Una questione privata

2017

D'après le roman de Beppe Fenoglio. Avec : Luca Marinelli (Milton), Lorenzo Richelmy (Giorgio), Valentina Bellè (Fulvia), Antonella Attili (Concetta), Giulio Beranek (Ivan), Anna Ferruzzo (La servante). 1h24.

1944. Dans les collines du Piémont, les partisans espèrent la progression des Alliés et affrontent les Chemises noires de la république de Salo. Au hasard d’une patrouille, Milton revient dans la belle maison de maître où, l'été précédent, il vécut une passion pour la belle Fulvia. La maison semble abandonnée mais la servante accepte de la lui ouvrir. Il se souvient que Fulvia aimait sa passion pour l'écriture mais le trouvait trop triste, contrairement à son ami, le beau Giorgio, parfait danseur. La servante lui déclare que Giorgio est revenu voir Fulvia à l'automne 43 et qu'il restait souvent très tard le soir. Milton est foudroyé par cette révélation alors qu'il croyait qu'un amour exclusif pourrait bientôt naître entre lui et Fulvia.

Son camarade Ivan vient lui rappeler la nécessite de rejoindre leur brigade au plus vite. Mais Milton est désormais taraudé par l'idée d'avoir un rival et demande à son commandant la permission de rejoindre Giorgio dans la brigade voisine. Il apprend bientôt que celui-ci a été pris par les fascistes. Milton consacre désormais toute son énergie à la recherche d’un prisonnier qu’il pourrait échanger contre Giorgio. Mais, soit l'un est déjà exécuté, soit un autre va l' être parce trop brutal pour être échangé. Dans son parcourt, Milton croise ses parents avec lesquels il ne peut échanger qu'une brève étreinte puis une maison de paysans dont les habitants ont été massacrés sauf une petite fille qui tente de faire comme si rien ne s'était passé. Milton finit par rejoindre la maison de Concetta où il fut élevé, se souvenant que lors de son départ en train pour la ville, Fulvia semblait aussi attentive à la cour de Giorgio qu'à la sienne.

Milton finit par capturer un sergent fasciste qu'il contraint à franchir la montagne. A mi parcours, celui-ci s'enfuit et Milton doit le tuer. En représailles, les fascistes fusillent un jeune prisonnier de quinze ans.

Effondré d'avoir échoué à sauver Giorgio et alors que sa brigade doit s'enfuir au plus vite, Milton veut revoir une dernière fois la servante dans la maison de Fulvia. Il espère avoir mal compris ses propos. Les fascistes sont déjà là. Milton fuit mais sa souffrance due à sa jalousie paranoïaque a atteint son paroxysme et il souhaite mourir sous leurs balles. Il se suiciderait même si son arme n'était tombée à terre durant sa course. Il rejoint alors un pont qu'il sait miné pour provoquer son explosion. Les fascistes n'osent le poursuivre là. C'est ce qui le sauve car le pont n'est en fait pas piégé. Milton poursuit sa course vers les montagnes et se rend compte, au-dessus des nuages, qu'il  est miraculeusement vivant. "Fulvia, tu as a failli me tuer" constate-t-il dans une clair de lucidité. Pourtant, il s'enfonce à nouveau dans le brouillard.

Le cinéma engagé des Taviani vise à un dessillement de la vision de leur héros pour leur révéler tout à la fois la beauté du monde mais aussi, souvent, son impossibilité d'y adhérer longtemps ou pleinement. C'est sur cette tragique compréhension de cet éloignement que repose le lyrisme de leur cinéma. C'est à la fois leur force mais aussi leur faiblesse car ces grands moments s'inscrivent dans une continuité scénaristique souvent académique, illustrative ou convenue.

Brouillard psychologique et flashes-back lumineux

L’horreur de la guerre court parallèlement à la course de Milton lancé à la recherche de la vérité. La folie amoureuse lui fait oublier la Résistance qui l’a mené dans la montagne pour combattre le fascisme. Du coup, le brouillard qui l'entoure symbolise cet enfermement dans la psyché.

