et un cinéma plus intellectuel.

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