Nuages épars

1967

Genre : Mélodrame

(Midaregumo). Avec : Yuzo Kayama (Shiro Mishima), Yôko Tsukasa (Yumiko), Mitsuko Kusabue (Ayako, sa soeur), Mitsuko Mori (Katsuko, sa belle-soeur), Daisuke Katô (Hayashida, l'amant de celle-ci), Yoshio Tsuchiya (mari de Yumiko), Yu Fujiki (Ishikawa, mari de Ayako), Tadao Nakamaru (Fujiwara). 1h48.

Par un beau matin, Yumiko Ada sort de chez elle pour se rendre joyeusement en consultation à l'hôpital puis dans un restaurant de Tokyo. Là son mari la rejoint, légèrement en retard et lui confirme la bonne nouvelle : d’ici trois semaines, ils partiront pour Washington où il sera en poste à l'ambassade de Washington comme haut fonctionnaire du MITI. Le couple est d’autant plus heureux que leur bébé, que Yumiko vient de faire ausculter, naitra sept mois plus tard pour la nouvelle année. Mais le mari de Yumiko ne peut rester au restaurant : Il doit se rendre dans une ville proche pour une conférence de la plus haute importance.

Yumiko en profite pour voir sa sœur, Ayako, dont le jeune fils rêverait aussi de partir pour les USA mais dont le père, Ishikawa, est bien trop banal pour cela. A peine Ayako a-t-elle raccompagnée Yumiko à la gare que Ishikawa apprend au téléphone le décès du mari de sa belle-sœur dans un accident d'automobile en rentrant de sa réunion. Lorsqu’elle doit le reconnaitre à la morgue, Yumiko pleure sur le corps de son mari.

Le jour de l'enterrement, Shiro Mishima, accompagné de l'un de ses collègues, insiste pour faire part de ses condoléances à Yumiko. Celle-ci reçoit très mal cette visite qui avive sa douleur. Elle et le père de son mari s'emportent contre Shiro, le traitant de chauffard et d'assassin.

Dans le bureau de son directeur de l'entreprise d'import-export, Shiro n'est pas mieux traité. Il va être muté dans la succursale du nord la plus lointaine, à Aoiwayama. Qu’il soit responsable ou non de l’accident n’a que peu d’importance ; il a causé un préjudice à l’entreprise qui risque d'être mise sur la liste noire du MITI. De plus, le directeur interdit à Shiro de fréquenter désormais sa fille, Teruko. Lorsque Shiro vient voir Teruko avec qui il vit depuis deux ans, celle-ci refuse de le suivre à Aoiwayama et préfère rompre. Elle ferme les rideaux pour s’offrir à lui une dernière fois mais il refuse.

Yumiko, accompagnée de sa sœur, découvre qu'elle n’aura bientôt presque plus de revenu. Le MITI ne lui versera que 10 % du salaire de son mari, soit 6 000 yens, car il avait moins de dix ans d'ancienneté. Elle ne percevra rien pour le bébé car sa grossesse date de moins de trois mois. Si elle se remarie, sa maigre pension lui sera retirée. Sa belle-sœur lui rappelle la prime de 15 000 yens que Shiro a promis et qu'elle s'obstine à refuser. Shiro vient d’être déclaré innocent d’homicide involontaire lors de l’accident. Son pneu a explosé et il a perdu le contrôle de son véhicule. C’est dans le restaurant où elle a vu son mari pour la dernière fois que Shiro a donné rendez-vous à Yumiko et à sa sœur. Celle-ci s'extasie qu'il veuille bien continuer de proposer le contrat de 15 000 yens mensuels alors que, déclaré innocent, plus rien ne l’oblige ; elle force sa sœur à l'accepter.

Désemparée, affaiblie, Yumiko fait une fausse couche. C’est le moment encore mal choisi, où Shiro, amenant son versement mensuel, vient prendre de ses nouvelles avant de partir pour Aoiwayama. Là la vie est bien morne et, en dépit de ses efforts pour s'intégrer, il sait que tous savent pourquoi il a subit sa disgrâce.

Yumiko se remet lentement même si , ayant perdu son enfant, les Ada la répudie de leur lignée. Elle trouve un appartement et des petits boulots dans une agence immobilière ou à la caisse d'un restaurant. Ayako lui suggère fortement d'accepter la proposition de leur belle-sœur, Katsuko, jeune veuve de leur frère. Elle tient désormais l’auberge de famille dans une province du nord de l’ile, sur les bords du lac de Towada et a besoin d'aide. En route vers l'auberge en bus, Yumiko se souvient des jours heureux avec son mari. Katsuko, l’accueille chaleureusement. Elle ne lui cache pas qu'elle est la maitresse du jovial mais marié Hayashida. Celui-ci, propriétaire de la scierie locale, a besoin des commandes du patron de l’office des forêts qui cherche à se marier. Yumiko voit dans son jeu transparent mais ne lui laisse que peu d’espoir. Elle vient voir Shiro qui travaille dans la ville la plus importante près du lac. Celui-ci est content de sa visite mais se méprend sur son but. Yumiko vient lui dire de cesser de lui envoyer de l’argent maintenant qu'elle est indépendante et souhaite ne plus jamais le revoir et pour cela lui demande de quitter la région.

