Le troisième homme

1949

Genre : Film noir

The Third Man). D'après le roman de Graham Greene. Avec : Joseph Cotten (Holly Martins), Alida Valli (Anna Schmidt), Orson Welles (Harry Lime), Trevor Howard (Major Calloway), Paul Hörbiger (Porter), Ernst Deutsch ('Baron' Kurtz), Erich Ponto (Docteur Winkel), Siegfried Breuer (Popescu). 1h44.

La Vienne de l'immédiate après-guerre, dévastée par les bombardements, divisée en secteurs d'occupation alliée, avec ses rues désertes, ses mendiants aux aguets, ses trafics sordides...

Holly Martins, un écrivain américain de romans sur le Far West, désargenté, est venu y retrouver son vieil ami, Harry Lime, qui lui a offert un travail. Comme il sonne chez Harry, Holly apprend par le concierge qu'il vient d'être tué dans un accident de voiture. Harry se rend au cimetière où a lieu l'enterrement. Le major Calloway, le chef de la police de la zone britannique le ramène en ville, lui offre à boire et lui fait comprendre qu'Harry était mêlé à des affaires criminelles. Holly refuse d'y croire et, tel le sheriff de ses romans d'aventures, décide de mener sa propre enquête. En effet alors que le major lui a proposé un billet de retour immédiat pour son pays, le gérant de l'hôtel lui offre de le loger gratuitement s'il veut bien donner une conférence sur la littérature américaine.

Holly est appelé par le baron Kurtz qui lui apprend que les derniers mots d'Harry avant de mourir ont été pour lui. Avec son ami roumain Popesco, ils ont ensuite attendu que vienne le docteur Winkel qui a constaté le décès. Holly s'étonne qu'Harry ait eu le temps de parler avant de mourir car le concierge lui avait affirmé qu'il était mort sur le coup. Le concierge, malgré son anglais rudimentaire voudrait bien parler davantage mais sa femme l'en dissuade. Harry voudrait connaitre le nom de la jeune fille qu'il a aperçu à l'enterrement d'Harry. Kurtz, très réticent, fait semblant de l'ignorer mais, s'étant coupé en indiquant qu'il connaissait le nom du théâtre où elle se produit, il permet à Holly de l'y retrouver.

Holly tombe immédiatement amoureux d'Anna qui, pas plus que lui, croit à la culpabilité d'Harry. Avec elle, il va de nouveau voir le concierge afin qu'il leur réexplique les circonstances de l'accident mortel d'Harry. Le concierge n'a rien vu de l'accident proprement dit, juste entendu le coup de frein mais il confirme qu'Harry est mort sur le coup et, surtout, qu'un troisième homme en plus de Kurtz et de Popesco les a aidé à transporter le corps de l'autre côté de la rue. Harry aurait-il été assassiné ?

En rentrant, Holly et Anna découvrent la police menée par le major Calloway dans l'appartement de celle-ci. Calloway est déterminé à arrêter les complices d'Harry et confisque le passeport d'Anna qui est un faux. Anna apprend en effet à Holly qu'Harry lui avait falsifié un passeport pour qu'elle puisse rester à l'ouest alors que, d'origine tchécoslovaque, elle craint que la police russe ne la renvoie de force dans son pays. Anna lui donne l'adresse de Winkel, le médecin d'Harry.

Winkel confirme les soupçons de Holly sur le meurtre probable dont a été victime Harry car les circonstances de l'accident, avec tous ses amis réunis autour de lui, paraissent bien improbables. Winkel ne confirme pas la présence d'un troisième homme autour du corps d'Harry.

Il parvient de nouveau à décider Anna de revenir voir le concierge qui lui a donné rendez-vous pour, cette fois ci, tout lui dire. Mais quand ils arrivent devant chez Harry, ils découvrent que le concierge a été tué et un enfant au ballon, hystérique, accuse Holly d'être le coupable, ce qui l'oblige à fuir.

Holly demande l'aide du major Calloway qui se décide cette fois à lui révéler l'étendu des crimes de Harry pour le convaincre de collaborer à l'enquête. Harry aidé d'un infirmier militaire, Harbin, dérobait de la pénicilline, médicament rare qu'il diluait pour la revendre non seulement chère mais en plus grande quantité. Il savait pourtant qu'ainsi le médicament se transformait en poison, condamnant à la mort les enfants traités pour une méningite ou un problème respiratoire.

Holly sort bouleversé de chez Calloway et va voir une dernière fois Anna, espérant qu'elle viendra avec lui. Anna qui ne peut s'empêcher d'appeler Holly du prénom d'Harry se sent toujours liée au disparu et le repousse.