A l'inverse, le passé vécu lui semble lumineux, empli de la musique du Magicien d'Oz, ou immense, comme la mer sur laquelle s'inscrit le sourire de Fulvia. Les points d'entrée de ces flashes-back sont ainsi triviaux. Ils sont motivés, avec l'automatisme d'une jalousie paranoïaque, par un objet (tourne-disque, cigarette, arbre) ou un mot (pyjama). A contrario, les sorties de ces flashes-back sont plus émouvantes. Les retours au présent se font dans la maison sombre aux volets fermés où au sein de murs bombardés des refuges militaires dans un présent sombre, brouillardeux et délabré.

Des séquences fortes dans un ensemble trop souvent académique

Les Taviani se sont souvent confrontés à l’adaptation d’œuvres littéraires (Padre Padrone, Kaos, Les Affinités électives..). Ils adaptent cette fois le roman de Beppe Fenoglio (1922-1963), Une affaire personnelle (1963), l’histoire d’une folie amoureuse en contradiction avec le moment historique dans lequel elle se produit, dans la violence des hommes qui combattent et se tuent.

Milton comme Giorgio, et comme le fut Beppe Fenoglio, font partie des brigades badogliani, brigades non communistes qui en 1943 rassemblent des partisans sociaux-démocrates. Milton doit son sobriquet à son amour pour la littérature anglaise en général, à l’auteur du Paradis perdu en particulier. Son camarade s'appelle Horacio et tous semblent férus de culture anglaise, de Shakespeare à Emily Brontë, ou américaine avec Le magicien d'Oz ou le jazz. Ils n'ont pas accepté la chape de plomb sur la culture anglo-saxonne imposée par le fascisme.

Pour se protéger de tout sentimentalisme, pour ne pas avoir de remords, les partisans traitent les fascistes de "noirs cafards". Ce sont pourtant des jeunes hommes qu'ils connaissent bien pour avoir vécus dans la même région, les mêmes villages. Lorsque Milton humanise son prisonnier en lui posant des questions, il court le risque que celui-ci en conçoive un espace de liberté possible. Et le prisonnier s'enfuit ainsi au milieu d'un discours, entraînant sa mort et l'échec du plan de Milton.

L'action du roman se passe dans les Langhe. Mais, les collines balayées par le vent  et la pluie racontées par Fenoglio sont remplacées aujourd’hui par des vignobles à perte de vue. L'action est ainsi déplacée dans une des plus belles vallées des montagnes italiennes, la Val Maira. Le campement des partisans est reconstitué à 2 300 mètres d’altitude, le brouillard y est omniprésent. Ce n'est ainsi plus la pluie qui, comme dans le roman, rend uniformes ces jeunes gens, partisans et fascistes, séparés par la guerre alors qu'ils ne font qu'un avec la nature.

La monstruosité des fascistes apparaît toutefois nettement. Il y a le batteur fou, sorte de machine musicale qui recouvre un monstre d'inhumanité. Il y a surtout la petite fille qui s'extrait d'un monceau de cadavres pour aller chercher un verre d'eau avant de se recoucher auprès de sa mère dont elle refuse de comprendre qu'elle est morte. Toute aussi dure, la scène d'exécution du jeune partisan.

Jean-Luc Lacuve, le 16 juin 2018.

Note  : la première expérience partisane de Fenoglio s’est concrétisée dans un détachement de partisans garibaldini (ou « rouges »), expérience décevante qui a pris fin avec la mort d’un des chefs. Il est ensuite passé aux badogliani (ou « azzurri » = « bleus » pour la couleur d’un foulard bleu noué autour du cou / le personnage de Badoglio étant peu populaire en Italie, ils l’ont quand même choisi, même s’ils préféraient les termes « azzurri » et « autonomi »).