Padre padrone

1977

d'après le roman autobiographique de Gavino Ledda. Avec : Omero Antonutti (le Père), Saverio Marconi (Gavino), Fabrizio Forte (Gavino jeune), Marcella Michelangeli. 1h55.

L'écrivain Gavino Ledda guide le comédien qui va interpréter le rôle de son père. Il lui tend le bâton dont celui-ci était muni lorsque...

Alors qu'il a six ans, son père fait irruption dans la petite école sarde où il commence à étudier : il a besoin de lui pour garder les moutons. L'enfance de Gavino se passe ainsi dans la plus grande des solitudes, sous l'inflexible contrainte du " père-patron " lui-même exploité par les revendeurs d'olives.

À vingt ans, Gavino, totalement illettré, pense échapper à sa dure condition en partant pour l'Allemagne avec quelques camarades. Son père lui refuse l'autorisation nécessaire. Il part donc pour l'armée. C'est là qu'il étudie la langue italienne. Il apprend aussi le latin. De retour à la maison familiale, Gavino continue à étudier; c'est pour lui le seul moyen de se libérer de la tyrannie du " père-patron". La tension entre les deux hommes devient de plus en plus insupportable. À la suite d'une violente dispute Gavino résiste à son père et le frappe.

À force de courage, Gavino est devenu professeur de linguistique. Mais, au moment de quitter sa campagne, il éprouve un grave problème de conscience : faut-il partir pour le continent ou faut-il rester sur cette terre ingrate afin que d'éventuels frères d'infortune puissent bénéficier un jour de sa victoire ?

L'ouvrage de Gavino Ledda n'était pas encore paru, lorsque les frères Taviani prirent connaissance, par la presse, de la nouvelle de l'expérience remarquable de ce berger sarde, totalement coupé de la civilisation urbaine et demeuré analphabète jusqu'à l'âge du service militaire. Gavino, après avoir appris à compter, lire et écrire, avait entrepris des études en linguistique et s'était même permis d'arracher un diplôme lui permettant d'enseigner cette discipline. Les réalisateurs italiens éprouvèrent, à l'égard du personnage, une empathie immédiate.

Pourtant, ajoute paradoxalement Vittorio Taviani, « quand nous avons lu le livre, nous avons eu une double réaction, d'une part un sentiment d'adhésion comme lecteurs, (...) d'autre part, un sentiment de répulsion parce que le livre, précisément parce qu'il était assez achevé dans sa forme littéraire, était conclu et d'une certaine manière il nous excluait. »

Dans une interview à Cinéma 77, les frères Taviani s'expliquent plus clairement ainsi : « Pour transposer (le livre de Gavino Ledda) au cinéma, il nous fallait le détruire. (...) Notre film ne pouvait résulter que du choc entre la personnalité de Gavino et la nôtre, justement dans la forme de son langage. Il s'agissait donc de détruire le livre et de le recomposer à l'écran. » Vittorio Taviani décrit le processus de recomposition, de cette façon : « Le livre se déroule selon une progression horizontale, chronologique ; au contraire, le film tend à une synthèse dramaturgique dans laquelle le temps et l'espace sont vraiment contractés en séquences clés »

Padre padrone obtient la palme d'or au Festival de Cannes 1977 présidé par Roberto Rossellini. Contrairement aux films précédents, Padre padrone conte une destinée personnelle moins directement impliquée dans une problématique idéologique particulière : le film revêt un caractère d'universalité. Ensuite, l'utopie, thème cher aux frères Taviani, se dégage de son caractère symbolique, pour devenir moteur de réalisation concrète : ici le berger s'affranchissant de son état de semi-esclavage, grâce à l'apprentissage et à l'exercice indépendant du choix d'un métier.