En sortant de chez Anna, Holly entend le chat de cette dernière miauler au pied d'un inconnu qui se cache sous un porche. Une fenêtre qui s'allume à l'étage révèle qu'il s'agit d'Harry. Holly le poursuit en vain. Au débouché d'une immense place, Harry a disparu. Holly prévient Calloway qui, d'abord septique, comprend que Harry a pu s'échapper par la colonne creuse qui cache la porte des égouts.

Calloway fait exhumer la tombe de Harry et découvre que c'est le corps de Harbin, l'infirmier, que Harry à du tuer avant de le jeter sous le camion qui se trouve à sa place.

Holly va trouver Kurtz et Popesco et demande à voir Harry. Ceux-ci lui concoctent un rendez-vous en zone Russe. Dans la grande roue qu'ils prennent tous les deux, Harry se montre menaçant envers Holly, méprisant vis à vis d'Anna et du monde mais garde son amitié à Holly et lui promettant de venir si celui-ci l'appelle pour travailler avec lui.

Anna a été arrêtée par la police Russe et, pour lui permettre partir pour la France, Holly accepte de trahir Harry. Anna, déjà dans son train pour Paris, aperçoit Holly sur le quai. Se doutant de sa trahison, elle lui jette son passeport à la figure et lui dit qu'elle ne peut accepter qu'Harry soit trahi à cause d'elle. Abattu, Holly vient dire à Calloway qu'il renonce à l'aider mais celui-ci le conduit dans une clinique où agonisent les enfants auxquels leurs parents ont administré la pénicilline mortelle d'Harry. Holly change de nouveau d'avis et tend un piège à Harry en l'attendant dans un café. Anna survient, Harry aussi qui veut alors le tuer mais Calloway et ses hommes arrivent à temps. S'engage une course poursuite dans les égouts. Paine est tué et Harry est tué par Holly.

Calloway, Harry et Anna assistent cette fois au véritable enterrement d'Harry. Sur le chemin du retour, Holly demande à Calloway de lui laisser une dernière chance de convaincre Anna de partir en avion avec lui. Il l'attend à la sortie du cimetière. Elle le dépasse avec indifférence.

Le film use et abuse de trois moyens de mise en scène. La musique, omniprésente, se fait assourdissante pour souligner les moindres moments de suspens psychologiques : les moments où Holly comprend qu'il peut s'agir d'un meurtre ou lors de la révélation de l'horrible trafic mortel d'Harry. Les plans décadrés (ou débullés : bulle de niveau indiquant un cadre non horizontal avec pour conséquence des personnages qui apparaissent en oblique dans le cadre) renforcent l'impression de malaise que Holly ressent face aux discours trop lisses des complices de Harry : Kurtz, Winkel et Popesco. L'imper flottant autour de la silhouette longiligne de Holly pour signifier que ce décor, cette ville, cette époque sont trop grands pour lui (dans les rues, devant la grande roue, au fond du tunnel des égouts).

Plans décadrés ou "débullés":
les verticales deviennent obliques
La frêle silhouette d'Harry,
perdu dans un monde trop grand pour lui

Le jeux très grimaçant de Kurtz, Winkel et Popesco, les clairs obscurs avec lesquels sont filmés les rues de Vienne et les grands hôtels viennois en ruine où habitent Anna et Kurtz, l'enfant au ballon qui rappelle M. le maudit, et le décors multipliant les croisements de verticales, horizontales et obliques des égouts permettent de classer définitivement le film dans la catégorie de l'expressionnisme.

Le suspens autour du troisième homme du titre, Harry, qui a aidé à transporter le cadavre de Harbin qu'il mettra dans un cercueil à son nom, est excellemment mené pour un constat amer de l'état du monde au sortir de la guerre. "Nul ne se soucis des individus ; ni nous ni les gouvernements. Ils parlent du prolétariat, moi des gogos c'est la même chose. Ils ont leur plan quinquennal, moi aussi."

En guise de conclusion, Harry dira à l'idéaliste Holly : "L'Italie sous les Borgia a connu trente ans de terreur, de sang, mais ça a donné Michel-Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance. La Suisse a connu la fraternité et cinq cents ans de démocratie et de paix. Et ça a donné quoi ? Le "coucou" ! "
(La réplique n'a pas été écrite par Greene mais par Welles lui-même).

Si Harry est allé au bout de la déshumanisation, Holly perdra définitivement son innocence. Ne cessant de changer d'avis, il ne pourra gagner l'amour d'Anna et restera marqué par un destin décidemment trop grand pour lui en faisant ainsi un personnage de film noir.

Jean-Luc Lacuve le 29/04/2011.