Le temps retrouvé

1999

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(Le temps retrouvé, d'après l'oeuvre de Marcel Proust). D'après le roman de Marcel Proust. Avec : Catherine Deneuve (Odette de Crecy), Emmanuelle Béart (Gilberte), Vincent Perez (Morel), John Malkovich (Le Baron de Charlus), Pascal Greggory (Saint-Loup), Marcello Mazzarella (Marcel Proust), Marie-France Pisier (Madame Verdurin). 2h38.

Le clocher de L'église Saint-Hilaire de Combray. Générique sur le cours de la Vivonne.


I - Prologue : 1922. Malade, cloîtré Dans le petit appartement de la rue Hamelin, obsédé par l'oeuvre qu'il veut terminer, Marcel Proust dicte son roman à la fidèle Céleste : "Et puis un jour tout est changé : ce qui était détestable pour vous, qu'on vous avait toujours défendu, ont vous le permet. Par exemple: pourrais-je prendre du champagne ?..." Mais cela le fatigue trop de dicter, il dit préférer écrire lui-même. Il se lance le défi de passer la nuit pour être plus fort que de que les médecins ont décrété. Proust demande à Céleste de lui porter des affaires du tiroir de son bureau.

Il observe à la loupe des photos des êtres qui ont compté pour lui : Odette, Grand-mère, Les Verdurin, maman, papa, Cottard, Robert de Saint-Loup, Rachel, Gilberte, son amour de jeunesse... et lui enfant.

Morel joue du piano chez les Verdurin où l'on s'inquiète de la venue d'Odette. "Elle débarque sans prévenir" s'offusque madame Verdurin qui aimerait qu'elle ait davantage vieillie. Elle fait bonne figure pour accueillir Odette, devenue madame de Forcheville, lui racontant que Morel vient de jouer les danses allemandes de Beethoven. Elle se trompe pourtant en affirmant que son gendre, Saint-Loup aurait une passion pour Beethoven alors que c'est pour Schumann. Odette pense que sa présence a fait fuir Morel.

Odette traverse le salon et ouvre une double porte inondant la pièce d'une lumière blanche. Dans un rire, elle fait venir les convives : le jeune Marcel rejoue avec sa lanterne magique l'histoire de Geneviève de Brabant. Le jeune Proust laisse la lanterne et sort par une double-porte. Il voit Saint-Loup au milieu de la salle des chapeaux qui regarde dans une visionneuse la boucherie de la guerre. La pièce est soudain vide. Le jeune Marcel regarde par la fenêtre Gilberte qui lui fait un petit geste de la main.

Bien des années après, Gilberte cueille des roses, le narrateur, off, lui en fait reproche de ce geste. Elle avait douze ans et nie l'intention obscène. Enfant, Proust se regarde, adulte, pris en photo.

Retour dans sa chambre de malade où Proust appelle Céleste alors qu'il examine cette vieille photo de lui. Il se plaint de la présence possible d'une rose dans la pièce dont il pense qu'elle l'indispose. Serait-ce une rose abandonnée par Charlus, venu lui rendre visite ? (rose en gros plan puis petites statues en gros plan, puis pièce apparaissant très vide, plan avec sablier et statues, puis vase et statues).

II - Séjour à Tansonville

Toute la journée, dans cette demeure (de Tansonville) un peu trop campagne qui n'avait l'air que d'un lieu de sieste entre deux promenades ou pendant l'averse, (une de ces demeures où chaque salon a l'air d'un cabinet de verdure,) et où sur la tenture des chambres (les roses du jardin dans l'une, les oiseaux des arbres dans l'autre, vous ont rejoints et vous tiennent compagnie--isolés du moins--car c'étaient de vieilles tentures où chaque rose était assez séparée pour qu'on eût pu si elle avait été vivante la cueillir, chaque oiseau le mettre en cage et l'apprivoiser, sans rien de ces grandes décorations des chambres d'aujourd'hui où sur un fond d'argent), tous les pommiers de Normandie sont venus se profiler en style japonais pour halluciner les heures que vous passez au lit; toute la journée, je la passais dans ma chambre qui donnait sur les belles verdures du par cet les lilas de l'entrée, les feuilles vertes des grands arbres au bord de l'eau, étincelants de soleil, et la forêt de Méséglise. Je ne regardais en somme tout cela avec plaisir que parce que je me disais : « C'est joli d'avoir tant de verdure dans la fenêtre de ma chambre », jusqu'au moment où dans le vaste tableau verdoyant je reconnus, peint lui au contraire en bleu sombre, simplement parce qu'il était plus loin, le clocher de l'église de Combray. (Non pas une figuration de ce clocher, ce clocher lui-même, qui, mettant ainsi sous mes yeux la distance des lieues et des années)...(voix de la grand-mère : ) "Mes enfants, moquez-vous de moi si vous voulez, il n'est peut-être pas beau dans les règles, mais sa vieille figure bizarre me plaît. Je suis sûre que s'il jouait du piano, il ne jouerait pas sec."(premières phrases, tronquées, du Temps retrouvé)

A Tansonville, Saint Loup explique à Gilberte qu'il a rendez-vous à Paris. Robert aime Gilberte, mais ne cesse de lui mentir maladroitement. Ils sont désolés tous deux de cette dispute.

