Nos années folles

2017

Hors compétition Avec : Pierre Deladonchamps (Paul Grappe / Suzanne), Céline Sallette (Louise Grappe), Grégoire Leprince-Ringuet (Charles de Lauzin), Michel Fau (Samuel), Virginie Pradal (La grand-mère), Mama Prassinos (Valentine). 1h43.

1924. A Paris, Louise est couturière, elle s'évanouit, le médecin diagnostique rapidement qu'elle est enceinte. Louise rejoint son mari, Paul Grappe, dans un cabaret où, sous la direction de Samuel, directeur d'un cabaret, il joue son propre rôle, celui d'un homme travesti en femme pour fuir la guerre et devenu Suzanne, prostituée vedette du bois de Boulogne avant d'être amnistié. Louise refuse pourtant de dire à son mari qu'elle est enceinte.

En 1916, Louise était déjà très amoureuse de son mari qu'elle retrouvait durant ses rares permissions dans une chambre pour y faire l'amour et boire du vin. Paul n'en peut plus du front d'autant plus que, blessé au doigt, il est accusé de s'être mutilé pour échapper à la guerre. Louise lui procure un revolver et il s'enfuit de l'infirmerie. Louise le cache puis le transforme en femme pour qu'il puisse respirer à l'air libre.

Paul est réticent puis, Samuel nous l'apprend, totalement séduit par sa composition de prostituée vedette du bois de Boulogne. Il y entraine parfois Louise qui n'est pas à l'aise dans ce rôle.

Un matin vers 1920, Louise reçoit la visite du comte Charles de Lauzin, qui se prétend amoureux de Suzanne. Louise l'éconduit mais Paul/Suzanne apprécie les soirées folles, sexuelles et décadentes que le comte, féru de culture allemande, donne dans son hôtel particulier. Charles de Lauzin ne tarde pas à mépriser Suzanne et voudrait séduire Louise. Si celle-ci accepte de coucher avec lui, elle reste néanmoins amoureuse de son mari. Pour briser celui-ci, le comte lui apprend que sa femme est enceinte. Paul ne veut pas de l'enfant et frappe Louise. Celle-ci fait ses valises. Paul la retrouve chez le comte et Louise accepte de le suivre refusant l'amour et la protection du comte. Paul accepte l'enfant mais est incapable de  l'aimer, de rependre son rôle au théâtre tout comme de faire les efforts pour être une Suzanne attrayante. Se laissant entrainer à boire, il devient violent et tente même de tuer son enfant en ouvrant la fenêtre de sa chambre par une nuit d'hiver. Suzanne essaie alors de fuir. Il l'en empêche. Elle le tue avec le revolver qu'il gardait toujours dans son sac à main. Plus tard, graciée, Louise revient voir ses amies couturières qui l'accueillent avec chaleur. Son fils s'appellera Paul, comme son mari.

Du livre La Garçonne et l’Assassin (Payot, 2011) des historiens Fabrice Virgili et Danièle Voldman, Téchiné tire un spectacle à la fois très doux et terriblement monstrueux. La nature et l'atelier de modiste de Louise d'un côté, l'activité sexuelle débordante de Paul/ Suzanne de l'autre, le film ne cesse, via la représentation théâtrale, d'osciller entre douceur et excès, entre présent et passé, entre des possibilités qui se dilatent puis se réduisent.

Une base historique profondement remaniée

Téchiné invente le dispositif du spectacle de cabaret. Paul n'a jamais reçu une telle proposition. Louise a peint des soldats de plomb mais n’a jamais été couturière. Seul Paul, lorsqu’il était Suzanne, a fait un moment ce métier. Il n'est rien dit de leur rencontre en 1911 et de leur passion commune pour la mandoline qui les rapproche. L’amnistie de Paul n’intervient qu’en 1925. Entre temps, ils vont en Espagne, entre 1920 et 1922. C’est au retour d’Espagne qu’ils font l’expérience d'une sexualité débridée, initiée par Paco qui, amant de Paul-Susanne, deviendra celui de Louise. Celle-ci qui n’avait jamais eu d’enfant avec Paul auparavant et tombe alors enceinte. Le bébé meurt de méningite à deux ans et demi.

Au profit d'un film mental

Sur les plans du générique, les petites mains d'une couturière superposent, couche après couche, entre de mince feuilles de papier, les éléments d'une toilette féminine complète qu'elles renferment dans un grand carton. A ce petit monde sage et clôt va répondre la guerre et la personnalité bien plus trouble de Paul/Suzanne : les couches mentales vont glisser les unes sur les autres jusqu'à l'effondrement.

Dès les premières scènes, quelque chose ne va pas chez Paul Grappe; le spectacle a l'air de marcher mais il manque un doigt à l'acteur. Il dort au lieu d'être déjà présent sur scène. Il est le héros mais il ne sait pas porter sa voix. Il ne sait pas danser. Quelques choses ne va pas non plus chez Louise, sa femme : elle est enceinte mais refuse d'en parler à son mari. Elle va le voir sur scène et félicite sans enthousiasme celle qui tient son rôle.

A ce questionnement, pourrait répondre le flash-back sur la guerre dans les tranchées. L'explication du doigt coupé est donnée puis la transformation imposée de Paul en Suzanne. Mais, presque immédiatement, par une scène de théâtre, Suzanne n'est plus un déguisement maladroit mais une femme incandescente qui, sur un piédestal de pierre, allume hommes et femme. Si Paul avait été jusque là une figure effacée derrière la lumière des champs de batailles, il devient une demi-déesse qui accumule argent, gloire et beauté. Le temps d'un printemps et d'un été (l'oiseau dans sa cage au dehors prend l'air ; la promenade sur la falaise) le bonheur est présent.

Le spectacle théâtral a permis jusqu'alors de passer du présent au passé, de magnifier les changements de personnalités et de décors; il théâtralise la vie pour mieux la magnifier. Mais, tel Peter Ustinov en maître du cirque dans Lola Montes (Max Ophuls, 1955) Michel Fau en Samuel, propriétaire d'un cabaret parisien, sait que sa vedette est fragile, cassée, désarticulée. A la séquence majestueuse de Suzanne dans sa robe dorée, répond une Suzanne dans les bois, tâtée, harcelée, mise à terre par ses prétendants hostiles dorénavant. Elle git comme une poupée désarticulée.

Sous la personnalité trop longtemps refoulée de Paul avait surgit Suzanne. Paul est relaps. Il a changé une fois de personnalité en devenant Suzanne puis une seconde fois en redevenant Paul. Il est ainsi devenu un monstre vide, traversé de pulsions. Se défaire de la personnalité de Suzanne le fait tomber dans la déchéance alcoolique et la violence. Paul n'était jamais en sureté dans cette peau qui le conduit dans sa fuite en avant. Le revolver qu'il portait toujours sur lui sera son châtiment et sa délivrance.

Avec le bébé qu’attend sa femme, la réalité reprend brutalement possession de lui. La mise à mort de l'enfant en ouvrant la fenêtre est sans doute une réminiscence de L'innocent (Luchino Visconti, 1976). Face à lui, face à la tragédie Ophuls-Visconti, on trouve le petit monde des ouvrières françaises qu'affectionnent Renoir et Becker : l'attention aux broderie dans l'atelier de couture, aux frémissements de la nature lors des pauses déjeuner où l'on discute en mangeant dehors.

Jean-Luc Lacuve le 19/09/2017.