Shiro prend alors l'habitude de boire après le travail. Un soir qu'il rentre chez lui saoul, il a la mauvaise surprise de trouver sa mère, très aimante, qui se désole de le voir souffrir du mépris que Yumiko lui a manifesté. Sans en avertir son fils, elle se rend chez Yumiko qui reste insensible à son éloge de son fils. Yumiko doit aussi résister à la volonté de sa belle-sœur de la voir faire le joli cœur auprès du patron local de l'office des forêts. Yumiko tente vainement de s'amuser avec les employées de l'auberge mais ne réussit qu'à trop boire dès que le sujet des mariages est abordé. C'est ainsi très ivre qu'elle est aidée par Shiro, venu faire visiter le lac à des clients. Ils se disputent une nouvelle fois. Regrettant son emportement et profitant que Shiro a oublié son briquet, Yumiko vient s'excuser de son agressivité. Shiro lui apprend alors qu'il est muté à Lahore au Pakistan, là où personne ne veut aller. Shiro faisant toujours preuve d'un optimisme volontariste veut croire qu'il s'y trouvera bien. Il propose à Yumiko de se donner rendez-vous faire avec elle une dernière balade sur le lac avant de partir.

Le matin de la balade prévue, Shiro constate qu'il a un peu de fièvre mais il est tout heureux de trouver Yumiko dans le bus. La balade en barque sur le lac tourne court car Shiro est affaibli par sa fièvre et bientôt la pluie d'orage commence à tomber. Grelotant de fièvre, Shiro se protège de la pluie sous un arbre près de l'arrêt de bus. Il est importuné par els regards inquisiteurs portés sur le couple par des voisins. Il incite Yumiko à prendre le bus vers son auberge qui arrive dans 10 minutes mais celle-ci insiste pour qu'il se repose dans l'auberge voisine. Shiro refuse mais il s'écroule bientôt, vaincu par la fièvre.

Il se réveille dans une chambre de l'hôtel, veillé par Yumiko qui a appelé le médecin, le rafraichit d'un peu de glace sur le front et lui prend la main lorsqu'il le demande. Le lendemain matin l'orage s'est apaisée et chacun rentre de son côté, ému par leur chaste intimité de la nuit. Shiro revient une dernière fois porter un cadeau à Yumiko avant son départ pour Lahore. Il lui avoue enfin qu'il l'aime. D'abord réticente, Yumiko se laisse embrasser. Shiro lui demande de partir avec lui à Lahore. Elle refuse

Yumiko change pourtant d'avis et part en bus rejoindre Shiro. Troublés et intimidés, ils se regardent, elle en bas, lui en haut des escaliers. Ils prennent le taxi pour une auberge sur le chemin de l'aéroport. Un passage à niveau aux lumières rouges, un accident de voiture puis la femme de l'accidenté montant dans l'ambulance arrivant à l'hôtel ont raison de leur espoir d'une vie nouvelle. Yumiko pleure, même quand Shiro lui chante une chanson porte-bonheur. Le lendemain, il part en train, elle est seule sur la jetée du lac.

Rongé par le remords, un homme décide de verser une pension à la veuve de l'homme qu'il a tué accidentellement, et tombe amoureux d'elle. Ce scénario bien proche du Secret magnifique (1954) de Douglas Sirk, en en possède la même force mélodramatique. Mais, à l'intensification de l'émotion par la couleur du maitre américain, Naruse répond par un art consommé de l'ellipse, du gros plan et d'images fortes qui font retour plus loin dans le déroulé de l'histoire

L'art de l'ellipse surprend par les événements intenses non montrés et dont on reçoit l'écho intensifié dans le premier plan qui la suit. Ainsi la dernière étreinte sexuelle refusée entre Shiro et Teruko se joue entre deux plans de rideaux : elle les tire, il les rouvre. La fausse couche est tout aussi sobre : après un cauchemar où Yumiko s'évanouit, l'image se trouble. Au réveil, l'absence de lit de bébé dans la chambre et l'infirmière mutique suffisent à comprendre la perte de l'enfant. La séparation finale est d'autant plus déchirante que, comme dans les deux autres ellipses, aucun mot n'est prononcé : elle pleure en écoutant le chant porte bonheur puis on les retrouve le matin : lui dans le train et elle seule sur la jetée donnant sur le lac.

Le retour d'images est soit littéral : Le feu rouge du passage à niveau annonciateur du drame soit vient comme un complément (l'accident sur la route, la femme montant dans l'ambulance) ou intervient avec un léger décalage : au rappel des jours heureux sous le soleil la photo avec le pied dans l'eau et le bus raté, répond la bus refusé sous la puie.

Les gros plans muets sont chargés d'émotions : lors des funérailles, champ contre champ sur le regard terriblement contrit de Shiro impuissant et celui horrifié et mouillé de larmes de Yumiko puis bien plus tard, Yumiko découvrant Shiro avec plaisir dans le bus ; le couple en haut et en bas des escaliers, les deux mains l'une dans l'autre durant la fièvre de Shiro.

La société japonaise est montrée dans toute sa dureté : Le MITI ne versera à Yumiko que 10 % du salaire de son mari, car il avait moins de dix ans d'ancienneté. Elle ne percevra rien pour le bébé car sa grossesse date de moins de trois mois. Ayant perdu son enfant, les Ada la répudie de leur lignée. Crainte lâche des patrons de l'entreprise si elle ne punit pas elle-même son salarié qui a provoqué la mort du haut fonctionnaire.

La société survit aussi avec ses petits arrangements avec la morale. Elle s’oppose ainsi à la pure innocence du couple, affrontant le malheur sans rien attendre des autres. Mais ces arrangements ne manquent pas de faire sourire. Ainsi de l’obsession des geishas chez les hommes d’affaires (dans la voiture lors de l'accident, le client américain avec sa femme, les deux riches clients) ou de Ayako, la belle-sœur patrone de l'auberge, et de son amant lourdaud qui ont des préoccupations pécuniaires bien concrètes.

Jean-Luc Lacuve le 25/08/2017