Le narrateur séjourne à Tansonville. Gilberte se plaint d’être abandonnée et trompée par son mari Robert de Saint-Loup. Elle lit un volume du journal des Goncourt parce qu'on y parle de Swan. Elle le prête à Marcel mais garde pour elle La fille aux yeux d'or de Balzac. Le narrateur se plaint de sa souffrance lorsque celle qu'il aimait aimait les femmes. Gilberte était-elle avec Léa un soir aux Champs-Élysées? Il lui montre une photo d'Albertine lui rappelant qu'elle lui avait dit qu'elle avait mauvais genre. Il dit ne plus souffrir aujourd'hui : "Revoir la femme aimée des années après, entre elle et nous, c'est comme s'il y avait la mort". Le chagrin ne laisse aucune trace affirme-t-il et pourtant il casse la tasse. Gilberte demande à ce que les morceaux soient rangés dans la boite en acajou de sa chambre.

La nuit, Proust suffoque. Albertine lui rend visite en songe (surimpression)

Le narrateur et Gilberte croisent l'homme avec qui Saint Loup était censé avoir rendez-vous à Paris. Elle est jalouse de Rachel. Orage, ils se réfugient dans une pharmacie. Le narrateur revoit une photo avec un petit mot au dos. Pour Françoise, la signature n'était pas de Gilberte mais d'Albertine (libertinage).

Le narrateur se souvient de Rachel, indisposée par le roses de saint-Loup, alors qu'elle le sait attiré par les hommes, Morel notamment. Elle mange des fraises à l'éther. Saint Loup furieux que Morel le quitte pour des cours d'algèbre; il casse son portrait. C'est ce même portait que ramasse la femme qui exige de Morel une fidélité absolue.

Gilberte devant son miroir. Saint Loup s'enorgueillit d'une lettre de Rachel qui lui dit qu'il n'y avait personne avant lui. Au courant de cette liaison de son mari, Gilberte s’inspire des photos de la jeune femme pour se farder et s’habiller, dans l’espoir de le reconquérir (surimpression des visages, deux descentes d'escalier).

III - Premier séjour en maison de santé. Le narrateur doit se rendre dans une maison de santé loin de Paris. Dans le train, il lit dans le journal des Goncourt la relation d’une soirée donnée chez les Verdurin. Ses merveilleux couverts et ses plats. Mme Verdurin se vante d’avoir été celle qui a « fait » Elstir jusqu’à lui enseigner son art, s’attribuant les idées qui ont amené le peintre à la création de ses tableaux de fleurs les plus célèbres. Elle lui reproche son sale mariage. M. Verdurin vente les perles de sa femme, noircies dans un incendie. Cottard parle du valet qui fut traumatisé par les flammes. Le narrateur, qui connaît bien les habitués du salon des Verdurin, est surpris de la description très idéalisée qu’en font les Goncourt. Ne saurait-il que radiographier les êtres sans les voir ?

IV - Retour à Paris en 1916. A son retour à Paris, le narrateur découvre que la mode a beaucoup évolué. Dans le salon des Verdurin,  celle-ci  se plaint de ne plus revoir Odette. Charlie Morel  joue les valses allemandes en l'honneur de Charlus. Bien que le pays soit en guerre, l’élégance n’a pas perdu ses droits, ni la recherche du plaisir. Les temps ont bien changé et les aristocrates du faubourg Saint-Germain fréquentent désormais volontiers le salon des Verdurin où, malgré les restrictions dues à la guerre, les réceptions sont d’un luxe inouï.

De nouveau Odette arrive chez les Verdurin. A la fin de la soirée, le narrateur raccompagne Odette en calèche. Elle est pro-anglaise. Elle l'informe que Gilberte est partie se réfugier à Tansonville. Odette se voit refuser l'entrée du restaurant qui  ferme avec le couvre-feu. Elle aperçoit Charlus. Elle veut rentrer à pied et se désole que Cottard soit très souffrant. Le narrateur retourne au restaurant et rencontre M. de Foix (se perdre n'est rien l'ennui c'est qu'on ne se retrouve pas) qui se dit surveillé par son libertin de père; il tente vainement de lui faire rencontrer ses amis. Antoine, le maitre d'hôtel, dit tout le mal qu'il pense des fils d'aristocrates recherchant un mariage bien doté. Il entraine le narrateur aux cuisines où il sait trouver Charlus. Ils retrouvent en fait M. de Foix et Gaspard refaisant la guerre avec des canapés.

Le narrateur retrouve enfin M. de Charlus. La situation de Charlus a changé, ses goûts pour la gent masculine sont désormais connus de tous. Faute d’hommes à Paris du fait de la guerre, il s’intéresse aux jeunes garçons et cesse de fréquenter les gens qu’il voyait habituellement et qui, d’ailleurs, ne recherchent plus sa compagnie. Rancunière, Mme Verdurin, ne cesse de dire du mal de lui et répand dans les salons qu’il serait prussien, voire un espion à la solde des Allemands. Morel, qui voue à Charlus une haine totale, participe à cette réputation. En fait, Charlus nourrit une évidente sympathie pour l’ennemi et, sans aller jusqu’à souhaiter la défaite de la France, il espère que l’Allemagne ne sera pas écrasée.

Mme Verdurin fait jouer ses relations pour que Morel puisse rester embusqué à Paris. Celui-ci vit depuis deux ans avec une femme dont il est très épris et qui a su lui imposer une fidélité absolue.

Longue lettre de Gilberte partie se réfugier à Tansonville avec sa fille. Elle veut faire croire qu’elle est allée là-bas pour sauver le château face à l'occupation de Méséglise. retour sur leurs amours passées, avec le filmage cinéma par le jeune Proust.

Odette va voir Cottard qui l'a appelé, lui dit sa femme, sur son lit  de mort. En échange d'une dernière caresse, il lui laisse un petit coffret plein de billets. A son enterrement Mme Cottard se plaint au narrateur d'avoir été trompée. Tous cherchent la boucle égarée de Mme Verdurin.

Le narrateur revoit Saint-Loup lors d'une permission où ils mangent ensemble. Il aime  être courageux. Ils se souviennent de l'incorporation de Bloch, pleutre, fanfaron et jaloux. Bloch critique violemment les gens de l’aristocratie. Saint-Loup pense que la guerre sera courte. Il aime aussi y retrouver de jeunes hommes. Il pense pouvoir aider le liftier de Balbec. Plus tard il s'inquiétera vainement auprès de lui des faveurs que Saint-Loup accorderait aux jeunes hommes. Toujours lors du repas, Saint Loup lui dit que Françoise veut aussi aider un jeune homme et lui a demandé de le reformer. Saint Loup a refusé et vente héroïsme des petites gens.

Mme Verdurin raconte à Morel qu'on le dit réconcilié avec Charlus. C'était une simple rencontre. Et Morel se refusa une nouvelle fois à Charlus qui promit de se venger. Mme Verdurin écoute le septuor de Vinteuil dans sa boite à musique où il faut introduire une pièce.

Un soir, à Paris, le narrateur rencontre M. de Foix Au terme d'une longue promenade nocturne, assoiffé, il entre dans le seul hôtel éclairé qu’il aperçoit et d’où il voit sortir discrètement un militaire, en qui il croit reconnaître Saint–Loup. Puis, il découvre dans une chambre, Charlus, enchaîné sur un lit et en train de se faire fouetter par un homme l’abreuvant d’injures. Acheté par Charlus, cet hôtel est tenu par Jupien. Le Baron ne se plaît plus qu’avec les gens du peuple, il aime côtoyer le monde du vice qui d’ailleurs l’exploite en lui soutirant le plus d’argent possible.

En sortant il croise Françoise qui le croyait mort durant l'alerte. Saint-Loup aurait égaré sa croix de guerre. Un mot de Charlus lui demande de retrouver Morel dans un petit hôtel. Il est recherché par la police comme déserteur. Le narrateur veut le réconcilier avec Charlus; il peur de lui malgré sa délicatesse et sa droiture.

V -Août 1917. Le narrateur assiste à l'enterrement de Saint-Loup qui a eu une fin glorieuse au front. Il observe avec étonnement que la duchesse de Guermantes, réputée femme sans cœur, est elle aussi très affectée par ce décès. Le narrateur se souvient de la rencontre à Balbec avec madame de Villeparisis et sa grand-mère avec Saint-Loup et Charlus. Palamède est de la même famille que les Guermantes qui descendent de Geneviève de Brabant. Le cri de guerre de la famille fut "Passe-avant" avant d'être "Combresy". Retour à Balbec mais c'est Robert de Saint-Loup ? demande le narrateur à sa grand-mère alors que celui-ci passe à cheval devant un cortège funéraire avec cercueil et pendant que, off, on entend le bruit de l'enterrement. Morel vient, encadré par deux gendarmes, à la fin de l'enterrement, protégé par Mme Verdurin.


VI - Second retour à Paris en 1918. Le narrateur a passé à nouveau plusieurs mois dans une maison de santé, mais sans grands résultats. La guerre est finie. Il rentre à Paris, d’autant plus désespéré qu’il est conscient de ne rien avoir d’un artiste ou d’un poète et qu’il ne réalisera jamais son rêve d’écrire. Il rencontre Charlus très diminué qui salue Mme de Saint Euverte, dont Jupien lui rappelle qu'il la déteste. Une affiche publicitaire pour le cacao Kwattarappelle à Charlus leur rencontre étrange avec , le dernier jour à Balbec (Je fus bien étonné de l’entendre me dire, en me pinçant le cou, avec une familiarité et un rire vulgaires :— Mais on s’en fiche bien de sa vieille grand’mère, hein ? petite fripouille !- Comment, monsieur, je l’adore !-— Monsieur, me dit-il en s’éloignant d’un pas et avec un air glacial, vous êtes encore jeune, vous devriez en profiter pour apprendre deux choses : la première c’est de vous abstenir d’exprimer des sentiments trop naturels pour n’être pas sous-entendus ; la seconde c’est de ne pas partir en guerre pour répondre aux choses qu’on vous dit avant d’avoir pénétré leur signification. Si vous aviez pris cette précaution, il y a un instant, vous vous seriez évité d’avoir l’air de parler à tort et à travers comme un sourd et d’ajouter par là un second ridicule à celui d’avoir des ancres brodées sur votre costume de bain. (A l'ombre des jeunes filles en fleur, page 206)

VII - La matinée chez le prince de Guermantes. Malgré sa longue absence de Paris, le narrateur continue de recevoir de nombreuses invitations auxquelles il décide de se rendre. Convié à une matinée chez le prince de Guermantes, il retrouve ses anciennes connaissances après bien des années. En se rendant à cette invitation, il marche sur un pavé posé de guingois et, lorsqu’à partir de cette aspérité, ses pensées le ramènent aux dalles inégales d’un baptistère à Venise, il ressent un bonheur intense. Pour ne pas déranger le bon déroulement du concert qui a déjà commencé, on le fait attendre dans un petit salon où il se livre à de profondes réflexions sur l’art, l’écriture, la recherche du passé, le temps perdu.

Peu après, quand un domestique cogne une cuillère contre une assiette, il croit entendre le bruit du marteau sur une roue d’un wagon du petit train arrêté dans une clairière près de Balbec. Un peu plus tard, en s’essuyant la bouche, il trouve à sa serviette la même raideur que la serviette de bain avec laquelle il avait eu tant de peine à se sécher devant la fenêtre de sa chambre d’hôtel, le premier jour de son arrivée à Balbec. Ces trois signes successifs le tirent de son découragement, le rendant soudain impatient d’entreprendre une œuvre littéraire, même s’il est conscient des difficultés à venir.  

"On eut dit  que les signes qui ce jour là devaient avoir raison de mon découragement et me rendre la foi dans les lettres avaient à cœur de se multiplier. Je me disais que si le souvenir, grâce à l'oubli n'a pu jeter aucun chainon entre lui et la minute présente. "si le souvenir grâce à l’oubli, n’a pu contracter aucun lien, jeter aucun chaînon entre lui et la minute présente, s’il est resté à sa place, à sa date, s’il a gardé ses distances, son isolement dans le creux d’une vallée, où à la pointe d’un sommet, il nous fait tout à coup respirer un air nouveau, précisément parce que c’est un air qu’on a respiré autrefois, cet air plus pur que les poètes ont vainement essayé de faire régner dans le Paradis et qui ne pourrait donner cette sensation profonde de renouvellement que s’il avait été respiré déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus."... Cela expliquait; chaque choix que le miracle de l'analogie avait pu me faire échapper au présent Il me fallait tacher d'interpréter les signes comme autant de loi, en essayant de penser, c'est à dire de faire sortir de la pénombre de le conquérir en un équivalent spirituel or ce moyen qui me paraissait le seul était-ce autre chose que de faire une oeuvre d'art.

La mère reste près de lui alors qu'il pleure et que Françoise ne peut expliquer ce chagrin "Voilà mon petit jaunet, mon petit serin, qui va rendre sa maman aussi bêtasse que lui, pour peu que cela continue. Voyons, puisque tu n’as pas sommeil ni ta maman non plus, ne restons pas à nous énerver, faisons quelque chose, prenons un de tes livres. » Mais je n’en avais pas là. « Est-ce que tu aurais moins de plaisir si je sortais déjà les livres que ta grand’mère doit te donner pour ta fête ? Pense bien : tu ne seras pas déçu de ne rien avoir après-demain ? » (Du coté de chez Swann p59)"

Le morceau de musique terminé, on vient le chercher et il se trouve mêlé à une fête bien étrange : tous les invités sont déguisés, avec des têtes poudrées, des barbes et des moustaches blanchies, des visages ridés. Le narrateur est ébahi par la qualité du travestissement, sous lesquels il reconnaît avec étonnement certaines personnes. Mais le narrateur prend conscience soudainement que le temps qui a passé pour les autres a également passé pour lui : la duchesse de Guermantes l’interpelle avec ces mots « mon plus vieil ami ». Elle se montre méprisante avec Gilberte de Saint-Loup : « Pour moi, c’est exactement rien cette femme, ce n’est même pas une femme. Elle n'aimait pas son mari. Elle l'a épousé pour être ma nièce » dit-elle. Le narrateur rencontre Morel qui, à sa grande surprise, jouit de la considération de son entourage, qualifié d’une haute moralité contrairement à Charlus et D'Argencourt condamnés dans un procès.

Le narrateur a de la peine à reconnaître son ami de jeunesse Albert Bloch, qui se fait désormais appeler Jacques du Rozier. Il lui présente Mme de Farcy, américaine pleine de charme. Il écrit dans le Figaro mais aimerait être présenté au duc de Guermantes qui reconnait en lui le fils de Salomon Bloch. Mme de Farcy fait l'erreur de lui parler d'Odette de Forcheville; Le narrateur reconnait difficilement le marquis de Cambremer.

Le concert reprend et le narrateur se souvient d'Albertine qui jouait mal du piano et qui avait déclenché sa jalousie en voulant entendre la sonate jouée par Morel. Il l'interroge sur ses relations avec Albertine. Reprise du concert et pleurs et mouvement des spectateurs.

Une grosse dame salue le narrateur qui a de la peine à la reconnaître. C’est Gilberte, qui n’apprécie guère de se retrouver la nièce de Mme Verdurin. Ils parlent longuement de Saint-Loup pour qui Gilberte a conservé beaucoup de respect, mais à vrai dire elle semble parler davantage de l’ancien ami du narrateur que de son mari. Le prince de Guermantes, veuf et ruiné par la guerre s’est remarié avec Mme Verdurin qui est devenue ainsi la nouvelle princesse de Guermantes, le rêve le plus fou qu’elle ait jamais imaginé ! Lors de son veuvage, elle avait épousé le duc de Duras, cousin ruiné du prince de Guermantes, mort deux ans après le mariage. La duchesse de Guermantes, qui était la reine incontestée des réceptions, a beaucoup perdu de son brillant et de son insolence tant elle hait Gilberte. Mme de Farcy raconte au narrateur qu’elle a trompé abondamment son mari dans le passé, celui-ci n’ayant jamais cessé de tromper sa femme. Malgré son âge, le duc s’est soudainement épris d’Odette de Forcheville, ce qui la flatte et la gonfle de vanité, pas mécontente de jouer ainsi un mauvais tour à la duchesse de Guermantes.

Seule en effet, Odette de Forcheville semble ne pas avoir changé, avec son visage comme injecté de paraffine, elle a l’air d’une « cocotte à jamais naturalisée » allégorie de l'éternelle jeunesse. Elle a gardé la même voix, mais plus triste, comme celle des morts dans l’Odyssée. Elle lui conseille d'aller à Balbec Fidèle à ses habitudes, Odette rudoie son vieil amant.

Il se souvient avoir interrogé Saint-Loup sur l'homosexualité, en vain. Saint-Loup se veut soldat avant tout.

On annonce la lecture des vers par Rachel. Odette se vante de contenir la jalousie du duc de Guermantes et se souvient des hommes jaloux qui l'on aimée ainsi Annibal de Breauté, dit Babal. Le narrateur se souvient avoir rencontré Odette chez son oncle. Elle offrait des lokoums et fit allusion à son père qui la connaissait. Quand vous aurez appris à ne plus rougir sous les compliments vous serez un parfait gentleman. Elle l'invitera alors pour  "a cup of tea" en lui envoyant un "bleu".

Le narrateur revient à la réception où Odette parle anglais avec Mme de Farcy, pendant que Rachel récite des vers d'Alfred de Musset. Il ouvre la double-porte et voit la pièce aux chapeaux. C'est le petit salon, un domestique lui confie une clé.

VIII - Final. Proust revient vieux chez lui, lisant un livre, puis jeune avec le même livre; ça y est monsieur Swann est parti, maman va enfin pouvoir me dire bonsoir. Tu connais c'est Victor Hugo : "il faut que l'herbe pousse et que les enfants meurent" tu lis Victor Hugo, et toi tu lis François le Champi à ton âge ?.

Proust est conduit à travers un palais en ruine et surgit devant le Grand hôtel de Balbec. Il demande au serveur si les broderies sur les manchettes du corsage d'une femme au rire un peu vulgaire sont un point de feston ou une grille ajourée. Une femme lit le texte suivant à un aveugle :

"Le jour où le sculpteur Salvini mourut, il lui fût accordé, comme au reste des mortels, le temps de parcourir tous les lieux et les instants de sa vie sur terre. Le sculpteur refusa cette grâce : « ma vie n’est qu’une succession d’aventures extraordinaires et leur rendre visite ne ferait que m’attrister davantage » dit-il. « Je préfère me servir du temps que l’ont m’a accordé pour parcourir ma dernière œuvre, nemesis divine que tout le monde connaît sous le nom de « Triomphe de la Mort » ». Ainsi fit-il. Peu de temps après, l’Ange de la Mort apparut pour lui annoncer que le temps de grâce est dépassé. « Il y a un paradoxe dans tout cela ! » s’exclama Salvini. « J’avais assez de temps pour visiter tous les instants de ma vie, qui dura 63 ans, et ce même temps n’a pas suffit pour parcourir une œuvre que j’ai faite en trois mois. » « Dans cette œuvre, il y a toute ta vie et la vie de tous les hommes » répondit l’Ange de la Mort. « Pour la parcourir, il t’aurait fallu une éternité. »

Après les échecs de Visconti et Losey pour adapter l'oeuvre de Marcel Proust, Ruiz réussit en 1999 la deuxième des quatre adaptations d'A La recherche du temps perdu. Il succède ainsi à Volker Schlöndorff (Un amour de Swann, 1984) et précède Chantal Akerman (La captive, 2000) et Nina Companeez (A la recherche du temps perdu, 2011).

Loin de se contenter de n'adapter que le dernier volume de La Recherche, Raoul Ruiz réintroduit des épisodes d'au moins cinq des six tomes précédents. Surtout, il s'empare du projet global de La Recherche : le devenir d'un enfant, d'un adolescent et d'un homme qui devient écrivain en découvrant la puissance du signe. Le signe, mondain, amoureux, sensible ou artistique, en se développant dans l'écriture, permet d'échapper à la contingence du temps et d'atteindre à l'éternité de l'œuvre d'art.

Toute la mise en scène consiste donc à ne cesser de rappeler que la narration est tendue vers cette révélation. L'interprète principal, particulièrement inexpressif, s'efface devant les stars du film qui sont la matière première de son étude. Des statues viennent souvent s'interposer entre la caméra et l'action et Ruiz suscite avec son art consommé du baroque, les signes cinématographiques qui sont une équivalence de ce que ressent le narrateur de La Recherche. Il va même pour cela jusqu'à condenser ou rajouter des scènes absentes. Cette lecture cinématographique de l'oeuvre littéraire se conclut par un bouleversant final qui, tout en trouvant une équivalence avec la dernière phrase de La Recherche,  fait le constat modeste qu'il est impossible de s'approprier la totalité d'une œuvre d'art.
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Toute la recherche

Comme souvent dans le cas d'une adaptation, il est préférable de connaître l'œuvre littéraire qui l'a suscité. Cela aurait été moins crucial avec le film de Visconti. Dans son scénario, Suso Cecchi d’Amico avait supprimé Du côté de chez Swann et Le Temps retrouvé. Il voulait raconter une histoire avec un début, un milieu et une fin, privilégiant le sentiment proustien, mais pas le style. Ce film devait être la peinture d’une société comme on le voit chez Balzac. De même, Volker Schlöndorff en adaptant la partie centrale de  Du coté de chez Swann raconte seulement une histoire d'amour. Chantal Akerman dans sa belle transposition à l'époque contemporaine pratique de la même façon. Nina Companneez offre dans un joli livre d'images de 3h50 une autre version romanesque.

Or La Recherche est d’abord une aventure de signes, Visconti envisageait de traiter essentiellement les signes mondains et les signes de l’amour. Ruiz est ainsi le seul qui s'intéresse avant tout à la question du temps, ce mouvement du temps perdu vers le temps retrouvé qui est le fondement même de cette recherche en tant quelle aboutit au processus créateur. Ruiz adopte une attitude anti-romanesque au possible en choisissant pour interprète du narrateur de La Recherche Marcello Mazzarella dont le seul mérite est de ressembler physiquement aux photographies de Marcel Proust. Ne sachant pas suffisamment bien parler français, il est doublé par Patrice Chéreau.

Qui plus est,  trois autres acteurs jouent Marcel Proust, lorsqu'il est enfant, adolescent ou vieilli.  Le jeu particulièrement terne  de Marcello Mazzarella contraste avec ceux particulièrement brillants de la galerie de stars qui l'entourent (Catherine Deneuve, Emmanuelle Béart, Marie-France Pisier, Vincent Perez...) le personnage de Proust s'efface ainsi devant ceux qui servent de matière première à sa création. Ainsi le plan qui suit dans le prologue la photographie où Proust, vieilli se désigne comme lui enfant, est suivi non d'un plan sur Proust adulte mais sur Morel adulte. Morel qui prend dans l'histoire une place bien plus considérable que dans le roman.

Au Chili, Ruiz avait découvert La Recherche en commençant par la fin. Il n’avait d’ailleurs pas le choix puisque Le temps retrouvé était le seul tome traduit en espagnol. Le temps retrouvé est toutefois une somme qui enferme en condensé tous les épisodes de la Recherche Ruiz ne se prive ainsi pas lorsqu'ils sont évoqués de réintroduire de nombreux épisodes dans les différentes parties qui composent son film.

Le retour de maman qui apaise son petit serin avec la lecture de Jean le champi et la visite chez l'oncle Annibal se trouvent dans Du côté de chez Swann. La rencontre de Charlus et saint Loup à Balbec et le discours de Charlus sur la plage se trouvent dans A l'ombre des jeunes filles en fleurs. L'évocation de Morel par Albertine lorsqu'elle joue la sonate au piano se trouve dans La prisonnière. La dispute entre saint-Loup et Gilberte qui ouvre la seconde partie se trouve à la fin d'Albertine disparue.

Ces retrour sont insérées dans chacune des huit parties du film qui, à l'exception de la première et de la dernière, reprennent à peu près fidelement le cours romanesque du Temps retrouvé. (1) Un prologue enchâssé entre deux photographies où figure la réception des Verdurin en 1916. (2) Séjour à Tansonville. (3) Premier séjour en maison de santé sous forme de lecture dans le train. (4) Retour à Paris en 1916. (5) Août 1917 avec l'enterrement de Saint-Loup. (6) Second retour à Paris en 1918. (7) La matinée chez le prince de Guermantes. (8) Final sur la plage de Balbec.

L'interprétation des signes

A la recherche du temps perdu n'est pas l'exposition de la mémoire involontaire, mais le récit d’un apprentissage. Plus précisément, l'apprentissage d’un homme de lettres. Le côté de Méséglise et le côté de Guermantes sont moins les sources du souvenir que les matières premières, les lignes de l’apprentissage. Ce sont les deux côtés d’une « formation ». Proust insiste constamment sur ceci : à tel ou tel moment, le héros ne savait pas encore telle chose, il l’apprendra plus tard…

Ce trouble de la reconnaissance est l'objet d'une majorité de séquences où Ruiz utilise les moyens cinématographiques baroques dont il s'est fait le spécialiste (masquage partiel ou total des visages, plans enchaînés de visages différents car pris dans des époques différentes, visages poudrés).

Les personnages expérimentent la difficulté à retrouver ou reconstituer, mentalement, les traits d’une personne dont l’apparition a été bouleversante, à un titre ou un autre ? Les traits échappent ou ne se recoupent pas, ils sont parasités par d’autres souvenirs et impressions, paroles, gestes, odeurs ou éléments du contexte, et peuvent aussi être parasités par les traits d’autres personnes qui viennent s’intercaler dans les interstices, constituant une image hybride ou substituant parfois un visage à un autre . Dans la séquence où Marcel, évoque un souvenir ancien, il dit à Gilberte qu’il n’avait pas bien vu avec qui elle se promenait ce jour-là ; avec un homme ou une femme. Gilberte propose de le lui dire. Marcel ne veut pas et de nervosité brise une tasse – et c’est aussi la reconnaissance comme action de faire coïncider qui s’en trouve brisée.

Relisant une lettre, le narrateur confond les signatures d’Albertine et de Gilberte, signatures ambivalentes qui se transforment à l’écran lorsqu’un nom est proposé à la place d’un autre. Pendant une nuit de bombardements, croisant quelqu’un en arrivant près d’un bordel masculin, Marcel demande : « Cet homme, c’était Robert de Saint-Loup, ou je me trompe ? ». De même à Balbec, enfant, regardant vers la plage depuis la terrasse, il dit « Mais, c’est Robert de Saint-Loup ou je me trompe ? » ; sa grand-mère ne voit rien, et un plan nous montre Saint-Loup galopant sur la plage en poussant son cri de guerre Le film enchaîne directement sur l’enterrement de Saint-Loup – dont on précise qu’il avait « le nez coupé en deux », qu’il était « tout dévisagé », ce qui entame à un autre degré la reconnaissance.

Lors de la matinée chez le prince de Guermantes, ce sont tous les personnages qui ont du mal à se reconnaître (plans enchaînés d’un visage vieux et d’un visage jeune, ou inversement, plans de dos, ou plans sombres). Orianne peine à reconnaître Marcel (qui n’a pas vieilli, qui n’a pas un seul cheveu blanc), Marcel n’a pas du tout reconnu M. d’Argencourt, Cambremer demande à Marcel s’il le reconnaît (ce dernier hésite longtemps, puis s’exclame : « Cambremer ! […] Excusez-moi, bien sûr que je vous reconnais ! »). Ensuite Gilberte, vieillie, dit à Marcel qu’il l’a sans doute prise pour sa mère (Odette) – et de fait c’est d’abord le visage d’Odette (Catherine Deneuve) que l’on voit à l’écran, vite remplacé par celui d’Emmanuelle Béart. La séquence s’achève sur Mme Verdurin, vieille, qui est devenue la nouvelle Princesse de Guermantes – soulignant ainsi que même les identités et les noms sont changeants et peu fiables – avec encore un jeu de va-et-vient de plans entre elle jeune et elle vieille. A cela on peut ajouter une autre séquence dans un parc, où Charlus salue d’une révérence Mme de Saint-Euverte, qu’il déteste, comme s’il ne l’avait pas reconnue. Cette mise en crise de l’identité, est d’ailleurs centrale dans le film car il n’y a pas de « premiers rôles » dans le film, et chaque protagoniste est réduit à des éclats. 

Discours sur la recherche

Ruiz joue aussi sur notre connaissance de l'œuvre de Proust : allons nous reconnaître tel ou tel personnage de La recherche ? Ruiz joue ainsi de la présentation de chaque personnage (nommé en gros plan ou perdu dans une séquence où il n'est pas central, comme pour Odette), la façon d'en différer l'apparition (Charlus). Le spectateur n’a alors plus à reconnaître des traits physiques, mais des impressions ressenties et imaginées, qu’il confronte alors avec celles dégagées par le film, avec succès ou non, les rectifiant ou non, rejouant alors les impressions décrites par Proust à un degré supplémentaire.

Car c’est parfois directement pour le spectateur que Ruiz met en jeu la question de la reconnaissance, en faisant appel aux souvenirs du lecteur de Proust et à ce que celui-ci pourra reconnaître de sa lecture dans le film (en particulier la coïncidence d’un acteur avec un personnage). Car pour le spectateur qui a lu Proust, le jeu de la reconnaissance prend un autre tour encore. Qui joue quel personnage ? Vais-je « reconnaître » celui constitué par mon imaginaire à la lecture de Proust ? Sans compter qu’on ne « reconnaît » pas les acteurs eux-mêmes, tant Ruiz est un excellent directeur d’acteur : même Emmanuelle Béart et Vincent Perez, au jeu d’ordinaire assez limité, sont ici excellents. Ruiz s’amuse et prend plaisir à faire travailler la reconnaissance par le spectateur. Ainsi la présentation à l’écran de Charlus (personnage attendu s’il en est par tout lecteur de Proust) est différée et repoussée par divers effets à la fois de construction narrative et de mise en scène. Quant au personnage d’Orianne, son exposition à l’enterrement de Saint-Loup est exemplaire : alors que les personnages en marche défilent devant la caméra, quittant le cimetière, la caméra s’attarde alors sur un personnage que l’on ne connaît pas encore, qui s’arrête juste dans le champ ; un homme vient alors l’appeler et fait sortir cette personne du champ : « Venez, Oriane, venez ». Là encore, il s’agit d’un personnage majeur et attendu de tout lecteur de la Recherche, même s’il n’a qu’un rôle mineur dans le film.

 Tout pour la création

Ainsi la petite phrase énigmatique de Vinteuil, réduite d’abord à cinq notes devient finalement un septuor réinventé par le compositeur du film Jorge Arriagada. Ce « bal de têtes » chez les Guermantes est un morceau de bravoure stylistique. Raoul appelle son dispositif « la gare Saint-Lazare », car les rangées de spectateurs du concert sont posées sur des rails et glissent imperceptiblement selon des axes différents, ce que Ruiz appelait dans ses notes un espace mental, un espace en mouvement suggérant que Marcel se perd dans le temps et trouve peu à peu le chemin qui va le conduire à l’écriture. Ruiz, ordinairement peu enclin à abuser de l’émotion, avait demandé à Marcello Mazzarella de pleurer de ravissement.

Le titre complet du film est Le temps retrouvé, d'après l'œuvre de Marcel Proust. Ruiz en a ainsi rajouté, comme l’épisode de cette tasse de porcelaine cassée par Gilberte qu’on verra recollée plus tard. Moins qu'une allusion iconoclaste à la madeleine, c'est sans doute une manière drolatique de montrer à quel point Gilberte était radine !

L’enterrement de Robert de Saint-Loup est une séquence entièrement inventée par le scénariste. Elle n’occupe pas plus d’une ligne ou deux dans Le Temps retrouvé. C'est l’occasion de réunir tous ces personnages et de voyager dans le passé comme dans le futur. Ils sont tous là en effet : Gilberte en grand deuil, Charlus se recueillant devant le caveau des Guermantes et Morel qui déboule. Déserteur, il a tenu à honorer la dépouille de Robert de Saint-Loup dont il a été l’amant. L’ennui c’est qu’il a été également l’amant de Charlus et que celui-ci, fou de dépit et de jalousie, a promis qu’il se vengerait. Morel a été arrêté et deux gendarmes l’attendent à l’entrée du cimetière. Le jeune violoniste pense bien sûr que Charlus est à l’origine de son arrestation, ce qui est faux.

Le final

Alors que le roman se termine par le commentaire de la matinée chez le prince de Guermantes. Le narrateur quitte la salle de réception pour le petit salon où le serviteur lui confie une clé (une clé pour comprendre le film sans doute). C'est alors Proust en 1922 qui rentre chez lui et rencontre lui-même enfant. Ils discutent littéralement ensemble puis revoient l'un des couchers de l'enfant. C'est alors qu'ils déambulent dans un labyrinthe souterrain où des masques de pierre sont figés sur les murs et où une gondole flotte sur un peu d'eau, rappel de Venise. Les Proust, enfant et âgé, se dirigent ainsi vers l'éternité du temps et de la création. Ils sortent du labyrinthe et débouchent sur la plage de Balbec et commence alors l'anecdote sur le sculpteur Salvini vient de Raoul Ruiz qui n'a jamais cité sa source. Selon Gilles Taurand, il y a un Salvini qui a écrit sur Michel-Ange, Ruiz s’est peut-être inspiré de cet auteur. L'anecdote possède plusieurs points communs avec la dernière phrase du roman :

Si du moins il m’était laissé assez de temps pour accomplir mon œuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l’idée s’imposait à moi avec tant de force aujourd’hui, et j’y décrirais les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par eux, si distantes — entre lesquelles tant de jours sont venus se placer — dans le Temps.

On retrouve dans l'anecdote de Salvini (voir fin du résumé) la menace d'un temps compté pour accomplir ce que l'on souhaite. Pour Proust la rédaction de son livre, pour Salvini et donc Ruiz le temps de prendre la mesure de leur oeuvre. Or si Proust achèvera bien la recherche, Salvini ou Ruiz auraient besoin de l'éternité pour  parcourir leur oeuvre. Signe qu'avec son adaptation, Ruiz  ne peut faire le tour complet de l'œuvre de Proust. Constat éminemment modeste et néanmoins lyrique ou le dernier mot du film "éternité résonne avec le dernier mot du livre "temps" avec à l'image une probable allusion à la fin de Mort à Venise (Visconti, 1971) où Tadzio désigne au loin la beauté absolue toujours inatteignable.

Tadzio à la fin de Mort à Venise
(Visconti, 1971)
Proust, enfant vu par la narrateur
avant le plan sur la mer seule

Une réception problématique

Au moment du Festival de Cannes, en 1999, les éloges sont nombreuses, de Jack Lang à Paris Match. Sur les marches du festival il y a une jolie galerie de stars pour accompagner le film... qui n'aura pourtant aucune récompense. Le jury, présidé par David Cronenberg, donne la palme d'or à Rosetta des Dardenne et attribuera le prix du jury à La lettre de Olievira, adaptation moderne de La princesse de Clèves. Quelques mois plus tard, aux César, le film est nommé pour… le meilleur costume, prix intéressant mais qui renvoie à Raoul Ruiz de n'avoir réalisé ce qu’il est convenu d’appeler « un film en costumes » !

Jean-Luc Lacuve, le 30 août 2019

Bibliographie :